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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Le désarroi - Georges Herzig
Le Réveil communiste-anarchiste N°392 - 5 Septembre 1914
Article mis en ligne le 4 octobre 2017
dernière modification le 10 octobre 2017

par ArchivesAutonomies
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La guerre enivre, le sang des innocents monte comme un brouillard pourpre et ne permet pas de voir simplement.

Alexandre Herzen.

Il est partout et dans tout et nous sommes seulement dans le premier mois de la conflagration européenne. L’industrie est arrêtée ; la production est nulle ; seules les manufactures d’armes, de munitions et d’approvisionnements militaires travaillent jour et nuit. Tout est pour l’armée. Les populations civiles, vivant au jour le jour, sont livrées à la plus noire misère. Dans les villes, la charité s’organise non pas dans une pensée de solidarité, quoi qu’on en dise, mais pour noyer dans une espérance trompeuse les ferments de révolte qui pourraient éclater. Les dents sont longues, il s’agit de les limer ; les religions sont là, coutumières de leur besogne, pour tuer toute volonté, toute velléité de protestation, et avec elles le peuple armé, landsturm ou territoriale, est là aussi, fusil en main, pour défendre la propriété non pas contre l’ennemi, mais contre les prolétaires dénués de tout. C’est le désarroi partout, sauf dans la défense du capitalisme sous toutes ses formes.
C’est aussi le désarroi dans la pensée. Avant la guerre déjà il avait été semé intentionnellement dans le monde ouvrier. La propagande antimilitariste était tombée à rien, parce qu’elle n’avait pas été organisée avec conviction d’abord et conséquemment sans méthode dans la suite. On avait bien d’autres choses à faire dans la bureaucratie ouvrière. Soigner les intérêts des dirigeants, n’est-ce pas dans toutes les sociétés hiérarchisées le premier devoir qui finit par être le seul et unique mobile d’action des intéressés ? Au dernier moment, alors que les ouvriers dans les derniers jours de juillet, sans préparation, guidés par leur seul instinct internationaliste avaient protesté à Paris et à Berlin contre la guerre, l’on essaya d’organiser une campagne de meetings. C’était bien le moment, vraiment ! Deux jours après, la mobilisation coupait court à une action qui eût fait long feu dans l’anxiété générale.
Ce ne sont pas là vaines récriminations, c’est simple constatation des faits expliquant le désarroi actuel de la pensée dans le monde ouvrier. Aujourd’hui, quel effort ne faut-il pas faire sur soi-même pour essayer de penser librement, pour ne pas se laisser aller au courant de ses sympathies que l’éducation, l’identité de langue, de culture charrient dans nos veines, gonflant nos cœurs et mettant nos nerfs à une rude épreuve ? Nous sommes dans un tourbillon et comment en sortir ?
Il faut se ressaisir malgré tout. Cette guerre prendra fin. Les nations victorieuses le seront sans gloire, sur des ruines fumantes et dans le sang de centaines de milliers d’êtres humains, sur des populations affamées, désespérées, ayant peine à retrouver leur voie. Vaincus et victorieux seront appauvris et anémiés. La civilisation - mot vide de sens quand son effort n’aboutit pas à une amélioration pour tous des conditions de la vie - aura peine à reprendre sa marche. Si la nation vaincue est celle qui a reniflé la mauvaise odeur de la gloire militaire pendant un demi-siècle, qui a voulu faire du sabre l’ultime raison, dont le souverain a pu dire dans sa vanité monstrueuse : "Ma volonté est la loi suprême !", dont l’orgueil nationaliste a poussé à la guerre des races, couvrant de son ombre l’exploitation capitaliste nationale, nous ne sommes pas sûr que son écrasement soit une garantie de la paix dans l’avenir. D’autres peuples peuvent se laisser aller à cette maladie de la suprématie totale, industrielle, commerciale et maritime, appuyée par la force.
La paix ne viendra pas des gouvernements, car ils ne sont pas libres eux-mêmes. Ils réalisent les vœux d’une classe avide, ils veillent au maintien et à l’augmentation des bénéfices de la classe bourgeoise. Il peut y avoir encore des guerres de prétendants à quelque couronne vacante, il y aura surtout dans l’avenir des guerres économiques.
La guerre qui ensanglante l’Europe a ce caractère ; la question austro-serbe n’en a été que le prétexte. Après avoir exploité les travailleurs dans ses usines, dans ses manufactures. dans ses bureaux de négoce, sur terre, sur mer ou sous terre encore, après avoir fait du dividende la raison unique de la vie, la bourgeoisie lance les travailleurs les uns contre les autres. La raison d’Etat devient la raison capitaliste et comme les socialistes, malgré un internationalisme platonique, ne reposant sur rien de solide, de pratique, se sont laissés griser d’œuvres nationales pratiques, trop pratiques, ils ont donné à l’Etat une assise plus forte encore que par le passé en s’essayant eux-mêmes aux responsabilités du pouvoir ou tout au moins en les acceptant par la participation à la politique nationale par des réformes et des lois dites sociales.
L’erreur — car c’était une erreur s’ils furent vraiment honnêtes — des socialistes allemands, français et de tous les pays et surtout des écrivains du parti politique qu’ils fondèrent partout, fut de croire à la possibilité d’une réalisation socialiste dans les limites des patries nationales. Socialisme et nationalisme sont des termes qui s’excluent de par toutes les raisons historiques et de par tous les faits accidentels qui peuvent, de par la volonté des gouvernements, dresser les nations les unes contre les autres. Le socialisme ne peut pas, en prétendant jeter les bases d’un monde nouveau, être traditionaliste. L’erreur n’est pas nouvelle ; elle fut déjà celle des révolutionnaires de 1848. Ce fut encore celle de l’Internationale quand, au congrès de Bâle, on parla de "propriété collective", et non pas de communisme par opportunisme, pour laisser subsister l’idée de l’Etat, qu’on populariserait dans la mesure compatible avec le développement de chaque pays, et les tendances fédéralistes qui germent en lui.
Ce n’est pas avec des expédients de paroles et des artifices de mots qu’on crée dans le cerveau des individus la notion nouvelle de la suppression des nations en tant qu’Etats hiérarchisés. Nous voyons aujourd’hui, quarante-quatre ans plus tard, combien ces expédients cachaient, sinon l’absence de conviction, du moins la crainte de n’être pas compris par l’ensemble des travailleurs demeurés nationalistes mais qu’il fallait justement convaincre.
La forme des gouvernements ne change rien à l’ardeur des luttes nationales quand elles sont actionnées par les intérêts capitalistes. Si le socialisme politique n’est qu’un accommodement avec l’Etat bourgeois et ce qui nous incline à le croire ce ne sont pas les concessions faites par celui-ci, mais au contraire celles faites par le socialisme lui-même, nous ne voyons pas qu’elle serait la différence essentielle entre un Etat socialiste futur et l’Etat bourgeois de l’heure actuelle. Ce que nous verrions alors ne serait pas à l’avantage du premier, car la lutte économique maintenue entre patries nationales, deviendrait plus passionnée encore par le consentement du prolétariat qui croirait, mieux encore qu’aujourd’hui, trouver un intérêt vital dans le heurt formidable des nations concurrentes.
C’est sur la bourgeoisie seule que doit peser la responsabilité de la guerre actuelle. Le militarisme masquant ses bas instincts, est son œuvre. Toutes les charges militaires qui pèsent si lourdement sur les peuples, elle les a voulues. C’est pour asseoir ses privilèges, pour mettre en valeur les territoires asiatiques et africains, pour transformer toute production naturelle ou industrielle en dividendes qu’elle a entrepris les conquêtes coloniales. C’est à elle qu’il faut s’en prendre du cataclysme qu’elle a longtemps mûri en vue de ses desseins d’exploitation et qui a tout à coup éclaté. Le capitalisme, la propriété, voilà l’ennemi ! Pauvres de nous si nous croyons encore à la valeur morale de cette classe enfermée dans son égoïsme que représentent ces deux termes. Nous serions les pires aveugles et nous aurions tout oublié, et les journées de 1848 et la semaine de mai 1871 et tous les massacres de prolétaires dont l’histoire de la classe capitaliste est jalonnée. A l’heure du danger elle peut faire appel à la classe ouvrière, la flatter pour mieux la désarmer, appeler même au pouvoir, à l’heure suprême, les représentants les plus intransigeants du socialisme politique, faisant plutôt figures d’otages que de collaborateurs. Elle l’a déjà fait, elle peut le faire encore aussi bien à Paris qu’à Berlin en vue de faire l’économie d’une révolution. Mais que le peuple, sur lequel pèsent toutes les charges, anémié par la misère qui l’étreint déjà, se lève et veuille s’arracher à l’épuisement total et vous verrez réapparaître, sous d’autres noms, la haineuse colère des Sénard et des Thiers ressuscités, ces notoires représentants de la bourgeoisie de tous les pays.
L’histoire de hier se renouvellera demain. C’est pourquoi, faisant appel à notre propre raison, nous devons montrer aux travailleurs ses véritables ennemis dans ceux qui ont préparé la guerre actuelle et qui assoirons une nouvelle période d’exploitation et de vol sur la haine des peuples qui en sera la pire conséquence. Ne laissons pas s’égarer nos frères de travail comme nous nous égarerions nous-mêmes, trompés par les apparences, si nous ne faisions effort pour échapper à l’emprise des événements. Demain, il faudra reprendre l’œuvre de solidarité sociale réelle, il faudra, coûte que coûte, tendre de nouveau la main aux adversaires de la veille, trompés eux aussi par les mêmes causes et par les mêmes individus.
La révolution sociale, qui peut surgir de cette accumulation de désastres et que nous appelons de tous nos vœux, exigera que la paix se fasse parmi les travailleurs, que le sot orgueil national si funeste et si trompeur disparaisse pour faire place à la compréhension des qualités et des mérites de chacun. Pour tous les yeux, pour tous les cerveaux, le capitalisme doit apparaître comme l’unique fauteur du désordre social. Pour que naisse l’ordre du- désarroi actuel et dans la vie et dans les cœurs, il faut échapper à l’ambiance sanguinaire et reconnaître l’ennemi, le seul, celui qu’il faut combattre sans trêve ni merci : le capitalisme.




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