Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
Au champ d’honneur – Georges Herzig
Le Réveil communiste-anarchiste N°400 - 26 Décembre 1914
Article mis en ligne le 4 octobre 2017
dernière modification le 17 septembre 2017

par ArchivesAutonomies
logo imprimer

Pauvres hommes ! Comme on les mène dans la vie et à la mort avec des mots. Triste vision que celle du "champ d’honneur" ! Terrés dans des tranchées, des soldats attendent depuis des jours, des semaines, l’ordre qui les fera sortir, ankylosés, de leurs taupinières. L’ennemi est, lui aussi, terré à quelques centaines de mètres. L’on tire sur tout ce qui parait s’agiter à la crête de ces abris. L’artillerie fait rage. Des obus éclatés à peu de distance font dévaler la terre sur ces singuliers combattants. Puis c’est la mort, une explosion, dans la fosse même où sont enterrés, vivants, ces hommes arrachés à leurs travaux paisibles, à leur famille, à leur modeste joie de vivre. Bras, jambes arrachés, ventres ouverts, roulés dans les excréments qu’on n’a même plus le courage d’enfouir sous la terre comme le feraient des bêtes dans un élémentaire souci de propreté animale. Hagards, les survivants attendent la mort qui viendra les frapper à leur tour.
Le champ d’honneur ! ces hommes qui dans la vie avaient un soin de leur personne, au physique et au moral, ont perdu tout le bénéfice de leur éducation. A quoi bon dans cette tombe, avec la mort imminente devant soi, avoir encore - cette superfluité - l’orgueil de la personnalité ? Un seul sentiment domine : la colère contre l’ennemi qui vous inflige cette angoisse de l’attente. Ah ! tout, la charge, la mort certaine mais en face, la rage dans tout l’être, le désir de vengeance de cette longue humiliation subie. Enfin, le corps à corps, qui permettra d’assouvir toute sa haine, dans l’assassinat en masse, couvert par le droit à la destruction que sanctionnent des règlements de guerre qui ont - suprême ironie - la volonté d’être relativement humanitaires. Hardi ! les tigres, les félins, c’est à celui qui aura le plus de souplesse, de ruse, dans une débâcle de tout l’être sensible. Hardi ! les bûcherons de la mort, abattez, abattez encore et toujours, roulez à terre, mordez, étranglez-vous les uns les autres en vertu des principes religieux, civils et militaires qui, à un signal, font de vous les pires brutes. Le champ d’honneur !
Ah ! tout a été bien combiné pour faire de vous, en temps voulu, des impulsifs. Tout a été bien calculé à l’avance, pour vous amener à l’exaspération totale. Ce qui se fait avec les brigades centrales lorsqu’il s’agit de les jeter, folles d’impatience sur une foule de travailleurs désarmés, on le fait aussi avec vous, prolétaires armés pour la défense des intérêts capitalistes. On compte sur l’énervement de l’attente, sur l’angoisse, sur la peur même, sur tout ce qui a une emprise sur le système nerveux.
Ou bien ce sera la mort semée à longue distance dans les masses voulant s’ouvrir un passage dans les rangs ennemis. Les batteries d’artillerie, invisibles, "arrosent" l’ennemi d’obus, soulevant des paquets d’hommes déchiquetés et retombant en loques lamentables sur les survivants horrifiés. Vision d’horreur dont les adversaires même conservent dans leurs yeux hallucinés le sombre et douloureux souvenir, cauchemars sans merci les ramenant longtemps après à cette heure d’épouvantement. Le champ d’honneur !
Et là bas, au pays, les familles, dans une angoisse que rien ne calme, attendent des nouvelles. Sera-ce la mort, souvent prévue dans un frisson de fièvre. ou le fils, le frère, l’époux ou le fiancé est-il blessé, mortellement atteint peut-être, laissé longtemps sur le champ de carnage, ou encore - chance inespérée - prisonnier et emmené plus loin toujours, mais, sain et sauf, sorti de la tourmente ?
"Mort au champ d’honneur !" Consolez-vous, ô vous qui avez attendu si longtemps le retour de l’enfant aimé, c’est tout ce que la patrie peut faire pour vous. Vous tromper par une vague formule coûtant peu et dont devront se satisfaire ceux qui restent, pleurant, et maudissant une guerre dont les raisons finales leur échappent à l’heure où la cruelle réalité les étreint. Ah ! combien ils ont raison, les gouvernants, de compter sur des formules pour quittancer l’impôt du sang ! Mais elles seraient trop banales, ces condoléances funèbres, si la contre-partie ne venait pas leur donner une sanction nouvelle. Des fonctionnaires, tout à leur tâche, de vils plumitifs libelleront ce jugement sans appel : Mort en lâche ! répété plusieurs fois dans un crescendo, marquant le suprême dédain de l’homme qui juge le courage, assis sur son rond de cuir. Alors, quoi, le sacrifice de celui qui est parti "faire son devoir" est ainsi récompensé. Nul compte n’est tenu de sa bonne volonté, de son acquiescement à l’appel de ses maitres qui seront ses bourreaux jusque dans la tombe ! Mort en lâche !
C’est dans le heurt de ces mots : honneur et lâcheté, que les gouvernants préparent le recrutement de nouvelles victimes. On recherche, non sans raison, l’impression qui décide, car la crainte d’être traités de lâches a fait marcher la plupart des soldats. Vous êtes tous des héros, ô vous que l’on entraîne avec ces mots, jusqu’à la minute où quelque défaillance, amplement justifiée devant les abominations de la guerre, vous aura jeté bas du piédestal où la flagornerie nationaliste, intéressée à vous avoir la peau, vous avait juchés. Apprenez donc que pour être des héros au sens que donnent à ce mot les intellectuels nationalistes, il faut cuirasser son cœur de haine, il ne faut penser qu’à la destruction de l’ennemi, pleine et entière, il faut se complaire dans la joie prochaine d’apporter la ruine dans son pays, de lui rendre œil pour œil, dent pour dent, et d’exercer sur les siens toutes les représailles qu’un patriotisme bien compris commande impérativement. Dés lors, la générosité qu’ont montrée, après la bataille, des soldats de l’un et de l’autre camp, est un leurre, une lâcheté même, un renoncement tout au moins, et combien coupable aux yeux des professeurs de nationalisme. En conservant quelques sentiments humains, vous faillissiez à l’honneur de l’armée et vous vous exposez à être traités de lâches par les folliculaires gouvernementaux. Vous avez montré quelque courage moral, vous n’en aviez pas le droit, car le soldat ne doit connaître que le courage physique quand ses chefs le lui ordonnent. Où irions-nous, vraiment, si le courage moral allait prendre le pas sur l’autre, sur le courage commandé ? Ce serait la fin de tout et il n’y aurait plus d’armée possible et, horreur ! plus de guerres !
Plus de guerres, c’est l’œuvre de demain, quand les hommes consentiront à cultiver le courage qu’ont en horreur tous les gouvernants. Ils en ont manqué totalement jusqu’ici, et ce manque de virilité morale nous a conduits à la catastrophe que les soldats en tout premier déplorent. Si de l’un et de l’autre côté des frontières on avait compris où nous mène le capitalisme national, politique et économique, si l’on s’était montré vaillamment antimilitariste, l’on n’aurait pas à déplorer l’effondrement actuel. Il faudra une lutte de tous les jours, sans répit, pour montrer aux gouvernants que nous en avons assez de ces boucheries qui ne peuvent aboutir qu’au développement toujours plus ruineux du militarisme. Ce n’est pas d’en haut, malgré toutes les déclarations contre le militarisme prussien des gouvernants français et anglais, que nous viendra le renoncement à l’œuvre de sang, mais des peuples eux-mêmes, revenus enfin des mots et des formules avec lesquels on les mène à la boucherie.




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.53