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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Les anarchistes et la guerre actuelle – Jean Wintsch
Le Réveil communiste-anarchiste N°399 - 12 Décembre 1914
Article mis en ligne le 4 octobre 2017
dernière modification le 30 août 2017

par ArchivesAutonomies
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Il est indéniable que la guerre nous a jetés dans un certain désarroi, momentané pour les uns, persistant pour d’autres, très grave, au fond, pour tous. Il s’agit de se tâter quand on est au milieu d’une pareille tourmente. Et il faudra bien que nous nous retrouvions ensemble, fermes à l’avant-garde du mouvement d’émancipation, car plus que jamais les idées de bien-être populaire et de liberté sont en péril.
Une divergence d’opinion assez notable s’est fait jour entre anarchistes au sujet du conflit européen. Plusieurs camarades ont éprouvé un malaise à lire dans le Réveil ou dans la Bataille syndicaliste telle opinion de nos amis Kropotkine, Grave, Malatesta, Bertoni, etc. Le mieux que nous ayons à faire, pour éviter un malentendu entre compagnons qui s’estiment est de dire, en tous cas, carrément ce que nous pensons. Mon article déplaira donc probablement à plusieurs. Mais nous ne prétendons pas avoir la vérité absolue.

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Des millions d’hommes sont aux prises. A quelques infimes exceptions, les ressortissants de nations entières ont pris parti et se ruent, en deux camps, les uns sur les autres. En somme, c’est en bonne partie l’histoire des nations de demain que les soldats préparent. Tous les événements d’ici cinquante ans dépendront fort de la guerre actuelle. Il nous est impossible d’échapper à ce fait formidable. Quelles que soient les causes de ce fait, il est ; nous ne pouvons rien y changer. Nul humain, nul groupe humain n’est présentement en mesure d’intervenir dans les événements et d’arrêter la folie guerrière. Telle est l’atroce réalité. Or, de ces peuples européens engagés dans la bataille, nous faisons partie. Nous sentons que nous en sommes. Il nous est d’ailleurs impossible de nous placer au-dessus de la foule, car nous ne croyons en aucune façon aux surhommes ; et il serait ridicule de s’estimer si en dehors de l’humanité commune, que le sort de celle-ci pourrait nous devenir indifférent.
Non, en communistes-anarchistes qui besognent à une civilisation élevée, nous apprécions les efforts émancipateurs de nos ainés, nous tenons à rester en contact avec les travailleurs. Sans le courage et le dévouement de tous les lutteurs du passé nous en serions encore à l’état de troglodytes ; et sans les capacités créatrices, productrices de la classe ouvrière et paysanne, aucune collectivité n’est possible. Nous sommes donc attachés à la foule par des racines profondes ; et nous ne voulons nullement nous placer au-dessus ni en dehors d’elle. Nous sommes de la filière, nous sommes de la volée. Nous cherchons, en plein dans la vie du peuple, à développer ce qu’il y a de tendances communistes et anarchistes en lui. L’humanité nous tient et nous y tenons.
Je dis cela pour bien marquer ce qu’il y a d’incompréhensible et d’inadmissible dans cette sorte de neutralité qu’on réclame de nous. Voyons, est-il possible de se placer si loin des hommes que leurs luttes, même si les causes en sont détestables, puissent nous laisser impassibles, froids, presque narquois et très supérieurs ? Des millions d’hommes souffrent. A moins d’être vraiment d’un doctrinarisme extraordinaire, comment ne pas être pris d’une angoisse indicible sur l’avenir qui va être réservé aux uns et aux autres, comment n’être pas au moins préoccupé de l’issue de la lutte ?
Malgré l’immensité du malheur, il y a quelque chose à sauver. Sûrement l’humanité, parce qu’elle s’entre-déchire, n’est pas au bout de son rouleau. Il y aura un lendemain de paix. Il faut réserver d’ores et déjà à cet avenir tout ce qu’il y avait de sympathique, de noble, d’héroïque dans l’humanité d’aujourd’hui. Il faut se tourner vers ces éléments sympathiques, nobles, héroïques. Ce n’est pas l’anarchie, certes, qu’on défendra ainsi, mais ce sont des conditions de vie, cependant, qui en permettront mieux l’éclosion. Voilà ce que nous pouvons sauver. Ce n’est pas rien.
En outre, tout ce qu’il y a de particulièrement lâche, odieux, tyrannique dans la mêlée générale, devra nous dresser dans une attitude de protestation et d’opposition catégoriques. Voilà ce que nous avons à combattre à l’heure présente. Ce n’est pas rien non plus.

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Mais discutons de faits concrets.
La plupart des révolutionnaires français, devant l’attaque brusquée et l’invasion rapide de leur territoire, se sont levés, décidés à repousser l’agression allemande. Il me semble impossible de leur en faire un reproche.
Nous-mêmes, avons toujours enseigné aux travailleurs à résister aux atteintes de leurs maigres droits. Dans les syndicats les anarchistes ont constamment insisté pour que certaines libertés de l’atelier ou de coalition et pour que certains minima de salaire soient âprement défendus lorsque les patrons cherchaient à revenir sur ces conditions de travail pour les avilir. Je ne crois pas qu’un seul anarchiste ait trouvé à redire aux travailleurs quand ceux-ci défendaient le patrimoine préparé par les aînés. Certes, nous ne nous faisons aucune illusion sur les droits du peuple. Nous les savons précaires. Nous savons que presque tout est encore à conquérir pour que le bien-être et la liberté de tous soient des réalités. Bref, il y a de l’acquis tout de même, et après les révoltes multiples du monde des prolétaires, il serait d’ailleurs étrange qu’il en fût autrement. Donc, nous comprenons fort bien que des ouvriers et des paysans, qui sentent chez eux l’invasion d’une horde armée et avide, se soient cabrés, si pacifistes et internationalistes qu’ils aient été, et qu’ils aient résisté, qu’ils se défendent, qu’ils ripostent.
Si le prolétariat, attaqué par le patronat, n’a guère su jusqu’à présent prendre les armes à la main et se mettre en état de légitime défense par une lutte révolutionnaire violente, on ne peut que le regretter vivement. C’est notre rôle de lui apprendre ce geste. Mais si un peuple se défend, lorsqu’il est menacé par l’étranger, on serait mal venu de s’en affecter. Ce n’est pas parce qu’il y a des bourgeois du pays qui l’excitent que sa défense est moins légitime. Quels que soient les pêcheurs en eau trouble qui profiteront de cette défense, le peuple, à moins d’abdiquer, ne peut faire autrement que de résister, à condition, bien entendu, qu’il ait quelque chose à défendre.

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Le peuple français, le prolétariat qui ne possède que ses bras pour subvenir à son existence, n’avait-il rien à défendre devant les armées impériales ? Des camarades le déclarent. Alors quoi, c’est pour défendre la propriété française, les capitalistes français, l’armée, la police, le gouvernement français que vous marchez ?
Je ne pense pas qu’aucun des socialistes, syndicalistes ou anarchistes qui sont aux tranchées aient accepté leur rôle pour protéger la bourgeoisie française. Ce serait faire une injure à quantité de prolétaires évidemment sincères. Non, ce n’est pas cela que défendent les révolutionnaires, qui marchent avec une certaine satisfaction contre les troupes allemandes. Que ce soit en Allemagne ou en France, le capitalisme et les autorités sont également les ennemis des travailleurs. Banquiers et politiciens sont tout autant répugnants pour nous de ce côté-ci de la frontière que de celui-là. Et s’il n’y avait eu en France que ces institutions d’oppression : propriété, capital, armée, police, gouvernement, certainement qu’il aurait été fou de la part des camarades de se mettre à les défendre et de donner leur vie pour elles. Mais il y a en France quelque chose de plus, et c’est précisément ce plus qui a engagé, à n’en pas douter, beaucoup de révolutionnaires à défendre le territoire.
La poussée des communes du moyen âge, la suppression de la féodalité, le droit de discuter les conditions du travail, un certain degré de liberté de réunion et de la presse, le mouvement de 1789 avec la légère émancipation paysanne qu’il a amenée, l’insurrection communaliste de 1871 et son idée d’autonomie communale et de fédéralisme, le franc-parler conquis aux cours de luttes souvent renouvelées, tout cela est un patrimoine auquel on tient. Des générations se sont appliquées à l’arracher aux pouvoirs économiques et politiques. Ce ne sont donc pas ces pouvoirs qu’on défend en s’efforçant de sauver le patrimoine d’une main-mise étrangère. C’est au contraire toute la tradition révolutionnaire du pays qu’on cherche à sauver, c’est cela qui fait approuver la défense du pays de France par nos camarades Kropotkine, Grave et d’autres. J’avoue que toutes mes sympathies leur sont acquises.
Et ces camarades ne font pas œuvre d’opportunisme, ce ne sont pas des renégats, ils n’ont point perdu la tête. Ce sont des réalistes ; car si petite que soit la différence entre la république française et l’empire allemand au point de vue des libertés, cette petite différence a demandé tant de sacrifices dans le passé, elle requiert encore pour se maintenir tant de dévouements, qu’il serait terrible de laisser perdre les sacrifices faits, les dévouements manifestés. La lutte sociale est dure. On ne saurait être trop vigilant.

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Mais si l’attitude défensive des camarades français se comprend, lorsqu’elle se place sur ce terrain des nécessités du moment, des menaces d’impérialisme dans des régions qui s’en sont débarrassées quelque peu, nous ne pouvons en aucune façon souscrire aux noires sottises que nous ont sorties quelques militants qui avaient pourtant une réputation de sérieux.
On a fait, entre autres dans la Bataille syndicaliste, au commencement d’août, dans des réunions de la C. G. T., une propagande de chauvinisme grotesque et dangereux. Quand on en vient à parler des Allemands à la façon de l’Action française, en exprimant des sentiments de haine de race, quand on vous chante la chanson mièvre et fausse de la « douce France », alors que toute l’année les mineurs, les débardeurs, les mille et mille professionnels du Nord, de Paris ou de Lyon, ont à peine de quoi vivre - comme en Allemagne et ailleurs - alors cela touche à la tromperie. On fait pis. Par cette surenchère patriotique, qui était une besogne que nous laissions naguère aux pires échevelés de la réaction cléricale et monarchique, par ces propos de mirliton, les militants Malato, Jouhaux et leurs amis, ont compromis l’avenir socialiste. Comment les camarades pourront-ils parler d’antipatriotisme et d’antimilitarisme, après la guerre, quand ils ont tenu eux-mêmes des discours patriotiques et militaristes ? Que pensera le peuple de ces revirements d’opinions à quelques mois de distance, de cet opportunisme de journalistes et de politiciens, de cette médiocrité de pensée ?
Il y a eu là, il y a là encore, une besogne malfaisante. On peut être contraint, comme c’était le cas, d’endosser l’uniforme et de marcher fusil au poing, sous peine, au reste, d’être fusillé : on peut admettre cette défense, forcée et voulue. Mais aller de but en blanc prôner le militarisme quand on est socialiste, parce qu’on est sous l’habit militaire, c’est une faiblesse de principes, un manque de personnalité, une erreur de pensée, un emballement de moutons, véritablement effarants.
On dira toujours : « Hé, ces farouches révolutionnaires, quand les armées étrangères étaient là, ils sont devenus militaristes enragés. Leur antimilitarisme des périodes de paix est donc de la bêtise ou de la fourberie. » Et l’on n’aura pas tort.
Invasion ou pas invasion, le militarisme est une plaie affreuse. Ce n’est pas parce qu’elle est spécialement ignoble en Allemagne que nous allons nous en glorifier en France. Laissons aux bourgeois le soin de défendre l’armée qui est son meilleur soutien. Si les travailleurs ont été obligés de marcher, c’était un pis-aller ; et considérons l’affaire comme un immense malheur. Mais jamais ne tirons fierté et gloriole, joie et enthousiasme de ce pis-aller et de ce malheur.
Seul le triomphe même du peuple des travailleurs sur la classe bourgeoise cosmopolite pourra éveiller en nous de la joie et de l’enthousiasme, jusque là nous serons contraints peut-être à faire des gestes de sauvetage, mais ce sera l’amertume au cœur, et avec la volonté de faire infiniment mieux à l’avenir.




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