Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
Il n’y a pas d’absolu – Jean Grave
Le Réveil communiste-anarchiste N°400 - 26 Décembre 1914
Article mis en ligne le 4 octobre 2017
dernière modification le 8 septembre 2017

par ArchivesAutonomies
logo imprimer

C’est parce que les anarchistes ont oublié leurs principes, nous dit-on, qu’en France, la plupart des anarchistes se sont laissés entraîner à la guerre.
Sans doute, nombre de révolutionnaires, pour expliquer leur conduite, en prenant partie contre l’envahisseur, ont usé d’une phraséologie malheureusement grandiloquente en comparant la situation actuelle à celle de 1792, en nous présentant cette guerre comme une guerre sainte, en venant nous parler de "notre liberté" à défendre.
Le tableau, malheureusement, est loin d’être exact. En 1792, la France venait de mettre bas l’absolutisme et l’arbitraire de la monarchie, de débarrasser les paysans des derniers vestiges de l’oppression féodale, de conquérir des droits politiques. Elle était libérée, ou du moins croyait l’être, n’ayant pas encore expérimenté que les droits et l’égalité politiques ne sont qu’une illusion, tant que subsiste l’exploitation économique. Elle avait, enfin, contre elle, au dedans et au dehors, toute la réaction européenne à combattre.
Aujourd’hui, nous traînons à notre suite, comme alliée, la nation la plus épouvantablement réactionnaire. En France, en ce moment, sous l’autorité militaire, seule la réaction a la possibilité de se faire entendre. Si nous nous battons, ce n’est donc pas pour défendre une liberté que nous disputent nos propres maîtres, mais tout simplement parce que nous ne pouvions pas nous faire les complices de l’agresseur, qui nous apportait un supplément d’exploitation et d’oppression.
Si nous avions été en mesure, lors de la déclaration de guerre, de faire la révolution et de nous débarrasser de nos maîtres de l’intérieur, tout en résistant aux maîtres venus du dehors, sans doute, la solution aurait été bien meilleure, et beaucoup plus logique, mais nous avons été impuissants.
Les camarades qui prêchent la non participation à la guerre des anarchistes des pays envahis, raisonnent comme s’il était possible aux anarchistes de s’isoler du milieu où ils se trouvent, des faits et circonstances qui transforment et compliquent le problème.
Tant que les peuples n’ont fait que préparer la guerre, tant que cette dernière n’a été qu’une menace, les anarchistes ont lutté pour faire comprendre combien était monstrueuse la guerre entre peuples, combien il était fou de se dépenser en armements qui ne pouvaient que la rendre inévitable ; combien il était monstrueux d’enlever les jeunes hommes au travail productif pour en faire des instruments de meurtre et de dévastation. Il n’y a pas de pays où la propagande antimilitariste ait été menée aussi vigoureusement, d’une façon aussi tenace et continue qu’en France.
Mais devant l’agression allemande venant nous apporter un supplément d’exploitation et d’oppression, devant l’envahissement de la pauvre petite Belgique, la destruction et l’exécution d’otages pris à tort et à travers, les anarchistes pouvaient-ils rester neutres ?
Les principes ! N’est-il pas dans nos principes de détester la force brutale ? de professer au plus haut point le respect de la liberté humaine, la vie, par conséquent, de tout être humain, ne nous est-elle pas sacrée ? Suffit-il que nous ayons également fait un principe de la révolution pour ne pas voir que la révolution est la négation de notre respect de la vie humaine ?
C’est qu’il n’y a pas d’absolu. Si nous pouvions toujours agir selon nos principes, c’est que nous aurions une société où chacun pourrait agir librement, où la force serait bannie, où la vie de l’être humain serait respectée. La révolution serait faite.
Mais au lieu de cela, nous sommes dans une société où c’est la force brutale qui domine, où la vie et la liberté de l’être humain sont constamment violées et où nous avons à lutter pour faire respecter notre vie, notre liberté. Nous sommes dans une société de laquelle nous ne pouvons nous affranchir qu’en brisant la force qui nous domine, c’est-à-dire en employant, nous aussi, la force brutale que nous réprouvons.
Et cet accroc à nos principes n’est pas le seul. Tous les jours, pour vivre, pour faire notre propagande, nous agissons en contradiction avec nos principes.
Les principes, c’est le but que nous poursuivons, pour la réalisation duquel nous luttons et qui reste toujours pareil à lui-même, mais dont nous nous écartons plus ou moins dans la vie courante ; ce qui existe étant en désaccord avec ce que nous voulons, nous sommes bien forcés d’en tenir compte, si nous ne voulons pas être le jouet des événements, mais les dominer.
Pour rester neutres, il aurait fallu que les anarchistes français refusent de se laisser mobiliser, c’est-à-dire qu’ils se révoltent, et nous avons vu qu’ils n’étaient pas en nombre suffisant. D’autre part si, pour le principe, ils avaient refusé de se laisser mobiliser, ils se faisaient les complices de l’envahisseur, en entravant la défense ; par conséquent, ils n’étaient pas neutres.
Et puis, surtout, dans l’envahissement, est-ce que toute la population n’a pas à souffrir des exactions du vainqueur ? Est-ce que nous aurions pu supporter les insolences d’une soldatesque ivre d’alcool et de meurtre ? Est-ce que nous aurions pu rester passifs devant le meurtre de nos semblables, qui, pas plus que nous, n’avaient désiré ni cherché la guerre ?
On peut rester neutre lorsqu’on est loin d’où l’on se bat, on ne peut pas l’être lorsqu’on se trouve au milieu des combattants.
Il n’est donc pas vrai que nous nous battions seulement pour défendre l’autorité et la propriété de nos maîtres. Si du fait qu’ils seraient vaincus, il est vrai que nos maîtres subiraient un amoindrissement d’autorité en étendue, non en intensité, en perdant une portion de territoire et de population, la propriété, elle, ne subit aucune atteinte du changement de nationalité.
Au lendemain de l’annexion, si de Français il est devenu Allemand — ou vice versa le propriétaire reste le propriétaire et il continuera à tirer le loyer de sa maison, de son champ, de son usine ; le gendarme qui l’aidera à défendre sa propriété pourra avoir un casque au lieu d’un bicorne, il restera le propriétaire. c’est-à-dire l’homme qui peut user et abuser du morceau de terre qu’il s’est approprié.
Pendant l’occupation d’un pays, ce sont toujours les pauvres diables qui écopent. On a des égards pour le maître du château, pour le bourgeois qui a une maison confortable. On leur donne à loger les officiers, on s’entend toujours entre gens de bonne compagnie ; les réquisitions tombent sur la vache du pauvre diable ; c’est chez lui qu’on loge la "chair à canon" qui, déjà chapardeuse, en manœuvres, chez elle, donne en pays conquis libre carrière à ses instincts de rapine, et lorsque l’intéressé proteste, on l’assomme. C’est toujours le lapin qui a commencé.
Enfin, si, philosophiquement, il est vrai que tous les gouvernements se valent, il n’en est pas moins vrai que l’autorité du vainqueur est plus dure à supporter, qu’elle est une forte aggravation à l’autorité simple. Nous avons l’exemple de l’Alsace-Lorraine qui, pendant quarante-quatre ans a eu à subir un régime spécial d’arbitraire et de vexations que le temps n’avait ni affaibli ni interrompu.
Il y avait ensuite l’énorme contribution de guerre que le vainqueur se proposait de nous faire payer, et qui, si elle avait été avancée par les capitalistes, nous serait retombée sur le dos, que nous aurions eu à payer, comme nous payons les autres charges sociales.
Donc, si en participant à la guerre, nous coopérons à la défense de nos maîtres — qui, peut-être, matériellement, ont moins que nous à perdre dans une défaite — nous nous défendons également contre les exactions de l’envahisseur, contre un accroissement d’arbitraire et d’autorité. Tout l’illogisme vient de ce que les faits, en nous mettant dans une situation qui tendrait à nous faire agir stupidement si nous voulions rester d’accord avec nos principes, nous sommes bien forcés d’agir selon ces circonstances, puisque ce n’est pas nous qui les avons créées et que nos efforts n’ont pu les empêcher.

P. S. — Nous répondrons à cet article dans notre prochain numéro.




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.53