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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Aux camarades allemands - Jean Grave
Le Réveil communiste-anarchiste N°399 - 12 Décembre 1914
Article mis en ligne le 4 octobre 2017
dernière modification le 8 septembre 2017

par ArchivesAutonomies
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Cet article a paru en blanc dans la Bataille syndicaliste, la censure n’ayant laissé subsister que la signature et le titre, dans lequel elle avait, au surplus, enlevé le mot "camarades".

Pendant que des millions d’hommes. s’entretuent, semant la ruine et la dévastation partout où ils sont aux prises, nous sera-t-il permis de parler raison ?
Pourquoi des millions d’hommes se massacrent-ils ?
Les causes en sont compliquées. Examinons les plus proches.
On vous a fait croire que l’Europe "voulait" vous opprimer, "voulait" vous attaquer, "vou­lait" empêcher votre développement, et, sur ces affirmations, on vous a lancés comme un torrent sur la pauvre petite Belgique qui, pour avoir dé­fendu son intégrité, s’est trouvée ravagée, ruinée par ceux auxquels on a inculqué, comme un dogme religieux, l’amour de la Patrie, la haine de l’agresseur.
Depuis des mois, elle râle sous le talon du conquérant, chaque jour ajoute à sa ruine, à sa détresse ; chaque jour tombent ses meilleurs en­fants sous les balles de ceux qui avaient juré de défendre sa neutralité.
Pourquoi ces meurtres ? Pourquoi cette furie de dévastation ?
Parce qu’il a plu à une poignée de bandits de vouloir étendre leur domination sur l’Europe. Parce que des diplomates tortueux n’ont jamais su trouver l’équilibre européen que dans des complications souterraines d’alliances et de contre-alliances qui, en ajournant le conflit, ne faisaient que le rendre inévitable ; car elles gar­daient toujours un caractère agressif.
Les inventeurs de l’alliance Franco-Russe ont la conscience solide, si leurs nuits ne sont pas hantées par les spectres de ceux qui, dans cette lutte, tombent victimes de leur esprit compliqué et de leur courte vue.
Parce que l’industrie du meurtre est devenue une puissance dans l’Etat, le dominant et que, pour la satisfaire, il fallait vous faire suer les millions, en rognant sur votre bien-être, sur celui de vos femmes et de vos enfants, pour remplir les coffres de vos Krupp et de leurs actionnaires.
A l’heure qu’il est, des millions d’hommes sont fauchés par la mitraille des instruments de meurtre qu’ils ont été assez fous pour aider à fabriquer, mais la société Krupp, cette année, n’osant avouer ses monstrueux bénéfices, vient de presque quadrupler son capital, passant de 87 millions à 312, en incorporant les bénéfices de l’année au capital social, après avoir payé un dividende de 12 %.
Parce que vous avez vos Hohenzollern, vos hobereaux, vestiges attardés du moyen-âge, avec leurs rêves de gloire et de conquête ; vos journa­listes tarés, payés par vos maitres pour vous mentir et vous tromper, à la solde de ceux qui avaient intérêt à mener dans la presse ces cam­pagnes de nouvelles pessimistes, ayant pour but de jeter la crainte, la défiance entre les peuples, et les pousser aux armements.
Votre tort a été de les avoir subis, de les avoir cru, de leur avoir obéi.
Mais, comme vous, nous avons notre part de responsabilité dans la lutte qui, chaque jour, ajoute aux ruines, et à la dévastation ; où, à chaque minute, les nôtres - et les vôtres ­tombent victimes de leur erreur.
Comme vous, nous avons nos politiciens retors qui, pour jouer les Talleyrand, ont cru hausser leur pays, en humiliant le vôtre ; comme vous nous avons nos patriotards imbéciles pour qui l’amour de la Patrie consiste dans la haine de tout ce qui est — et de tous ceux qui sont — hors des frontières.
Comme vous, nous avons supporté les charges écrasantes de ces armements insensés qui, en même temps qu’ils faisaient la fortune de nos "Chantiers de la Loire", de nos "Creusot" et autres vampires de la métallurgie, rendaient, à chaque accroissement, la guerre d’autant plus inévitable. Comme vous, nous avons supporté que nos diplomates peu scrupuleux tripatouillent leur cuisine empoisonnée.
Tous, nous avons notre part de responsabilité dans les meurtres insensés qui s’accomplissent à l’heure présente, et que nous ne sommes plus libres d’arrêter.
Pour notre part, nous, révolutionnaires, tant que nous avons pu, nous avons lutté, contre la folie des armements, contre l’augmentation des charges militaires. Nous avons lutté au péril de notre liberté, décidés d’aller jusqu’au bout, en nous opposant à la tuerie si l’agression devait venir de nos manies.
C’est des vôtres qu’elle est venue, ne nous lais­sant d’autre choix que de résister à l’agresseur. Toute autre conduite nous aurait fait leurs com­plices. Nous n’étions pas assez forts pour faire la révolution qui nous ’aurait débarrassé d’eux ainsi que de nos propres maîtres !
Le geste libérateur que nous n’étions plus libres de faire, que nous n’avons pas davantage su ou pu faire, lorsqu’on vous a lancés contre ceux qui n’avaient tenté aucune attaque, formulé aucune menace contre vous, il est encore temps de le tenter.
Lorsque la faillite de tous leurs plans aura jeté le désarroi parmi vos hobereaux ; lorsque la vérité sera enfin parvenue jusqu’à vous, vous dessillant les yeux, faisant tomber l’échafaudage de mensonges, d’incompréhension qui vous fait vous croire les champions du droit, de la liberté et de la justice, alors que vous n’êtes que l’expression de la force brutale, dominatrice et conquérante, lorsque, enfin, vous aurez compris la grandeur des crimes dont on vous a fait les instruments, faites ce que nous avons su faire en septembre 1870, débarrassez-vous de la clique qui vous exploite, vous domine et vous déshonore.
Déjà, en Angleterre, il existe une opinion pu­blique pour s’opposer à toute conquête par les alliés, pour réclamer, si vous êtes vaincus, que le droit des peuples soit respecté en vous, pour que la paix qui vous sera offerte, soit une réconciliation franche et sincère, pour que l’Europe en ayant fini avec le cauchemar des armements, puisse, dorénavant évoluer librement, en paix. Un groupe d’hommes éminents s’est constitué pour forcer les diplomates à renoncer à leurs intrigues tortueuses.
En France, où, en ce moment, la réaction est seule à pouvoir parler, il sera cependant possible de faire entendre la voix de la raison, de la jus­tice et de la vérité, les idées de justice et de liberté ne peuvent pas être étouffées, il y a encore des hommes ayant conservé la foi en une huma­nité débarrassée des idées de domination et de meurtre.
Il faut que cette guerre insensée que nous n’avons pas su empêcher, soit la fin des tueries, des armements stupides qui les rendaient inévita­bles.
Maintenant que les peuples ont, une fois de plus, expérimenté combien est faux l’adage qu’ils ont si follement cru sur parole de leurs maîtres, que, pour avoir la paix, il faut préparer la guerre, maintenant qu’ils auront compris, il faut l’espérer, que, pour avoir la paix, il faut accomplir des œuvres de paix, de fraternité et de solidarité, ils se tendront, par dessus les ruines qu’ils ont créées, par dessus les morts qu’ils ont faits, une main fraternelle pour s’aider à réparer le mal qu’ils ont causé, et ouvrir à l’humanité une ère de libre développement social, intellectuel et matériel, qu’un entêtement stupide de représailles peut entraver à jamais.




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