Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Guerre et révolution – Louis Bertoni
Le Réveil socialiste-anarchiste N°328 - 23 Mars 1912
Article mis en ligne le 3 octobre 2017
dernière modification le 8 septembre 2017

par ArchivesAutonomies
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La confusion dans les idées est un des dangers les plus graves qui nous menace, car elle n’est plus due au socialisme parlementaire seulement, mais encore à certains révolutionnaires ou soi-disant tels, voire même à des anarchistes. Et n’allez pas leur rappeler une idée ou un principe quelconque ; vous seriez bafoués de la belle façon !

— Métaphysiciens ! Religieux, pour qui existent le bien et le mal, la grâce et le péché, le salut et la damnation ! Esprits bornés ! etc., etc.

Même les points sur lesquels nous pensions réaliser une opinion unanime, donnent lieu aujourd’hui aux affirmations les plus équivoques. Ainsi, s’il est une haine profonde et absolue plus que justifiée, qui devrait nous unir, c’est bien celle de la guerre. Or, voici que nous avons des révolutionnaires partisans de la guerre, et, entendons-nous bien, de celle faite aveuglément sous les ordres et pour le compte de l’Etat bourgeois, au service de la haute finance !

— La guerre seule pourra nous donner la révolution, en mettant les armes aux mains du peuple !

Voilà ce que nous avons pu lire, et l’histoire était invoquée à l’appui d’une telle affirmation, en rappelant entre autres la Commune de 1871 et la révolution russe de ces dernières années.
Dire que 1870 et 1871 ont été favorables à la cause révolutionnaire est un non-sens, tellement en contradiction avec tous les faits et tout ce que nous avons vu pendant les quarante années écoulées depuis lors, qu’il n’est vraiment pas besoin de nous y attarder. La guerre de 1870-71, malgré la Commune et la proclamation de la troisième république nous a valu l’une des plus tristes périodes de réaction, dont nous ne sommes du reste pas encore entièrement sortis.
Quant à la révolution russe, la guerre en Mandchourie ne l’a nullement favorisée ; au contraire, elle fut une des causes de son épuisement, momentané, nous voulons bien l’espérer.
L’histoire nous prouve que la guerre est parfois déclarée pour prévenir la révolution, ou si celle-ci a déjà éclaté, pour empêcher son développement, épuiser ses forces et finalement la tuer, comme ç’a été le cas pour la Grande Révolution.
Que le peuple ait les armes à la main, c’est très bien, mais à condition qu’une idée et un but bien précis lui apprennent à s’en servir pour lui-même et non plus pour ses maîtres.
Quelques intellectuels syndicalistes et anarchistes (?) italiens se sont déclarés heureux de l’expédition en Tripolitaine, en disant :

— Un peuple qui sait faire la guerre, sait faire de même la révolution.

Nous ne voyons vraiment pas comment le peuple qui, après avoir donné toute sa force de travail pour ses maîtres, consent aussi à partir en guerre pour eux, acquiert une aptitude révolutionnaire quelconque. En réalité, s’il revient victorieux, la griserie même du triomphe ne lui fera nullement songer à se révolter ; s’il revient vaincu, il y a beaucoup de probabilités pour qu’il prenne sa revanche sur la foule désarmée, ameutée par les maux mêmes résultant de la guerre. Cela s’est vu plus d’une fois au cours de l’histoire.
Une insurrection venant après une guerre désastreuse est presque fatalement vouée à la défaite. Pour vaincre nous n’avons vraiment pas trop de toutes nos forces, et l’épouvantable boucherie qui résulterait d’une conflagration européenne, en anéantissant une partie de ces forces, peut-être les meilleures, ne pourrait qu’augmenter l’impuissance dont nous nous plaignons aujourd’hui, sans nous être aucunement favorable.
Il faut en finir avec la conception "catastrophique" voyant surtout dans la révolution un geste violent de désespoir. Sans doute, un grand mouvement ne peut résulter que d’une énorme crise, dans laquelle pourtant nous garderions et une profonde confiance dans nos propres forces et une idée assez nette de la nouvelle direction que nous leur voudrions donner. Mais un grand espoir est indispensable pour oser s’attaquer à tout le vieux monde avec la décision nette d’une œuvre immense de démolition et de reconstruction à accomplir.
Les nouveaux admirateurs de la guerre nous disent encore, croyant faire preuve d’une originalité très grande, alors qu’ils ne font que répéter, en partie du moins, les monstrueuses âneries des massacreurs les plus féroces, tel un Moltke :

— La guerre est une admirable leçon de force, d’énergie, d’audace, de violence grandiose, de destruction impétueuse, implacable, qui arrache la foule à son aveulissement, à son abrutissement, pour la transformer en une puissance terrible, en cette puissance exigée précisément par une révolution. Et son exemple est suggestif, entraînant, contagieux. En détruisant toute règle, tout ordre, toute convention, en démontrant le mépris de nos dirigeants pour toutes ces mêmes choses, dont ils nous avaient enseigné le respect, le peuple peut être ensuite poussé à en faire de même et cette fois-ci dans son propre intérêt.

En réalité, rien n’est plus funeste que le spectacle du déchaînement de troupeaux aveugles, enragés, si féroces soient-ils devenus après avoir été les plus désespérément dociles. Cela évoque le plus sombre passé et ne laisse nullement entrevoir un lumineux avenir. Il est impossible de ne pas éprouver un serrement de cœur, en songeant que tout ce monde d’esclaves hésitant hier devant le moindre acte de libération, puisse ne plus être arrêté par rien et tout sacrifier dans l’intérêt, qu’il ne sait pas même deviner et comprendre, de quelques maîtres. Et nous ne concevons vraiment pas comment cette inconscience inouïe pourrait nous conduire à la révolution, qui n’est en somme que la conscience de la possibilité d’une nouvelle forme de vie supérieure.
Viennent ensuite les railleries à notre égard.

— Les voilà bien, les démocrates, les réformistes, les pacifistes qu’effrayent les trop grandes secousses ! Comme ils sont bien d’accord avec tous nos bons bourgeois, grands et petits, craignant par dessus tout de voir troubler leurs honnêtes digestions !

Ici encore les faits donnent le démenti le plus éclatant aux néo-militaristes. Les progrès incontestables accomplis par démocrates, réformistes et pacifistes dans tous les Etats n’ont pas empêché les dépenses guerrières de s’accroître dans des proportions fabuleuses. Plus un régime se démocratise, plus il se militarise. Quant aux soi-disant pacifistes, rappelons qu’ils se sont toujours bornés à souhaiter la paix tout en votant les augmentations de crédits pour la guerre et en justifiant les plus infâmes expéditions militaires. N’avons-nous pas vu, en Italie, les Ligues pour la paix approuver pleinement l’agression en Tripolitaine ? Et dans tous les autres pays n’en a-t-il pas été de même à chaque nouvelle guerre de conquête voulue par les financiers et les dirigeants ?
Ne parlons pas non plus du pacifisme de la social-démocratie. Celle-ci s’est toujours refusée à se prononcer pour la suppression des armées et à préconiser la grève générale et l’insurrection au cas d’une guerre. Elle n’a pas même répudié la politique d’expansion coloniale, et dans une polémique qui se poursuit actuellement entre MM. Bebel et Ferri, ce dernier a prouvé au grand leader du socialisme allemand qu’en adhérant à la monarchie et à la guerre, il n’a fait, somme toute, que se conformer aux déclarations mêmes des congrès socialistes internationaux... Nous n’inventons rien !
Hélas ! nous sommes malheureusement seuls, bien seuls, à combattre sincèrement et sans équivoque aucune le militarisme et la guerre. Il est vrai que nous avons avec nous une foule d’individus qui cherchent à se soustraire au service et à toutes les exigences militaires, mais cela ne les empêche pas d’appuyer souvent un nationalisme ou même un impérialisme aigu. En sorte que des millions d’hommes paraissent encore entièrement à la merci de quelques dizaines de massacreurs de la haute finance, de la grande industrie, du commerce international, dont rois, ministres, diplomates et parlements ne sont que les humbles serviteurs !
Et voilà où nous a conduits la propagande pratique, réaliste, positive, aux résultats tangibles, faite à la plus grande confusion des métaphysiciens, des rêveurs et des idéalistes de l’anarchisme ! Ce n’était pas suffisant, paraît-il, et voici la guerre préconisée au nom de la révolution et de l’idée anarchique.
Cette nouvelle tromperie est bien la plus colossale qui ait été imaginée, et il est urgent de la dénoncer et de la combattre, car elle peut nous rendre à notre tour complices des pires catastrophes.




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