Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Que faire en cas de guerre ? - Louis Bertoni
Le Réveil communiste-anarchiste N°362 - 12 Juillet 1913
Article mis en ligne le 3 octobre 2017
dernière modification le 8 septembre 2017

par ArchivesAutonomies
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Voilà la question que notre Fédération ouvrière romande vient de poser pour la troisième fois à son congrès des 26 et 27 juillet courant.
La réponse n’est pas aisée, nous sommes les premiers à le reconnaître, et pourtant, nous devons chercher à la formuler aussi précise que possible, car nulle question n’a à l’heure actuelle plus d’importance.
Semaine anglaise, système Taylor, journée de huit ou neuf heures, tarif de section ou tarif régional, assurances, pensions, etc., que compterait tout cela si une guerre européenne venait à éclater ? Demandez plutôt aux syndiqués et socialistes des Etats balkaniques ce qui reste de leur influence et de leur action du jour où les hostilités ont commencé !
Et même si la conflagration ne devait point éclater, les misérables concessions qui forment l’objet d’un mouvement corporatif ou électoral incohérent, baptisé métaphoriquement lutte de classe, doivent-elles continuer à nous intéresser davantage que les milliards prélevés chaque année sur notre travail pour le militarisme ?
Que personne ne se méprenne sur la portée de ce que nous voulons affirmer. Nous n’entendons nullement dire qu’il y a une question soi-disant politique de beaucoup supérieure à toutes les questions économiques. Au contraire, nous envisageons le militarisme à un point de vue exclusivement économique. Son existence est incompatible avec le bien-être des peuples, car il représente le gaspillage le plus énorme, le plus dangereux, le plus ruineux que les pires criminels et insensés aient pu concevoir.
Nous dirons plus. La question du militarisme, envisagée au point de vue politique, nous amènerait fatalement — et nous en avons de nombreuses preuves — à nous placer sur le même terrain que les bourgeois patriotes et nationalistes, soit à adhérer aux fictions couvrant leur oppression et leur exploitation, à renier notre idéal d’internationalisme et de fraternité pour le rêve monstrueux de la gloire étatiste et impérialiste, faite d’une domination et non d’une liberté toujours plus étendue.

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Depuis quelques années, après l’écrasement du mouvement révolutionnaire russe et la soi-disant crise économique, une réaction plus ou moins déguisée triomphe dans toute l’Europe.
Les victoires électorales des partis de gauche et d’extrême-gauche, l’accroissement du nombre de syndiqués et de syndicats ne sauraient nous illusionner un seul instant, puisque tout cela n’a que contribué à développer le militarisme et à diminuer la valeur des revendications économiques ouvrières, lesquelles correspondent de plus en plus à une collaboration et nullement à une lutte de classes.
Symptôme plus grave encore, alors qu’il y a dix, quinze ou vingt ans littérateurs, prêtres, professeurs, politiciens, bourgeois, donnaient une adhésion, le plus souvent forcée, fausse ou équivoque, à l’idéologie socialiste, aujourd’hui ils en affichent le plus profond mépris. Il est évident que nous leur en imposons moins, qu’ils ont cessé de craindre, — hélas avec trop de raison ! — une force révolutionnaire.
Des adhésions bourgeoises aux idées socialistes et anarchiques, il n’est resté que la corruption de celles-ci. L’individualisme oppresseur, le "nationalisme subversif", le mépris des foules, l’engouement pour Bergson de certains soi-disant camarades sont de marque et d’origine nettement bourgeoises. C’est pourquoi nous ne comprenons pas la tolérance que d’aucuns voudraient nous voir témoigner vis-à-vis de malhonnêtes prétendant renouveler nos conceptions avec la corruption bourgeoise.

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Le plus grand effort des classes nanties vise à imposer aux foules l’idée nationaliste ou patriotique. Patrie ou nation naturellement ne font qu’un avec l’armée pour la défendre. Ainsi, avec l’énorme influence que lui confèrent des budgets fabuleux, des monopoles toujours plus nombreux et des fonctions multipliées sans cesse, avec l’aide de l’école, de la presse, d’associations de cadets et d’éclaireurs, de l’église, de fêtes et commémorations, l’Etat cherche à réveiller l’esprit militariste. Certes, les résultats sont loin de correspondre aux forces mises en jeu. Les conditions économiques sont telles que le service militaire semble toujours plus lourd à la foule ouvrière et paysanne, et des résistances et protestations, timides, très timides encore, pourraient dans un prochain avenir s’affirmer d’une façon plus que dangereuse pour les maîtres.
Mais pour cela, il importe avant tout que nous repoussions avec le plus violent mépris patriotisme ou nationalisme quelle que soit la forme sous laquelle ils nous sont présentés. En aucun cas le maintien des patries actuelles ne saurait justifier le massacre de centaines de milliers de travailleurs. D’autre part, il est certain que les gens du peuple, ouvriers ou paysans, dans n’importe quel pays, ne veulent pas la guerre, et sans l’œuvre de gouvernants tragiques, de diplomates funèbres, de financiers sanguinaires et de leur presse immonde, les masses seraient absolument indifférentes aux questions de frontières, de zones d’influence, de suprématie politique, etc., par lesquelles les armements sont justifiés.

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La guerre des Balkans, qui devait représenter la renaissance du nationalisme, en même temps que la revanche de la civilisation chrétienne sur la barbarie musulmane, vient de se résoudre en un carnage affreux entre alliés nationalistes. Nous apprenons aujourd’hui que par des traités secrets, ces derniers avaient, par avance, fixé la répartition du butin, mais après la victoire chacun ayant trouvé sa part trop maigre, la boucherie a recommencé plus féroce que jamais.
Que reste-t-il de la guerre sainte dont nos pasteurs parlaient dans leurs temples, de la guerre de délivrance nationale dont nos patriotes discouraient dans des articles dithyrambiques ?
La guerre n’est plus possible sans le consentement de la finance, et il était absurde de croire que celle-ci voulût contribuer à une œuvre d’affranchissement. Comment, d’ailleurs, sous la direction de quatre monarques hideux, humbles vassaux du seigneur pendeur de toutes les Russies, les vieilles idées chrétienne et nationale auraient-elles pu nous donner autre chose que le déchaînement de la barbarie la plus sanglante ?
Non, nous ne pouvons plus être les soldats de n’importe quel gouvernement pour n’importe quel nationalisme ; nous ne saurions que devenir les héroïques révoltés affirmant sur les ruines de toutes les vieilles institutions, églises, banques et Etats, le bien -être et la liberté pour tous par l’égalité et la fraternité universelles.
Que massacres, incendies, pillages, dévastations, que toute l’œuvre de souffrances inouïes, de détresses lugubres, de cruautés folles, de misères effrayantes, dévoilant la tromperie nationaliste, l’infamie gouvernementale, la turpitude et la férocité des dirigeants, fassent s’élever dans tous les pays un immense cri de protestation, de résistance et de révolte !
— Non, la patrie n’est qu’un mensonge, l’armée n’est qu’un instrument d’oppression et de mort ; nous ne voulons pas en être, nous nous refusons à préparer les deuils les plus terribles, à nous sacrifier avec tous ceux que nous aimons, avec nos idées, nos espoirs et nos rêves à une monstrueuse abstraction dont une plus monstrueuse passivité pourrait faire la réalité infernale de demain. Pour se maintenir, le privilège bourgeois est prêt à noyer dans le sang l’humanité entière, et il a déjà changé la terre en un immense camp retranché ; laisserons-nous toute la pénible œuvre de civilisation accomplie à travers les siècles s’effondrer misérablement, faute de n’avoir point trouvé l’énergie de nous opposer à une poignée de financiers et de rois dont l’humanité pourrait être si promptement délivrée ? La vie des plus puissants est aussi fragile que la nôtre et le monde pourrait être vite débarrassé de tous les pourvoyeurs de la mort.
Voilà le seul langage sensé que nous devons désormais nous tenir, si nous voulons réellement œuvrer à une civilisation nouvelle et empêcher
le retour des siècles maudits.




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