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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Que faire en cas de guerre ? - Louis Bertoni
Le Réveil communiste-anarchiste N°364 - 9 Août 1913
Article mis en ligne le 3 octobre 2017
dernière modification le 8 septembre 2017

par ArchivesAutonomies
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Les faits se sont chargés de nous donner une réponse, à laquelle tous les répugnants menteurs du nationalisme et du patriotisme ne s’attendaient point.
Tout d’abord, cette guerre des Balkans qui devait marquer le triomphe du principe nationaliste sur tout le patrimoine d’idées que nous a légué l’Internationale, cette guerre sainte devant laquelle nos conceptions antimilitaristes n’avaient plus qu’à s’effacer, cette soi-disant guerre de civilisation vient de se terminer par une mêlée générale des civilisateurs renouvelant les scènes les plus atroces de carnage et d’horreur dont ait jamais parlé l’histoire.
Mais ce n’est pas tout. Il y a heureusement plus et il y a mieux. Lorsque nous affirmions nettement notre intention de ne pas nous faire tuer pour l’abstraction patrie, cachant les plus infâmes spéculations, les pires tentatives réactionnaires, les plus énormes turpitudes, quels cris d’indignation, quelles protestations et objurgations n’avons-nous pas entendus.
— Comment ? vous laisseriez envahir nos villes, nos villages, nos champs, nos maisons par une soldatesque brutale et ennemie, qui viendrait nous imposer un joug étranger, nous soumettre à ses lois, tout en nous pressurant et dépouillant comme ont coutume de faire les vainqueurs avec les vaincus ? Vous qui prétendez combattre pour une plus grande liberté, laisseriez-vous supprimer, si imparfaite soit-elle, la liberté que nos pères ont eu tant de peine à conquérir et maintenir ? Allez-vous donc, sous prétexte de ne pas défendre la république bourgeoise, subir la monarchie quasi féodale ? Non, il est impossible qu’un homme puisse assister impassible à l’envahissement de sa patrie ; ce serait un fou, un criminel, un monstre !
Eh bien, que venons-nous de voir ? Ces mêmes Bulgares, dont le patriotisme était, il n’y a pas longtemps, fort exalté, ont laissé, sur l’ordre du roi et du gouvernement, envahir leur sol sacré sans opposer la moindre résistance. La flotte bulgare, elle aussi, avait reçu ordre de ne pas combattre et, à cet effet, une partie alla se réfugier et se faire désarmer dans un port neutre, l’autre a été coulée.
Et le fait a semblé très naturel. Aucune protestation ne s’est élevée, ni contre la lâcheté des envahisseurs venant mettre à contribution des populations plongées dans la plus noire misère, ni contre la passivité si complète des farouches patriotes d’hier.
Quelle leçon et combien nous aurions tort de ne pas en profiter !
Il peut donc être permis et même ordonné de ne pas défendre la patrie, lorsque l’impossibilité ou l’inutilité de le faire est évidente.
Mais au point de vue ouvrier, est-ce que cette inutilité n’est pas toujours certaine ? Pouvons-nous espérer, après n’importe quelle guerre, nous trouver dans une situation meilleure ? Personne n’ose l’affirmer, et nos patriotes même ne réclament notre vie que pour empêcher cette situation d’empirer.
D’aucuns nous objectent qu’il n’est plus possible de songer à une liberté régionale, communale et individuelle, si nous laissons même supprimer la maigre liberté nationale. Ils oublient simplement qu’il n’y a pas actuellement des "nations", mais des "Etats", qui par leurs origine, rôle, tendance et but ne peuvent représenter une liberté quelconque.
L’"idée nationale" n’est en réalité que l’idée étatiste et militariste et nous avons donc à la combattre sous toutes ses formes. Comment, d’ailleurs, ne pas s’apercevoir que dans tous les pays les éléments les plus réactionnaires sont aussi les plus nationalistes ?
Un régime, quel qu’il soit, ne peut se maintenir uniquement par la force matérielle, il lui faut une force morale découlant d’un principe admis par tous les citoyens. C’est ainsi que tout Etat bourgeois prétend être le défenseur de l’héritage intellectuel, de la civilisation particulière et de la "mission historique" d’un certain peuple. Grâce à ce rôle idéal qu’il s’attribue, l’Etat peut ensuite former et garder une formidable puissance armée, contre laquelle viendront se briser toutes les revendications des déshérites et des exploités.

* * * * *

Le spectacle d’un peuple ne s’opposant nullement à une invasion étrangère sera en tout cas toujours moins navrant que celui de millions de travailleurs s’entretuant follement pour affermir et prolonger le règne de leurs exploiteurs. Et si M. Hervé paraît craindre beaucoup de travailler pour le roi de Prusse, travailler pour la Camarde nous semble encore plus à redouter.
Peut-on imaginer éventualité plus désastreuse que celle de faire la guerre, après n’avoir pas su faire la révolution ? Sans doute, il n’est pas en notre pouvoir de provoquer cette dernière au moment où nous le voudrions, mais laisserons-nous au pouvoir de nos ennemis de nous pousser à l’abattoir à leur gré ?
Nous sentons très bien que le dilemme se pose avec une netteté toujours plus grande : ou la révolution pour le triomphe de nos aspirations, de nos idées et de nos intérêts, ou la guerre, la monstrueuse saignée des forces populaires, qui nous laissera pendant de longues années encore dans la plus douloureuse impuissance.
Le socialisme étatiste et parlementaire n’est pas le dernier responsable de cette situation tragique. Depuis une quarantaine d’années, tout en répudiant et déconseillant comme réactionnaire la violence mise au service de notre droit, il n’a jamais affirmé qu’il fallait se soustraire au devoir, pénible il est vrai, de tuer ou se faire tuer pour le compte de l’Etat bourgeois. Tout au plus aurions-nous à élever une véhémente protestation pour "rejeter sur la classe capitaliste la responsabilité" d’un crime auquel nous prêterions aussi notre concours !
Eh bien, non ! Nous devons affirmer nettement que nous ne ferons pas la guerre pour le compte de n’importe quel Etat.
Nous venons d’assister au spectacle d’un pays se laissant envahir sans opposer la moindre résistance. Cela n’est-il pas de beaucoup préférable à une boucherie qui coucherait des centaines de milliers de cadavres sur quelques champs de bataille ?
Comme toujours les faits indiquent une fois de plus la vraie solution, alors qu’il est trop tard, malheureusement, pour que son application puisse se faire avec profit. C’est ainsi qu’en France la débâcle de 1870-71 avait déjà prouvé que le salut se trouvait dans l’insurrection communaliste, au moment même où le désastre était devenu irréparable.
Il est inexact de dire qu’un bien sort quelquefois des grands maux, mais ces derniers nous laissent toujours entrevoir où gît le remède.




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