Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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En souvenir d’un camarade (à propos de J. Karly) – Jean Wintsch
Le Réveil socialiste-anarchiste N°321 - 16 Décembre 1911
Article mis en ligne le 2 octobre 2017
dernière modification le 14 septembre 2017

par ArchivesAutonomies
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Le 2 décembre dernier, notre camarade Joseph Karly, dessinateur lithographe, est mort à Lyon, âgé de quarante ans. C’est une grosse perte pour notre mouvement dans lequel Karly a joué longtemps un rôle en apparence effacé, mais en réalité des plus importants. Excellent ouvrier, recherché pour ses qualités techniques et artistiques, notre défunt ami, sorti d’un milieu très misérable, était devenu un véritable érudit, connaissant à fond l’histoire du socialisme, tout le mouvement de l’Internationale et les moindres détails de l’agitation ouvrière contemporaine. Mais c’est surtout par son immense probité, sa ténacité, sa clairvoyance, son autorité que Karly a eu une influence impérissable dans notre mouvement syndicaliste et anarchiste de Suisse romande.
Il a collaboré plusieurs fois au Réveil, en particulier dans une série d’articles intitulés Essai sur la pratique anarchiste, où il a posé d’une façon méthodique les jalons du fédéralisme ouvrier, c’est-à-dire les bases de l’organisation révolutionnaire, égalitaire et libertaire, des travailleurs. La brochure Centralisme et Fédéralisme est également en bonne partie due à sa plume dans le chapitre fédéralisme. C’était son sujet de prédilection, car il était anxieux de tous les dangers de l’organisation centraliste, hiérarchisée, corporative, telle qu’on la voit trop souvent s’affirmer dans les syndicats. Comme nous, Karly pensait que s’ils veulent fonder une civilisation nouvelle, les prolétaires n’ont pas à copier dans leurs groupes les formes bourgeoises d’organisation, comme le font nos fameux syndicalistes réformistes et politiciens de toutes espèces. Il estimait, au contraire, que les travailleurs doivent s’inspirer de méthodes absolument nouvelles dans leur activité rénovatrice ; qu’ils ont à établir de suite parmi eux l’égalité et la liberté, là où ils le peuvent, dans leurs groupements de classe ; qu’on ne saurait arriver à l’émancipation des producteurs par des procédés dictatoriaux qu’il s’agit de toujours s’organiser selon une structure fédéraliste.
L’apport de Karly aux idées anarchistes a donc été, à ce seul point de vue, très réel. Le pli de l’autonomie est pris dans quantité de syndicats. Tout notre mouvement romand en est imprégné. Et c’est peut-être ce que nous avons fait de mieux ces dix dernières années.
Notre camarade a contribué plus que tout autre à la constitution de la Fédération des Unions ouvrières de la Suisse romande et à la création de son organe La Voix du Peuple. Partout les principes de décentralisation et de solidarité d’action ont été établis avant tout. Les statuts mêmes de la Fédération romande sont son œuvre, en même temps que celle des camarades A. Rouiller, de Vevey, et Bertoni. Plusieurs rapports de congrès — entre autre un travail très étudié sur la réponse à faire aux lock-outs présenté à Neuchâtel au nom de l’Union ouvrière de Vevey — ont été faits par Karly.
A Lyon, où Karly avait dû se transporter depuis deux ans, sous la poussée des autorités de Lausanne obligeant ses patrons à le congédier, malgré qu’il fût un véritable a lapin » dans le métier, il reprit de suite son activité syndicale et anarchiste. Il n’avait pas quitté la place de secrétaire à l’Union ouvrière de Lausanne que dès la première réunion du syndicat des lithographes de Lyon, il était nommé bibliothécaire. Naturellement, il n’accepta jamais aucun poste payé, donnant de sa personne sans compter.
C’est à une santé pauvre, comme tous les travailleurs, que Karly dut de ne pas pouvoir résister à la grave maladie qui l’a terrassé et fauché prématurément. Qu’on me permette de dire avec quelle fermeté supérieure il a vu venir la mort. Athée convaincu, écrasé de soucis, accablé de douleurs, jamais il n’a eu un mot de plainte ; pas une faiblesse devant la tragique réalité, pas une. De pareils hommes vous réconfortent jusque dans leur mort.
Notre ami avait une grande admiration pour Proudhon et Kropotkine, pour leurs écrits si fouillés et si vivifiants, pour leur passion de la liberté et leur confiance sublime dans le peuple ; tandis qu’il abominait la pseudo-science de Marx.
Toujours très doux dans ses propos, d’une tolérance sans borne avec les travailleurs qui maniaient l’outil, Karly combattait sans merci tous les équivoqueurs du socialisme qui ne trouvent pas dans la production leurs moyens d’existence et les fondements de la nouvelle civilisation : politiciens, fonctionnaires, individualards, philanthropes, etc. Il avait une haine féroce — belle de ténacité et de violence — de tout ce qui touchait à la bourgeoisie dont il décelait les moindres symptômes de décadence avec une âpreté qui portait. Alors que tant d’individus n’ont de cesse qu’ils n’attrapent une « mèche », reniant leur classe pour s’adapter à la société capitaliste, notre camarade est resté profondément attaché au peuple, dont il fut, à ses labeurs, à ses peines, à ses espoirs, à ses luttes. Il en a toujours été l’un des meilleurs enfants. C’était un anarchiste.




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