Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Les circonstances de la vie (2) - Jean Wintsch
Plus Loin n°128 - Décembre 1935
Article mis en ligne le 2 octobre 2017
dernière modification le 15 septembre 2017

par ArchivesAutonomies
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"Pour déclarer un lock-out en Suisse, les patrons doivent avertir leurs ouvriers quatorze jours avant la fermeture des ateliers. C’est le délai prévu par la loi. Première hypothèse : les patrons se conforment à la loi. a) Si pendant le délai légal les travailleurs continuent à se rendre à l’atelier, ils auront à se demander si ce n’est pas le moment de pratiquer le travail lent ou le travail trop rapide, de faire du trop soigné ou de la camelote, d’économiser trop ou pas assez sur les matières employées, de trop bien servir le client ou de le mécontenter, etc. b) Si au contraire, avisés de la fermeture prochaine des ateliers, les travailleurs cessent tout de suite la production, cette grève des seuls ouvriers menacés du lock-out a peu de chance de succès. Le patronat a pris ses précautions, la grève ne le surprend pas. Il reste dans la légalité et en profite pour saisir le gouvernement et l’opinion publique des torts que ses ouvriers ont envers lui. Reste la grève générale locale ; c’est une tactique favorable, car on ne peut facilement s’en prendre aux travailleurs de se solidariser avec ceux qui vont être victimes d’un véritable pacte de famine. Mais si la population devient hostile et trouve très bien que la misère imposée par les employeurs s’abatte sur les camarades, il importe de voir jusqu’à quel point les moyens de communication, routes, chemins de fer, bateaux, télégraphes, téléphones peuvent continuer à fonctionner et dans quelle mesure le ravitaillement va encore être assuré. Deuxième hypothèse : les patrons déclarent le lock-out sans avertissement légal. Ce cas se produira de plus en plus souvent. Bien plus, à cette manoeuvre illégale succédera certainement l’arbitraire gouvernemental : suspension des garanties civiques, état de siège, toute la kyrielle des défenses et des répressions — car le patronat qui commence un lock-out de cette façon se sent puissant et soutenu en haut lieu. Toute la lyre des moyens ouvriers est désormais à employer.”

On voit par ce document qu’il s’agit d’une période de guerre sociale périmée, car en 1905 la production était intense ; mais on parle de conflits graves et redoutables, qui sous d’autres formes peuvent revenir, et dont les non-participants, comme les intellectuels, n’ont ni à exciter, ni à refréner les épisodes. De fait, si le sabotage a eu son heure de vogue, s’il est souvent le fait de l’industrie et du commerce courants, au point que l’administration publique doit posséder des organismes de contrôle, si le sabotage est communément pratiqué en temps de guerre entre nations ou entre belligérants divers, les gouvernants et les militaires ne se faisant pas faute de l’employer avec violence, s’il peut se légitimer lorsqu’une lutte décisive est engagée, si de toute façon le sabotage est une arme qui peut toucher des intérêts, un moyen exceptionnel et un pis-aller sur le terrain social, si tout cela est certain pour l’observateur le moins prévenu, le sabotage ouvrier, en temps ordinaire, est sujet à discussion, et probablement vaut-il mieux que les travailleurs n’y recourent pas, ainsi que l’a montré l’expérience. A s’abandonner à la malfaçon, on risque de prendre des habitudes qui sont aux antipodes des intérêts des hommes, de la logique et en particulier de la morale des producteurs, dont Georges Sorel disait que c’était la seule possible du moment qu’on abandonne les conceptions religieuses. Karly savait cela, et il aimait le travail honnêtement fait. Mais le lock-out sentait la guerre sociale, et reflétait une volonté d’écraser les salariés. Travail et lutte sont deux, et il est important pour les producteurs de préciser leur comportement dans l’un et l’autre cas. Préciser est une façon de dire, puisque jusqu’à présent le prolétariat subit, et réagit parfois, en ne prenant que bien rarement l’initiative de la lutte. A la vérité, l’opportunité du sabotage, de l’obstructionnisme, de la grève générale ressortissent uniquement à l’action des ouvriers : — en historien on peut le noter.

Les groupements syndicaux, qui en Suisse romande s’organisèrent en une Fédération des Unions ouvrières, à la façon de la C. G. T. française, firent sortir un organe ouvrier, hebdomadaire, syndicaliste, fédéraliste et révolutionnaire, dès le 1er janvier 1906. Mais au commencement d’octobre déjà plus aucun imprimeur ne voulut se charger de l’impression du journal. C’est assez dire qu’il y avait lutte de classe caractérisée. On allait être obligé de suspendre la publication de l’organe fédératif. C’était grave. Aussi, le 14 du mois, les amis de La Voix du Peuple se réunirent-ils en hâte, afin de statuer sur la situation. Des camarades de La Chaux-de-Fonds, Genève, Lausanne, Zurich, Vevey, Montreux, Fribourg, Nyon étaient accourus. Au cours de la discussion un délégué demanda s’il n’y avait pas possibilité de créer une imprimerie ouvrière en se passant des patrons, tout simplement. Des organisations ouvrières, d’ailleurs, avaient déjà eu des ennuis pour leurs publications, puisque pour l’une d’elles, entre autres, tous les imprimeurs de la localité avaient refusé de confectionner des manifestes. Les typographes présents à l’assemblée furent invités à citer des chiffres approximatifs. L’entreprise fut décidée. Il fut convenu tout de suite qu’elle serait établie sur des bases nettement communistes (dans l’ancien sens du terme) et placée sous le contrôle du Comité fédératif de la Fédération des Unions ouvrières de la Suisse romande. Une liste de souscription circula. La bonne volonté fut si réelle que beaucoup de travailleurs se saignèrent à blanc véritablement pour édifier sans tarder cette œuvre nouvelle de propagande.

Et l’imprimerie put être installée deux semaines plus tard. Des camarades mécaniciens consacrèrent plusieurs journées, sans rétribution évidemment, à l’aménagement et au montage des machines ; des manœuvres, des tapissiers, des peintres, des serruriers vinrent arranger le local ; des menuisiers fournirent les tables et les meubles indispensables. Tous, spontanément, donnèrent un coup de main chaleureux. Quant au travail, il ne se fit pas attendre ; d’un peu partout, de Fribourg, Saint-Imier, Neufchâtel, Genève, Delémont, Val-de-Travers, Monthey, etc., les organisations envoyèrent, qui des statuts à composer, qui des entêtes de lettres, qui des circulaires. En quelques mois, l’imprimerie était assise, et bien assise.

Je me souviens que les statuts de l’institution ont été définitivement élaborés après une présentation de projet dû à Karly. Ce qui me frappa le plus à cette occasion, ce fut la façon extrêmement sérieuse et objective des ouvriers de discuter entre eux. Il leur arrive, sans doute, d’avoir, surtout pour commencer des divergences d’opinion. Mais, tandis que la plupart des gens sont beaucoup plus préoccupés de faire valoir leurs idées, sans même soupeser celles de leurs contradicteurs, avec cette persuasion, sinon cette manie, d’avoir la vérité absolue, au contraire les travailleurs formés au socialisme humain et tolérant, ayant le sens du relatif, qui est une conquête bien XX° siècle, écoutent les objections qu’on leur présente ; ils tiennent compte des arguments de fait, comme doivent le faire ceux qui ont une pensée adulte. Si bien qu’au bout d’un instant, chacun ne considérant que le bien de l’œuvre commune, on finit par s’entendre, sans avoir besoin de voter et d’écraser une minorité.

Les statuts de l’imprimerie communiste contiennent un paragraphe qui rappelle bien la pensée de Karly, qui en fut l’inspirateur :

"Expérimentée depuis plusieurs années, la commandite, mise en œuvre du travail fait en commun sous un mode égalitaire, a été considérée par divers congrès corporatifs comme seule possible, équitable et en accord avec l’organisation du travail communiste. L’imprimerie des Unions ouvrières fonctionnera donc en commandite égalitaire généralisée à tous ses producteurs, quels que soient leur fonction ou leur sexe. Cela implique égalité de droits et de devoirs. Elle sera un groupe d’ouvriers d’aptitudes et de valeurs diverses, travaillant normalement, sans surproduction, sans favoritisme, sans parasitisme. Le travail de l’un contrôlant le travail de l’autre, chaque partie isolée s’adaptant et poussant à la terminaison de l’ouvrage à exécuter, chaque travailleur restera solidaire pour l’ensemble de la production.”

C’est bien ainsi que la coopérative de production lausannoise se présenta jusqu’à la guerre, qui lui fut mortelle. Ce qui a d’ailleurs donné une empreinte à l’entreprise, c’est qu’elle était placée en plein milieu ouvrier, syndical, qu’elle ne fut la propriété de personne. Selon la terminologie de Karly, l’imprimerie ouvrière était une possession communiste dont les syndicats avaient l’usage.

Il est à remarquer à ce propos que le principe coopératif correspond à une organisation libre, soustraite à l’emprise étatiste, et que les coopératives, de production comme de consommation, peuvent parfaitement aussi échapper aux procédés d’écrasement et d’exploitation capitalistes, pour peu que les bénéfices, ainsi que cela doit être par définition, ne servent pas qu’à l’abaissement du coût de la vie, ce qui est déjà intéressant, mais aillent à l’amélioration, à l’extension de l’œuvre, ou délibérément à l’entretien d’écoles, de colonies de vacances, et ainsi de suite. La puissance de consommation du peuple, bien qu’elle n’ait pas été prévue, à ma connaissance, par Marx et Engels, est un fait important que Proudhon avait nettement pressenti, et c’est avec infiniment de sens socialiste et fédéraliste que notre camarade Daudé-Bancel a consacré sa vie au mouvement coopératif, dans lequel il a justement vu et toujours fait ressortir le caractère d’organisation libre et d’utilité publique. Karly, de même, se plaisait à ces créations positives qui engagent les femmes d’ouvriers à pénétrer sur le terrain social, qui dressent en face de l’Etat et du commerce privé des institutions d’échange, de distribution, ni belliqueuses, ni cupides. Sans avoir le temps, en tant que syndicalistes, de faire beaucoup de coopératisme, et pour autant que les sociétés coopératives ne se présentaient pas comme des sociétés anonymes réunissant de petits capitalistes, profitant de ristournes équivalant aux actions et obligations, Karly et ses camarades soutenaient plutôt le mouvement coopératif, et je pense qu’ils avaient raison. On sait qu’en Russie, dans les dernières années du tsarisme, il y eut un réseau formidable de coopératives. La population avait trouvé cette forme d’association, en dehors de l’Etat despotique, pour arranger toute une vie d’échange, de relation et de production extrêmement libre et souvent généreuse. Il y avait des coopératives par quartiers, par villages, par écoles, par ateliers, par bureaux, entre cheminots, entre chaudronniers, entre officiers, entre étudiants, entre moujiks. Beaucoup de prolétaires, de petits bourgeois et d’intellectuels trouvaient là une compensation aux interdictions innombrables du régime.

Les bolcheviks, imbus à l’origine d’un étatisme forcené et sous prétexte de dictature du prolétariat — qui est une formule déplorable parce qu’elle a légitimé ensuite la dictature des fascistes et des nazis — démolirent en cinq sec ce que l’initiative, la bonne volonté et l’intelligence des gens avaient mis des vingt ans à édifier. Du moment que ce n’était pas inscrit dans le Manifeste communiste, les coopératives n’avaient pas droit à l’existence ! On voit ça d’ici. Peut-être qu’il y avait bien là-dedans, comme organisateurs, quelques individus d’origine bourgeoise. Qu’est-ce que ça pouvait faire, alors qu’on les surveillait ? La technique valant généralement mieux que les palabres, il est préférable quand on tient une affaire en main d’avoir recours à des capacités administratives plutôt qu’à des “purs” sans expérience. En tout cas, de réduire à zéro les coopératives russes fut une faute énorme, car on avait tout prêt un système d’échanges, de relation et de distribution fort élastique, qui, disparu, ne fut remplacé par rien durant des années. La population se trouva terriblement embarrassée ; et la famine et l’indigence, à côté d’autres facteurs, en furent les conséquences. Notons que pour finir, il fallut bel et bien recréer des coopératives, magasins de consommation, colonies agricoles, les fameux kolkhoz (ménages en collectivité) qui, faute de gens qualifiés, coûtèrent cher, prirent des années pour la mise au point et n’assurent que très lentement une vie économique encore précaire. Toutefois le fait qu’on soit revenu en Russie soviétique même aux coopératives de production et de consommation prouve d’abord en faveur des dirigeants, qui, en fin de compte, se sont laissé guider par les besoins et les solutions adéquates plutôt que de s’en tenir à des doctrines rigides, incomplètes et d’un certain fanatisme politique, un peu primitif ; ensuite cette reconstruction par les cellules coopératives prend dans la série des expériences sociales une signification de premier ordre. On nous permettra de conclure que Proudhon, moins unilatéral et plus humain que Marx, avait vu juste. Et ont vu juste aussi, en ce domaine si compliqué de l’économie publique, nos amis Daudé-Bancel, Karly et quelques antres, proudhoniens impénitents, anarchistes fédéralistes de la bonne école. C’est dire qu’il faut considérer les circonstances de la vie, et ne se servir des écrits des philosophes que pour s’enrichir la mémoire de faits, dont on établit la relation soi-même. Ainsi, tout au moins, raisonnait Karly.

Il disait volontiers aussi dans les groupes, lui qui avait un esprit social fort développé, que l’individu est une entité évidente, solide, pratiquement irréductible, que nous sentons en définitive chacun pour notre propre compte, que nos peines nous sont avant tout personnelles, et que les joies qui nous sont dévolues, si elles s’intensifient au spectacle du bonheur des proches sont cependant des réactions intimes. D’où son respect immense de l’individualité de chacun, à la façon des stoïciens, de certains vieux huguenots, de Jean-Jacques Rousseau et de Diderot, de révolutionnaires de Quatre-vingt-neuf, des quarante-huitards et des communards, des Reclus et des Kropotkine dont nous sommes plus ou moins directement les héritiers. Sans doute, le lien sociétaire, c’est l’évidence même contribue à la défense de l’individu contre les danger extérieurs, facilite la formation de l’enfance, aide à l’entretien des vieillards, permet les soins aux malades, incite aux œuvres de prévention et de prévoyance. Comme l’écrivait, je crois, Emile Pouget, la personnalité se développe au contact des autres, la liberté même s’étend dans la sécurité collective. Aussi ne peut-on raisonnablement être qu’organisateurs, pour une partie de notre existence tout au moins. Le problème du groupe où l’individu va subsister et évoluer est donc l’un des premiers à envisager pour qui cherche à rénover notre milieu ambiant. Si la forme autoritaire d’organisation ou la centralisation peut présenter des avantages, d’ordre guerrier spécialement, néanmoins il en découle rapidement trop d’abus du côté des chefs, qui deviennent des privilégiés, et trop d’amoindrissement et de sujétion des unités constituantes, corvéables à merci, d’autre part. Reste par conséquent la forme fédéraliste d’organisation basée sur l’individu, l’autonomie des groupes, la libre fédération de ceux-ci, réalisant cette image qu’avait trouvée Charles Guyesse “d’un tas de sable et de sa forme”. Par le système fédéraliste, initiative, bonne volonté, collaboration sont des forces qui peuvent prendre toute leur valeur.

Il est des plus intéressants que les Russes, qui étaient partisans, voici dix-huit ans, de la raison d’Etat, en tout et partout, considérant comme assez négligeables les intérêts de l’individu, et à peu près comme nulle la question de la liberté individuelle, laissent de plus en plus d’autonomie aux groupes ethniques qui composent la grande République, subventionnent le développement particulier de nombreuses villes, distantes de Moscou, appuient les centres campagnards et la décentralisation des industries, favorisent les unités humaines qui font preuve d’ardeur au travail ; de dévouement social, d’intelligence inventive, de capacités artistiques ou scientifiques — tout cela, naturellement, dans le cadre obligé et compréhensif de la cause commune. Ainsi, le communisme arrive, comme l’a si bien senti Gide, à l’épanouissement de l’individu, par absence d’exploitation et par intérêt commun. Ce sera mieux encore, à n’en pas douter, lorsque les soviets, étant suffisamment sûrs de leur avenir, on respectera aussi la liberté de pensée et celle d’association.

Par delà la guerre et la révolution, il semble donc que Marx se réconcilie avec Bakounine, ce qui signifie que le socialisme peut être humain et être en même temps. une organisation de justice.




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