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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Jacques Gross
Le Réveil anarchiste N°755 – 20 Octobre 1928
Article mis en ligne le 2 octobre 2017
dernière modification le 16 septembre 2017

par ArchivesAutonomies
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Le jeudi 4 courant, après une semaine de maladie, est mort notre camarade Jacques Gross, à l’âge de 73 ans. Toute sa vie, dès la prime jeunesse, a été consacrée à aider la propagande de nos idées et surtout à une admirable œuvre de solidarité, qu’il a poursuivie avec une générosité inlassable pendant cinquante ans. Et cette œuvre ne s’est pas seulement exercée dans notre milieu, mais aussi au sein d’autres groupements où il n’hésitait pas à pénétrer, toujours préoccupé d’avoir de nouveaux moyens de se rendre utile. Il ne s’est jamais servi des hommes pour lui-même, mais pour rendre service à d’autres ; il avait l’art de demander à chacun ce qu’il pouvait ou voulait le mieux donner à autrui, afin de réaliser la plus large entraide parmi une foule d’amis, de connaissances et même d’inconnus qui se trouvaient par son entremise amenés à contribuer au bien des uns et des autres. Tout cela par une action individuelle et presque cachée, par un profond besoin de sa personnalité, sans la plus lointaine idée de récompense ou de réclame. Son nom, malgré une activité débordant, n’a ainsi jamais paru dans nos journaux.

Jacques Gross a bien toujours été des nôtres. Il a compté parmi ses amis personnels les figures les plus marquantes de l’anarchisme et, bibliophile passionné, s’était formé l’une des bibliothèques les plus complètes de tous les écrits et publications anarchistes. Il fut avec nous non seulement par le cœur, mais aussi par la pensée. Il connaissait fort bien l’histoire, le développement et les tendances de notre mouvement, qu’il a aidé jusqu’à la veille de sa mort. C’était un vrai plaisir de s’entretenir avec lui des questions de propagande, car sa longue expérience lui permettait de rappeler ce qui avait déjà réussi ou échoué dans le passé et, d’autre part, sa profonde connaissance de tous les milieux était aussi d’un secours précieux. L’âge ne lui permettait plus de fréquenter que très rarement nos réunions, mais il aimait toujours à se rencontrer avec tel ou tel camarade auquel il pouvait demander des renseignements et remettre ses contributions.

Jacques Gross laisse un grand vide au milieu de nous. Il a su jouer, à la faveur de dons exceptionnels, un rôle pour lequel personne ne pourra le remplacer. Nulle part, si ce n’est an sein de sa famille, il pourra être aussi profondément et sincèrement regretté que chez nous. Sa vie ne fut pas de celles qui se résument en quelques grands faits, mais, jour après jour, elle nous a fourni un émouvant exemple de solidarité. Que sa compagne et ses enfants veuillent bien trouver ici l’expression de la part très grande que nous prenons à leur deuil.

Voici les paroles prononcées par le camarade Bertoni, au cimetière de Saint-Georges, avant l’incinération :

La fin de notre vie laisse un vide et des regrets d’autant plus grands que nous l’avons vécue davantage pour les autres, en nous donnant à une haute idée et à une noble cause. Quelle foule se presserait autour de ce cercueil si tous ceux que Jacques Gross a aidés, conseillés, sauvés parfois d’une véritable détresse, étaient présents ! Depuis les proscrits de la Commune jusqu’aux derniers persécutés du fascisme, pendant plus de cinquante ans, il s’est dépensé pour les victimes de toutes les réactions qui, hélas ! n’ont jamais laissé de répit aux hommes épris de justice. Que de fois moi-même, pendant trente-cinq ans d’une amitié inaltérable, j’ai eu recours à lui. Je l’avoue, à ma confusion, je ne me rappelle pas l’avoir rencontré une seule lois sans lui demander un conseil, un livre, une faveur, une aide, une démarche, une contribution, un renseignement. Pour toute œuvre de solidarité, ma pensée allait tout d’abord à lui. Et non seulement je n’ai jamais eu de refus, mais très souvent c’était lui-même qui venait m’offrir son concours, se mettre à notre disposition pour tout ce qui était en ses moyens. Cette émouvante tâche d’entr’aide était accomplie par lui avec un tact, une affabilité, une bonté, une intime joie même, que nous sentions très bien, de se rendre utile et le désir aussi de chercher à l’être encore plus.

Cette qualité avait été reconnue à Jacques Gross par notre grand Elisée Reclus qui, pendant son séjour en Suisse, au milieu d’un travail énorme et absorbant pour la science, aimait en faire le distributeur de ses bienfaits, tellement il avait admiré la façon exquise dont il savait s’y prendre. Et ce n’est pas seulement dans notre milieu d’avant-garde et d’incessantes luttes, que notre cher disparu a exercé ses précieux ; d’autres groupements l’ont compté parmi les leurs et partout, sans jamais rien demander pour lui, il se dépensait pour les autres et cherchait des relations, des appuis, des sympathies, à mettre éventuellement à contribution pour les victimes du sort et de la tyrannie. Il n’eut pas le tempérament d’un lutteur à proprement parler, à cause de sa bienveillance même ; mais il demeura toujours fermement du côté des déshérités, même aux heures les plus difficiles, lorsque la peur hideuse se manifestait par un surcroît de persécutions. Dans une existence assez longue et si bien remplie, il constata, comme nous tous, bien des faiblesses, des défaillances, des trahisons, même parmi ceux qui avaient été avec lui et qu’il avait généreusement soutenus ; mais il n’en tira jamais prétexte à se retirer, à diminuer tant soit peu son inlassable activité pour autrui. Il fut toujours du nombre de cette élite sur qui il est permis de compter d’avance.

J’éprouve une certaine angoisse, en présence de la situation actuelle toujours grave et menaçante, à me dire que son concours nous manque à jamais. La valeur de tout bien nous est révélée par sa perte. Non pas que nous tous n’ayons entouré Jacques Gross d’une profonde affection, mais il nous semblait très naturel d’en obtenir tout ce que nous en obtenions et nous nous demandons qui pourra à sa place nous le donner à l’avenir, car chez lui la bonté s’alliait à des capacités et des possibilités très rares parmi nous.

Notre existence prend tout son sens, sa plus haute signification de l’idée à laquelle nous l’avons consacrée. Nos vertus domestiques, notre contribution même au travail, à la technique, à la science, ne sont relevés que par le but lointain que nous avons poursuivi au-delà de nos forces et de notre temps, but que nous n’enveloppons d’aucun mysticisme, d’aucune transcendance ou métaphysique, puisqu’il se rapporte à l’homme même et à cette terre.

Jacques Gross fut ainsi un libre-penseur dans la meilleure et la plus entière acception du mot. Non seulement il fut en lutte contre le dogme religieux, mais aussi contre les dogmes politique et économique, attaquant avec la raison de salut, la raison d’Etat et la raison d’exploitation. Il comprit cette vérité profonde que toutes les servitudes découlent l’une de l’autre, et qu’elles continueront à s’engendrer réciproquement, aussi longtemps qu’elles ne seront pas toutes entièrement éliminées.

La guerre avec la profonde crise morale et matérielle qui l’a suivie parait avoir porté un rude coup à notre cause ; mais nous savons qu’elle n’a pas été voulue par les peuples eux-mêmes, mais imposée, hélas, à leur trop grande passivité. Ainsi, en cette idée de révolte même, qui avait paru si effroyable, à un moment donné le monde entier a vu trop tard le réel salut de la civilisation. Ceux qui comme Jacques Gross avaient compris cette fonction salutaire que l’insurrection seule pouvait avoir à l’heure des pires catastrophes sont restés malheureusement impuissants par leur petit nombre, mais les événements loin d’avoir démenti leur pensée l’ont confirmée.

Quelle était en somme l’idée à laquelle, cher ami disparu, tu as voué ta généreuse vie ? Elle tient en ces simples mots : Bien-être et liberté pour tous ! Il faut plaindre celui qui se plaît uniquement à voir autour de lui des soumis et des inférieurs à la place de libres et d’égaux. Si la justice, selon la grande parole de Proudhon, est le respect de sa propre dignité en autrui, nous ne sommes des justes qu’en voulant fermement faire des hommes dignes à l’égal de nous. Il est plusieurs façons de contribuer à la réalisation de cette idée dans tous les domaines des activités humaines, et il faut compter parmi les meilleures celle d’aider fraternellement ceux affaiblis par l’effort ou frappés par des maîtres aveugles ou des serfs inconscients. Et avec quelle perfection, le mot ne dépasse pas ma pensée, Jacques Gross l’a fait.

Bien-être et liberté pour tous reste l’incoercible aspiration de hommes cherchant un avenir meilleur sur cette terre. Une société digne de ce nom présuppose tous les sociétaires placés et maintenus sur un pied d’égalité au cours de leur existence. Et si cela était une utopie pour l’humanité des siècles révolus ignorante, misérable, tremblante en présence des fléaux dont elle était victime et de l’inconnu, aujourd’hui nos connaissances et inventions, nos forces et moyens permettent aux hommes les plans les plus audacieux de réalisation.

Bien-être et liberté pour tous ! Il ne saurait y avoir de responsabilité pour l’homme dont l’indépendance n’est pas assurée, et sans responsabilité il n’y a pas de conscience, pas d’humanité même au sens vrai du mot. La tragique et séculaire série des dominations a toujours déçu les humains ; il ne saurait plus être question de conquête mais d’élimination du pouvoir.

Bien-être et liberté pour tous ! La richesse non plus objet de concurrence, de spéculation, d’usurpation, prime offerte dans le monde entier au déchaînement des plus tristes passions, aux conflagrations d’impérialismes sanglants, mais destinées à porter partout et pour tous le relèvement, l’aisance, la sécurité du lendemain, l’instruction, toutes les conquêtes du génie et du dévouement, du cœur et de l’esprit.

Voilà l’idée du compagnon toujours fidèle, auquel nous disons ici le dernier adieu. Et avec nous que d’amis disséminés dans le vaste monde le diraient avec la même douleur, la même reconnaissance, se souvenant du frère généreux aux heures tristes de leur vie. Le mois dernier encore, je m’adressai à lui pour faire parvenir des secours à Galleani, un vieux militant italien, déporté à l’île de Lipari, qu’il avait connu il y a presque quarante ans. Et son intéressement fut le même que celui de sa jeunesse. Exemple touchant d’inépuisable bonté.

Entre nous et le reste de l’humanité, il ne faut pas dresser l’ombre divine ; notre œuvre n’a pas besoin d’être amoindrie par une espérance céleste ; nous voulons que la moisson lève sur cette terre et elle lèvera pour les hommes affranchis de toutes les puissances du mal.

Jacques Gross, notre dernier mot à toi, qui part du plus profond de bien des cœurs, qui se souviennent et se souviendront toujours, est simplement : Merci !




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