Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Dr Jean Wintsch
Le Réveil/Il Risveglio clandestin N°65 – Mai 1943
Article mis en ligne le 2 octobre 2017
dernière modification le 9 décembre 2017

par ArchivesAutonomies
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C’est avec une douloureuse émotion que nous avons appris la mort du Dr Wintsch dont le nom restera attaché à la plus belle période de notre mouvement en Suisse, lorsque nous avons tenté, non sans quelque succès de donner au mouvement syndical et ouvrier en général un caractère et une action visant, au delà des luttes quotidiennes, à l’émancipation intégrale des travailleurs. Nous formions alors un important groupe de jeunes enthousiastes et dévoués s’adonnant tous à la propagande par la parole, par l’écrit et surtout par une activité suivie au sein des syndicats, qui n’étant pas encore tenus en laisse par des comités centraux et des fonctionnaires s’affirmaient très vivants, bien que ne groupant pas de forts effectifs. C’était fatal que les partisans du moindre effort finissent par avoir le dessus sur nous et, reniant même le principe de la lutte des classes, aient corrompu le syndicalisme et ne soient pas bien loin de sombrer dans le corporatisme clérico-fasciste.
Ce ne sont pas les incidents de l’École Ferrer de Lausanne, comme l’a écrit Golay, mais la guerre de 1914, qui éloigna de nous Wintsch, ayant donné son adhésion au Manifeste des seize en faveur de l’Entente franco-anglaise. A une trentaine d’années de distance, nous constatons que si nous avions raison de manifester hautement notre dissentiment et de demeurer fidèles à nos principes, quelques camarades se servirent malheureusement d’un langage trop blessant pour des hommes dont la bonne foi et le désintéressement ne faisaient pas de doute. Je ne rappelle plus qui accusa alors Wintsch de mépriser les travailleurs, ce qui le blessa profondément, car en réalité il les avait toujours aimés, appuyés, exaltés même, et il ne cessa jamais de se dévouer à eux.
Quoi qu’il en soit, la rupture fut définitive. La fraternité qui nous liait ne pouvait que rester parfaite ou cesser d’être ; elle n’admettait pas de nuage. Non pas que nous ayons eu à un moment quelconque l’impression que Wintsch fût passé de l’autre côté de la barricade ; nous le considérions toujours comme des nôtres, d’autant plus qu’il continuait à collaborer à une revue à tendance anarchiste, Plus loin, publiée à Paris par d’autres intellectuels signataires aussi du Manifeste des seize. Et en somme, le fait de s’être éloigné matériellement sinon moralement de nous, devait lui permettre de donner toute sa mesure et de rendre à la collectivité par ses fonctions nouvelles plus de services qu’en demeurant strictement des nôtres.
Wintsch a donné beaucoup à notre journal, à la Voix du Peuple et à toutes nos publications. On pourrait faire de ses écrits un gros volume qui ne manquerait ni d’intérêt, ni même d’actualité. Doué d’une très grande sensibilité, les belles années d’enthousiasme, d’épanouissement, de foi, de lutte passées, il a dû connaître plus d’un repli douloureux sur lui-même. C’est tomber de très haut que de l’idéal anarchique dans la triste réalité d’à présent.
Nous nous rappelons l’avoir vu à Genève, une dernière lois, à un meeting de l’Espagne républicaine. Il nous laissa l’impression d’un homme angoissé moralement et souffrant physiquement aussi. Le bon ouvrier ne sentait peut-être plus en lui toutes les forces nécessaires à poursuivre la grande œuvre entreprise, et les événements d’Autriche d’abord et la guerre ensuite durent lui porter des coups qui ébranlèrent sa santé.
Wintsch meurt à 63 ans. Il était né à Odessa, en Russie, le 19 janvier 1880, et devait pouvoir compter normalement sur dix ans encore d’activité comme médecin, professeur et éducateur. Pendant plus de quarante ans, il n’en aura pas moins lutté pour la grande cause de l’émancipation humaine, à laquelle il n’a cessé un seul jour de se donner. Nulle génération ne peut voir l’œuvre rêvée entièrement accomplie, mais Wintsch laisse la sienne en bonne voie. Il ne rechercha jamais la notoriété et tout en s’étant beaucoup dépensé, il n’était bien connu qu’à un cercle restreint d’ouvriers et intellectuels. Avec lui disparaît pour nous l’un des hommes avec lesquels nous avons vécu les meilleures années de notre vie, en qui nous avons rencontré les sentiments les plus élevés. Il nous apparaissait comme l’ouvrier et le savant associés d une époque à venir, délivrée enfin de toutes les tristesses et les infamies de la nôtre. Que sa mémoire puisse vivre en exemple à des hommes de cœur et de bonne volonté.




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