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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Compte-rendu de la Conférence Internationale des Femmes Socialistes
Olga Ravitch
Article mis en ligne le 27 février 2019
dernière modification le 18 février 2019

par ArchivesAutonomies

 (…) La troisième Conférence des Femmes Socialistes se réunit à Berne à la fin mars 1915.

Il y avait des délégations d’Allemagne, de France, de Suisse, de Hollande, de Pologne et de Russie. En tout environ trente personnes arrivèrent à la Conférence. Les Autrichiennes ne vinrent pas, se limitant simplement à envoyer des salutations. La venue des délégations avait été rendue difficile par les conditions militaro-policières, et par les organes dirigeants des partis socialistes. La délégation allemande vint à la Conférence en dépit du fait que les centres du parti avaient interdit la participation ; elle représentait en fait une délégation de l’opposition. La délégation française de la tendance de gauche du parti était aussi présente. Le groupe officiel des Femmes Socialistes françaises refusa de venir à la Conférence. La délégation anglaise venait de l’Independent Labour party. Toutes les autres délégations venaient des partis officiels.

La Russie était représentée par deux délégations : celle du Comité Central, composée de 5 personnes – Sablina (Nadejda Konstantinova), Inessa, Elena (Rozmirovitch), Zina (Lilina) et Anna (Kazminskaya), représentante de Pologne, et celle du Comité d’Organisation Menchévik, constituée de deux personnes, Balabanoff et Irina Izolskaya.
Le voyage de retour des déléguées était si difficile qu’il fut décidé de ne mentionner nulle part leurs noms. Les oratrices furent seulement indiquées par le nom du pays qu’elles représentaient. Ceci explique pourquoi il n’existe pas de liste complète de noms de celles qui ont participé à la Conférence.

La présidente de la Conférence, Clara Zetkin, ouvrit la Conférence par un court discours sur la situation dans tous les pays et sur le devoir des femmes travailleuses de diriger le mouvement contre la guerre. Elle proposa que la Conférence constitue la troisième Conférence régulière des Femmes Socialistes. Cette proposition fut adoptée à l’unanimité [1].

La Conférence commença par des brèves allocutions de bienvenue qui étaient conçues pour établir la composition réelle de la Conférence, c’est-à-dire pour montrer ce que les déléguées avaient apporté avec elles et ce qu’elles attendaient de la Conférence.

La délégation suisse en dépit de sa déclaration selon laquelle elles étaient prêtes à la lutte internationale et qu’elles exprimaient leur tristesse que certains camarades aient abandonné la voie de l’internationalisme, déclarèrent immédiatement que le moment n’était pas encore venu de juger ces camarades. En ce qui concerne les moyens de lutte contre la guerre, la délégation n’alla pas plus loin que la revendication de la paix.

La délégation anglaise, avec une évidente tendance féministe, affirma que toutes les femmes en Angleterre, y compris les bourgeoises et les suffragettes, étaient hostiles à la guerre et voulaient la paix. La délégation exprima l’espoir que cette guerre serait la dernière et que les soldats allaient arrêter de tirer.

La délégation allemande, après avoir souligné la grande portée du fait que des représentantes de divers pays aient réussi à se réunir et à se serrer les mains dans une solidarité fraternelle, et que les femmes allemandes en général étaient déprimées par l’effondrement du socialisme, exprima plus loin l’espoir que les masses suivraient les internationalistes plutôt que les partis officiels et affirma la nécessité de construire une nouvelle internationale.

La délégation russe du Comité d’Organisation (Mencheviks) déclara qu’il n’y avait pas de Burgfrieden (paix civile) en Russie, que les sociaux-démocrates allemands avaient commis un crime contre le socialisme et que cela avait eu des conséquences négatives sur la lutte révolutionnaire en Russie. Elle conclut par un vœu pour une paix démocratique.

La délégation française signala qu’en France les internationalistes étaient peu nombreux et qu’ils plaçaient leurs espoirs dans le fait que leurs camarades étaient plus forts dans d’autres pays. Il était difficile pour elles de travailler, non seulement à cause des mesures policières, mais encore plus à cause des persécutions venant de leur propre parti.
D’après tout ce qui avait été dit dans les discours de bienvenue, il était clair que les déléguées qui s’étaient rassemblées ne parlaient pas le même langage. La conception dominante était que la tâche fondamentale était la lutte pour la paix. Personne n’avait la moindre idée de passer à la guerre civile. Une rupture avec les dirigeants qui avaient trahi le socialisme n’était suggérée par personne. Ces circonstances donnèrent un cachet particulier à la Conférence.

L’ordre du jour suivant de la Conférence fut adopté :

1) Activité internationale des femmes pour la paix.

2) Lutte contre la hausse du coût de la vie.

3) Comment les femmes doivent lutter contre le nationalisme et le chauvinisme.

Clara Zetkin fut l’oratrice du premier point. Comme la question de la Friedensaktion (lutte pour la paix) était la question la plus fondamentale de la Conférence une résolution écrite sur cette question avait été distribuée aux déléguées. Cette résolution était présentée au nom du Secrétariat International des organisations de femmes socialistes. (…).

La délégation du Comité Central présenta son propre projet de résolution.. Ce projet était rédigé sur la base du manifeste du Comité Central (Sotsial-Demokrat n°33). Il insistait particulièrement sur la nécessité de transformer la guerre impérialiste en guerre civile, de conduire une large activité révolutionnaire au sein des masses – au moyen d’organisations illégales là où ce ne serait pas possible de le faire légalement – en démontant le mensonge du slogan de la "défense de la patrie" et en mettent en avant le slogan de la Troisième Internationale. Ce projet de résolution posait aussi ouvertement et simplement la question de la rupture avec les dirigeants officiels des partis qui avaient trahi le socialisme.

La déléguée française présenta son projet de résolution, mais après avoir reçu de son groupe à Paris des corrections – ces corrections peuvent être résumées de la manière suivante : opposition au vote des crédits de guerre et à l’entrée de Socialistes dans des gouvernements bourgeois – avec lesquelles elle n’était pas d’accord, elle retira sa résolution [2].

Donc après le rapport de Zetkin, dans lequel elle défendit dans l’ensemble sa propre résolution, les débats sur les deux résolutions commencèrent.
Feu Inessa Armand parla pour la résolution russe. Avec une extraordinaire clarté et précision elle présenta les raisons de chaque postulat avancé dans le projet de résolution. Elle déclara que les femmes qui s’étaient réunies à la Conférence étaient avant tout des socialistes. Le but de la Conférence était de coordonner l’activité internationale, non seulement dans le travail pour la paix mais dans l’activité socialiste en général...

"Nous, social démocrates adhérentes au Comité Central, déclara Inessa, considérons que le slogan de la guerre civile doit être maintenant avancé et que le mouvement ouvrier est en train d’entrer dans une nouvelle phase au cours de laquelle le socialisme sera atteint dans les pays les plus avancés et une république démocratique dans les pays les plus arriérés" [3]. "Il faut dire aux femmes travailleuses que la paix ne peut être obtenue que par la révolution et qu’on ne peut réellement échapper à la guerre que par le socialisme".

Les discussions qui suivirent tournèrent autour de la résolution de la délégation russe. Dans l’ensemble les oratrices ne purent présenter des arguments sérieux contre cette résolution. Certaines reconnurent même la justesse de sa façon de traiter la question fondamentale, mais pensaient toujours qu’elle ne devrait pas être acceptée. Les objections étaient les suivantes : la Conférence pour la paix n’était pas le lieu pour discuter de ces questions ; l’examen de la conduite des partis socialistes devait être un sujet réservé à un Congrès général international ; la Conférence ne devait pas être transformée en un tribunal émettant des jugements unilatéraux ; le moment d’appeler à une révolution n’ était pas encore arrivé ; quand les ouvriers seront revenus du front, quand dans chaque famille il manquera une ou plusieurs personnes et qu’en plus il faudra face à la ruine matérielle, la colère sera si grande que la révolution éclatera inévitablement.

Beaucoup qui avançaient alors ces arguments, comprennent maintenant leur erreur, mais elles étaient alors en majorité. La véritable résolution révolutionnaire fut repoussée par 21 voix ; seuls les 6 mains de la délégation russe se levèrent en sa faveur.

La résolution du Secrétariat International des organisations féminines fut adopté par le même nombre de voix (21 contre six) – une résolution qui était plutôt vague et qui ne touchait aucune des questions essentielles de l’activité. Voilà comment la question la plus fondamentale fut alors résolue. Pas du tout comme les bolcheviks l’avaient souhaité.

La délégation du Comité Central soumit la déclaration suivante :

"Nous votons contre la résolution acceptée par la Conférence pour les raisons suivantes :
Le socialisme international dans son ensemble connaît une crise formidable.
Notre Conférence s’est réunie à un moment où l’Internationale ouvrière est tombée en pièces, où la construction de la Troisième Internationale doit être entreprise dans de grandes difficultés. La première condition pour cette entreprise devrait être de ne pas craindre de regarder en face la vérité, d’exprimer ouvertement la vérité sur les causes de la crise interne des partis socialistes. La “diplomatie” dans le mouvement ouvrier a déjà causé de grands dommages à notre cause. On ne peut faire un pas en avant sans mettre fin à celle-ci.
La tactique des dirigeants officiels des partis socialistes à propos de la guerre n’est pas une simple erreur, c’est en réalité une trahison de la cause socialiste. L’opportunisme poussait depuis longtemps vers ce résultat fatal et il a finalement réussi à l’obtenir. Les opportunistes ont remplacé le socialisme par l’impérialisme. Nous, socialistes qui sommes restées telles, nous ne pouvons dans aucun pays faire un pas en avant sans engager une lutte résolue contre les opportunistes et les sociaux chauvins. C’est notre devoir de le dire aux ouvriers et aux ouvrières. Il n’y a pas de position plus dangereuse que celle du soi-disant "Centre" dirigé par Kautsky, Adler et autres, "Centre" qui camoufle l’opposition fondamentale entre les socialistes et les opportunistes qui servent directement la bourgeoisie et les gouvernements.
Notre résolution devait exprimer cela d’une façon ou d’une autre. Notre Conférence pourrait devenir le premier noyau de la future Troisième Internationale si elle prenait une position décisive contre l’opportunisme. C’est ce que nous voulons faire avec notre projet de résolution. Presque toutes les déléguées qui ont parlé ont exprimé leur solidarité avec les principes de base de notre projet. Nous pensons que si une solidarité de principe avait réellement existé, nous aurions pu l’exprimer dans une résolution qui aurait complètement et définitivement traité la question.
En même temps nos déclarons que tout soutiendrons tout mouvement en pratique dans cette direction de la lutte révolutionnaire de masse et de la lutte contre le social chauvinisme, en dépit du fait que la résolution qui a été acceptée ne nous satisfait pas".

La question suivante concernait la lutte contre la hausse du coût de la vie (…)

Une résolution fut acceptée sur la hausse du coût de la vie qui appelait les femmes travailleuses à la lutte la plus résolue contre la spéculation et le coût de la vie trop élevé. La résolution fut votée à l’unanimité.

La question suivante, la lutte contre le nationalisme et le chauvinisme, amena à nouveau la Conférence à un clash avec la délégation russe du Comité Central.

La description du chauvinisme, de la haine des autres nations et du nationalisme mesquin tracée par les discours des déléguées était si expressive qu’il semblait qu’il n’y aurait aucune hésitation sur la nécessité de répudier le chauvinisme. Toutes les déléguées affirmèrent à l’unisson que le chauvinisme avait des racines profondes, et qu’en réalité il y avait eu des déficiences dans l’éducation socialiste. Par exemple Clara Zetkin dit que tous les socialistes ne comprenaient pas clairement que le socialisme n’était pas une simple doctrine politique mais aussi une philosophie du monde. Pour dépasser rapidement le nationalisme et le chauvinisme il serait nécessaire que les masses pensent, ressentent et agissent dans l’esprit du socialisme.

Il n’y avait rien d’autre à faire que de commencer immédiatement une large agitation parmi les masses en faveur du socialisme et contre le nationalisme. Une influence dans les écoles doit être atteinte à tout pris, écoles où le chauvinisme et le nationalisme sont particulièrement forts et dont on voit les tristes résultats.

La délégation russe du Comité Central s’opposa à de telles platitudes et tenta à nouveau de poser carrément la question. La délégation déclara entre autres :

"Il est absolument nécessaire de lutter contre la Burgfrieden (paix civile), contre la “défense de la patrie”, contre le vote des crédits de guerre, contre la participation à des gouvernements bourgeois. Il est nécessaire de promouvoir la fraternisation dans les tranchées.
La mesure la plus efficace contre tout type de nationalisme est, bien sûr, une liaison étroite entre le prolétariat de tous les pays et en particulier l’action internationale des travailleurs. L’Internationale a élaboré et accepté des décisions générales mais n’a entrepris aucune action commune. La future nouvelle Internationale devra passer à des actions révolutionnaires communes.
Dans la lutte contre la guerre la prolétariat doit aller jusqu’au bout et ne doit pas craindre la défaite de la patrie. Une telle défaite ne pourrait que faciliter la lutte révolutionnaire et la guerre civile du prolétariat."

Comme premier pas l’organisation d’un bulletin international était recommandé, ou au moins la collaboration à des journaux socialistes de socialistes de divers pays.

Il va sans dire que la Conférence ne fut pas d’accord non plus avec la délégation russe sur ce sujet.

A la fin la Conférence considéra nécessaire d’accepter une résolution de sympathie et d’approbation de toutes les tentatives de restaurer la paix. Cette résolution disait :

"La Conférence salue chaleureusement toutes les tentatives par des non socialistes vers l’obtention de la paix, et elle salue avec une sympathie toute particulière le mouvement international des femmes non socialistes en faveur de la paix, et elle envoie ses salutations fraternelles au Congrès international des pacifistes qui se tiendra à Copenhague dans un futur proche".

Cette résolution qui fut proposée de façon tout à fait inattendue par la délégation anglaise, provoqua la protestation de la délégation russe du Comité Central, protestation qui peut se comprendre facilement.

Cependant la résolution fut acceptée par le vote de toutes les déléguées à l’exception de la délégation du Comité Central et de la déléguée polonaise.
L’acceptation unanime de la résolution de protestation contre l’arrestation et la mise en jugement du groupe social démocrate ouvrier russe à la Douma d’Etat et contre l’arrestation de Rosa Luxemburg en Allemagne était insuffisante pour rectifier la ligne tracée à la Conférence par la majorité des délégations (…) [4].