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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Kroupskaya : Souvenirs de Lénine
Article mis en ligne le 27 février 2019
dernière modification le 1er mars 2018

par ArchivesAutonomies

Extraits [1]

(…) Entre-temps les préparations avançaient pour une conférence internationale des femmes. L’ important n’était pas seulement que cette conférence ait lieu, mais qu’elle évite de prendre un caractère pacifiste et qu’elle adopte une position révolutionnaire affirmée. Un gros travail préliminaire était donc nécessaire, dont la plus grosse partie reposait sur Inessa. Assistant les éditeurs de l’Organe Central en traduisant des documents de tout type, et ayant été directement engagée dès le début dans la lutte contre le "défensisme", elle était idéalement faite pour ce poste. En outre elle connaissait les langues étrangères et correspondait avec Clara Zetkin, Balabanoff, Kollontai et des Anglaises, aidant ainsi à fortifier les fils des liens internationaux. Ces fils éraient extrêmement fragiles et ils se brisaient souvent, mais Inessa continuaient à les retisser. Elle était en correspondance avec les camarades françaises par l’intermédiaire de Stael qui vivait à Paris. Le contact avec Balabanoff était le plus facile de tous. Elle vivait en Italie et prenait part au travail de l’Avanti. L’humeur révolutionnaire du Parti Socialiste Italien était alors à son maximum. Les sentiments anti-défensistes grandissaient en Allemagne. Le 2 décembre Liebknecht votait contre les crédits de guerre. Clara Zetkin convoqua la Conférence Internationale des Femmes. Elle était secrétaire du Bureau International des Femmes Socialistes. Avec K. Liebknecht, Rosa Luxemburg et F . Mehring, elle luttait contre la majorité chauvine du Parti Social Démocrate Allemand. Inessa correspondait avec elle. Quant à Kollontaï, elle avait quitté les Mencheviks à cette époque. Elle écrivit à Vladimir Illitch et moi en janvier et nous envoya un tract.

"Chère estimée camarade, lui répondit Ilitch, merci beaucoup pour votre tract (le plus que je puisse faire pour le moment est de le passer aux membres locaux de la rédaction de Rabotnitsa – elles ont déjà envoyé à Zetkin une lettre apparemment de la même teneur que la vôtre)". Ilitch continuait en clarifiant la position des bolcheviks :

"Apparemment, vous n’êtres pas complètement d’accord avec le slogan de la guerre civile, que vous reléguez, pour ainsi dire, à une place mineure (je dirais même conditionnelle) derrière le slogan de la paix. Et vous soulignez que “nous devons mettre en avant un slogan qui nous unirait tous”. Franchement, ce que je crains le plus à l’heure actuelle, c’est justement ce type d’unité sans distinction qui, selon moi, est la chose la plus dangereuse et la plus nocive pour le prolétariat". C’est sur la base de cette position d’Ilitch qu’Inessa correspondait avec Kollontaï à propos de la Conférence. Kollontaï ne put y être présente.

La Conférence internationale de Berne se tint les 26, 27 et 28 mars. La délégation la plus nombreuse et la mieux organisée était la délégation allemande, dirigée par Clara Zetkin. Les déléguées du Comité Central russe étaient [Inessa] Armand, Lilina, Kroupskaya et Rozmirovitch. Le "Rozlamowcy" polonais était représentée par Kamenska (Domskaya) qui suivait les positions du Comité Central. Il y avait deux autres russes représentant le Coimité d’Organisation [menchevik]. Balabanoff représentait l’Italie. Louise Simonot [sic : il s’agit de Louise Simoneau], une française, était fortement influencée par Balabanoff. Roland-Holst qui alors appartenait à l’aile gauche [du mouvement hollandais] n’avait pu venir et il y avait une déléguée du parti de Troelstra qui était une chauviniste achevée. Les déléguées anglaises appartenaient au parti opportuniste ILP et les déléguées suisses inclinaient au pacifisme. Cette tendance était prédominante.

En comparaison avec celle de Londres six semaines avant, la Conférence représentait, évidemment, un progrès sensible. Le fait que des femmes socialistes venues des pays en guerre se soient rassemblées pour la Conférence était en soi significatif.

La plupart des déléguées allemandes faisaient partie du groupe K. Liebknecht-Rosa Luxemburg. Ce groupe avait commencé à se dissocier des chauvinistes et à lutter contre son gouvernement. Rosa Luxemburg avait été arrêtée. Ceci cependant n’était valable que sur le plan interne. Sur le plan international elles pensaient qu’elles devaient être aussi conciliatrices que possible du fait qu’elles représentaient un pays qui luttait à l’avant-garde du mouvement. Si la Conférence, convoquée avec tant de difficultés, échouait, elles en seraient tenues responsables, et les chauvinistes de tous les pays, les sociaux patriotes allemands en tête, exulteraient. Par conséquent Clara Zetkin était prête à faire des concessions aux pacifistes et cela signifiait atténuer le caractère révolutionnaire de la résolution. Notre délégation – la délégation du Comité Central du P.O.S.D.R. – défendait le point de vue qu’Illitch avait exprimé dans sa lettre à Kollontaï. L’important n’était pas l’unité en soi, mais l’unité dans la lutte contre la chauvinisme ;, pour la lutte prolétarienne sans compromis contre les classes dominantes. Le chauvinisme n’était pas condamné dans la résolution rédigée par un comité composé des déléguées allemandes, anglaises et hollandaises. Nous proposâmes notre propre résolution ; elle fut défendue par Inessa et soutenue par Kamenska, la représentante des polonaises. Nous n’avons pas recueilli l’approbation de la Conférence. Tout le monde critiqua notre politique "scissionniste". Les événements allaient cependant rapidement prouver la justesse de nos positions. L’insipide pacifisme des anglaises et des hollandaises ne fit pas faire le moindre pas en avant au mouvement international. Un rôle bien plus grand pour mettre fin à la guerre fut joué par la lutte révolutionnaire et la rupture franche avec les chauvinistes.

Illitch s’attaqua à la tâche de rassemble les forces pour la lutte au plan international avec toute l’ardeur de sa nature. "Peu importe que nous soyons si peu nombreux", dit-il un jour "nous aurons des millions avec nous". Il rédigea également notre résolution pour la Conférence des Femmes de Berne, et suivit de près ses travaux. Assurément il était très difficile pour lui d’endosser le rôle d’une espèce de dirigeant de l’ombre pendant les événements formidables qui avaient lieu autour de lui et dans lesquels il aspirait de tout son être à participer.

Un incident reste dans ma mémoire. Inessa et moi étions allées visiter Abraham Skovno à l’hôpital (il avait subi une opération) quand Illitch surgit et pressa Inessa d’aller voir Zetkin pour la convaincre de la justesse de nos positions. Elle allait se rendre compte, elle ne pouvait manquer de se rendre compte qu’il était impossible en ce moment de glisser vers le pacifisme. Il fallait souligner fortement tout ce qui était en jeu. Illitch citait arguments après arguments qui devaient être utilisés pour convaincre Zetkin. Inessa était réticente. Elle pensait que cela ne servirait à rien. Mais Illitch insistait et plaidait chaudement. Finalement rien ne sortit des discussions d’Inessa avec Zetkin.

Une autre Conférence se tint à Berne le 17 avril – la Conférence de la Jeunesse socialiste. Un assez grand nombre de jeunes hommes de divers pays en guerre qui avaient refusé de partir au front et de combattre dans la guerre impérialiste avaient à cette époque rejoint la Suisse, où ils avaient émigré car c’était un pays neutre. Ces jeunes, cela va sans dire, étaient pénétrés de sentiments révolutionnaires. Ce n’est pas par hasard que la Conférence Internationale des Femmes fut immédiatement suivie par la Conférence de la Jeunesse socialiste.