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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Introduction aux différents textes et contexte de la conférence
Conférence des organisations de Jeunesse socialistes (5-7 avril 1915)
Article mis en ligne le 27 février 2019
dernière modification le 18 février 2019

par ArchivesAutonomies

La Conférence des organisations de Jeunesse socialistes revêtit un caractère différent de celle des femmes dans la mesure où elle eut un caractère "officiel" alors que la première avait eu un caractère semi-"clandestin", le compte-rendu ne donnant pas le nom des participantes pour éviter de les exposer à la répression ; en ce qui concerne les jeunes, les délégués représentaient en partie des organisations constituées. Surtout, la Conférence constituait de fait la première rupture organisationnelle avec la IIe Internationale de l’une de ses branches : les résolutions votées signifiaient la rupture avec le Bureau de Vienne qui était le centre de "l’Union Internationale des Organisations de Jeunesse Socialistes" fondée en mai 1907 à Stuttgart en marge du Congrès de l’Internationale.

En outre, contrairement à la tradition dans la plupart des organisations de Jeunesse socialistes qui se cantonnaient souvent dans des activités de type éducatifs ou culturels, la Conférence s’était réunie pour adopter des positions politiques précises, et au plan international, que ne prenaient pas les partis adultes : c’était une autre rupture, politique celle-là, avec la pratique de la IIe Internationale.

Les Bolcheviks accordaient une grande importance à la tenue de cette Conférence si l’on en croit une lettre d’Alexandra Kollontaï à Kroupskaya en février 1915 où elle disait que les organisations de Jeunesse constituaient l’aile révolutionnaire du mouvement dans tous les pays neutres ; "il me semble, écrivait-elle, que les jeunes socialistes peuvent plus rapidement que d’autres servir de base au rétablissement d’une Internationale révolutionnaire" [1].

Cependant, comme lors de la Conférence des femmes, la délégation bolchevique resta très minoritaire et sa motion mettant sans doute en avant le slogan de la guerre civile fut rejetée. La Conférence adopta à l’inverse une motion pacifiste des Scandinaves et des Suisses qui proposait le slogan du désarmement intégral des Etats : elle suivait en fait l’orientation "centriste" défendue par les socialistes adultes présents, Robert Grimm et Angelica Balabanoff, dans leur rapport sur la question de l’attitude par rapport à la guerre et adopta leur motion.

En septembre 1919 parut le premier n° de Jugend-Internationale (Internationale de la Jeunesse) ; c’était le premier journal international des organisations de jeunes socialistes, et même le premier périodique socialiste international. Publié trimestriellement à Zurich à 10 000 exemplaires, il était diffusé clandestinement en Allemagne ; il avait, selon Jules Humbert-Droz, des éditions en italien et en langues scandinaves. 10 numéros parurent avant son interdiction en Suisse le premier mai 1918 et un onzième n° fut publié après cela sous un autre titre : Brot, Frieden, und Freheit (Pain, Paix et Liberté). Selon Müzenberg, en tout 300 000 exemplaires de ce journal, dans ces différentes éditions, auraient été diffusés. On y trouvait des articles de Liebknecht, Rühle, Radek, Trotsky, Zinoviev, Balabanoff, Kollontai, Zeth Höglund (socialiste suédois internationaliste), et même de Bernstein. Lénine y publia au moins un article, contre les orientations pacifistes et le slogan du désarmement.

La nouvelle Internationale des Jeunes organisa des journées internationales de lutte, la première ayant lieu en Octobre 1915. Les premières journées eurent comme slogan central le désarmement, mais dès 1917 l’appel affirmait que la paix ne pourrait être obtenue que par "la lutte révolutionnaire contre les gouvernements capitalistes" et la critique des partis socialistes officiels devint de plus en plus vive dans la propagande de la Jugend Internationale.

Une personnalité marquante de la Conférence fut Willi Münzenberg . Jeune prolétaire allemand (ouvrier dans une usine de chaussures à Erfurt) il devint membre des Jeunesses socialistes. Déçu par le conservatisme de cette organisation il émigra à Zurich en 1910 où il trouva un climat politique beaucoup plus vivant que dans son pays, la ville étant un lieu d’accueil de réfugiés politiques de tous les pays. Il y adhéra à l’organisation de Jeunesse socialiste suisse-allemande dont il devint rapidement le leader. Lors de l’éclatement de la guerre il refusa l’ordre de mobilisation dans l’armée allemande et resta en Suisse, devenant un Refraktär (réfractaire). Arrêté fin 1917 pour ses activités anti militaristes il passa quelques mois dans les prisons suisses avant d’être remis en liberté provisoire. Il fut finalement expulsé de Suisse en novembre 1918. Il adhéra au Parti Communiste allemand et à l’internationale Communiste à sa fondation, et fut le principal dirigeant de l’Internationale Communiste des Jeunes (nouvelle appellation de l’Internationale des Jeunesses Socialistes, décidée lors d’une réunion clandestine le 20/11/1919 à Berlin).

Organisateur hors pair, Müzenberg devint à l’époque stalinienne le responsable des services de propagande du Komintern en Allemagne ; grâce aux fonds de l’Etat russe il put constituer un petit empire de presse (surnommé le "Konzern Müzenberg") ; il mit sur pied différentes organisations en apparence indépendantes des partis communistes mais en réalité étroitement contrôlés par l’appareil stalinien comme "La ligue contre l’impérialisme" ou le "Comité mondial contre la guerre et le fascisme" (1932) dont l’écrivain Barbusse était la potiche. Après la venue au pouvoir des Nazis il se réfugia en France où il participa activement aux tentatives de constituer parmi les émigrés un petit "front populaire" allemand avec la participation de personnalités bourgeoises libérales. Son utilité pour le mouvement stalinien devenait de plus en plus réduite alors que les grands procès de Moscou (qu’il approuva publiquement dans la presse stalinienne) marquaient le début de la liquidation de la plupart des militants qui avaient connu l’époque révolutionnaire. Présent à Moscou lors du procès Radek, il réussit avec difficulté à quitter l’URSS. Craignant pour sa vie, il refusa de répondre aux convocations de retourner en URSS et il finit par démissionner du KPD avant d’en être exclu pour "activités hostiles au parti" — ce qui lui valut d’être dénoncé comme "trotskyste", etc. Interné au début de la guerre dans la région de Grenoble par les autorités françaises en tant que ressortissant allemand, lors d’un transfert en direction d’un camp de prisonniers, il s’échappa avec un groupe de militants staliniens. Des chasseurs retrouvèrent son corps à demi-décomposé quelques semaines plus tard. La police conclut à un suicide, mais la thèse de l’assassinat par les Staliniens est plus probable [2].