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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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le savoir, les intellectuels et le mouvement
{Matin d’un Blues}, n°1 (fin 1978 ?), p. 12 et 14-15.
Article mis en ligne le 6 avril 2013
dernière modification le 18 novembre 2013

par ArchivesAutonomies
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Pour nous, l’enjeu d’une réflexion sur ces axes devait nous permettre d’essa­yer de comprendre ce qui restait de re­pères théoriques capables de nous aider à évaluer les forces qui nous animent, et celles qui nous entourent. Du coup, on était obligé de parler des intellos, car le processus de production/circulation du savoir passe par eux. Foucault, dans l’Arc, parle de l’ancien intellectuel universel et du nouvel intello spécialisé ; quand on a été l’interviewer pour la revue, on lui a dit qu’il était un intellectuel "central" (dans le sens où il propose une axiologie, même si elle est moins fermée que le marxisme ou la psychanalyse par exemple). Il nous a répondu qu’il était plutôt périphérique...
Les choses changent, il y a comme un malaise aujourd’hui, si on dit à quelqu’un qu’il est central, c’est presque comme de le traiter de petit chef...
Mais on voulait aller plus loin que l’analyse du grand intellectuel, car ce qui véhicule et reproduit le savoir social, c’est une nouvelle figure : l’intellectuel masse, alias le jeune intellectuel prolé­tarisé (JIP), éducateur, psycho-truc, tra­vailleur social, sociologue, homme de ra­dio, sous-fiffre des bureaux d’architectes, prof de bahut, cadre chez IBM, étudiant en formation et aussi toute une couche de jeunes usagers du savoir n’ayant pas forcément lu Foucault, Marx ou Déleuze mais qui reprennent spontanément les discours qui traînent sur les lieux de luttes en les triturant, en en subvertissant les bribes là où elles peuvent déplacer les rapports de forces.
Immense machine circulatoire de la théorie qui engrange, classe, distribue, alimente la fabrique du savoir social et du contrôle par la régulation. Réseau du savoir qui est aussi la chaîne du comman­dement, dans la mesure où il gère l’es­pace social à partir des codes et des normes du pouvoir/savoir accumulé. Voi­là ce que sont devenus les enfants de 68 : ni cadres, ni chômeurs, ni employés de banque, le cul entre deux chaises avec une chaîne de refus, celui du travail tout en premier.
Avant de passer aux rapports entre savoir et mouvement, regardons le "jeune intellectuel prolétarisé" d’un peu plus près :
1) Il n’y a pas du "JIP" au théori­cien central un rapport de spectacle, mais d’abord un rapport de qualification.
Aujourd’hui, les infirmiers psy su­bissent des cours de Lacan, les psycho-pédagogues travaillent sur les discours de Schérer et Hocquenghem, les publici­taires lisent Baudrillart. Si on ajoute à cela la mobilité très forte de cette chaî­ne du commandement (mis à part le Sanctuaire dépérissant de l’Éducation Na­tionale), on comprend le sens du papillonage dans la Kultur. Ce ne sont plus seulement la lutte des classes et l’incons­cient qui sont intégrés au contrôle social comme continents théoriques incontour­nables, ce sont leurs plus récentes cri­tiques et relectures.
Foucault et les autres cimentent la qualification de la force de travail du "JIP". Qualification éparpillée et glo­bale que chacun "valorise" dans ses propres lieux.
2) Il y a donc un rapport d’alimenta­tion du grand intellectuel au "JIP". Faisons l’hypothèse suivante : les thèmes de l’endogénéité du pouvoir (Foucault), du capitalisme énergumène (Lyotard), du code (Baudrillart), convergent bien sûr autour du contrôle global sur la société, de l’intégration par la régulation des conflits et la consommation, bref des ef­fets du kéinésisme, mais ils constituent en même temps la réalité de cette figure particulière qu’est le "JIP". Le "JIP", c’est celui qui travaille tout le temps. Pour lui lire Foucault, ce n’est pas s’échapper du système pour prendre une distance critique, c’est se former davantage. Sa qualification éparpillée est une qualificaition permanente, appelons-la auto-valorisation pour indiquer le gain de compétence et le surcroît d’échangeabilité qu’elle met en oeuvre. On arrive à une théorème trivial : le "JIP" s’autovalorise même quand il baise, et à ses corollaires déjà plus intéressants : le "JIP", et triplement quand il se fait sodomiser par un "JIP". Pour lui, par de distinction entre travail et loisir. Autodidacte ou bon élève, le "JIP" réinscrit spontanément ses aventures les folles et ses répétitions les plus banales, sur la surface du code. Ça resservira toujours...
3) Du "JIP" au grand intellectuel, il y a un rapport de traduction politique. En effet, il ne suffit pas de dire que Foucault et autres, ce n’est pas de l’idéologie puisque ça "fonctionne" dans les circuits de contrôle. La formation qu’opèrent les intellos centraux n’est pas une formation technique, mais une formation à la régulation, donc une formation politique permanente. L’image du chef du personnel BNP issu de 68 est insuffisante à décrire l’ambiguité de ce rapport. Le discours des intellectuels centraux agence deux niveaux : un niveau d’analyse spécialisé (le champ et les concepts) et, à partir de ça, un niveau décloisonnement et d’anticipation. C’est ce deuxième niveau qui brasse tout ce qui résiste au contrôle social, qui arpente les points de fracture du consensus. Ce niveau est aussi à cheval entre ce que l’État repère et utilise comme perfectionnement de stratégies particulières, et ce que le mouvement peut reconnaître comme synthèse provisoire ou générali­sation de ses réseaux. Ce que l’État uti­lise fonctionne dans le cloisonnement et l’atomisation de ses agents (pas de ma­chiavélisme du pouvoir en la matière) alors que le processus de réfraction par lequel le mouvement s’empare de ce sa­voir est transversalisant et recomposant. Ce schéma est bien sûr beaucoup trop simple. il n’a pour objet que d’approximer cette situation ambivalente du savoir et de l’intellos, comme sur-régu­lateur et accélérateur des tensions entre l’État et le mouvement, sans que puis­sent fonctionner les vieilles médiations institutionnelles stabilisées comme ont pu l’étre le PC en tant que pôle d’attache des intellos. Le rapport des grands intellos aux "JIP" est enfin un rapport de nor­mativité. En tant qu’ils sont aussi l’État centralisé, les intellos (consistoire pari­sien) fixent un certain nombre de normes à la production théorique. Là encore, on retrouve une caractéristique française : rigidité de l’État veut dire centralité et homogénéité. Aujourd’hui, mille types peuvent écrire comme Derrida, il n’y a qu’un Derrida (le premier ?). Surqualification. De même qu’il n’y a qu’un seul Libé, un seul Recherches, un seul Actuel. Le pouvoir régénère en offrant des cré­neaux aujourd’hui occupés par les soixante huitards ; Julie, Rancière, Hoquenghem, Krivine... mais en entourant ces créneaux d’une aura de reconnaissance qui fait le vide autour d’eux, et en levant la soupape une fois tous les dix ans... C’est à ce niveau qu’on distingue le rap­port de spectacle... Voilà pour le "JIP", son rapport au savoir et aux intellos centraux.
Pour ce qui est du savoir, dans le mouvement nous sortons de l’oscillation entre le septicisme historique et la démerde individuelle autocensurée. Le mouvement a aujourd’hui la puissance de l’affirmation et la force tantpit joyeuse, tantôt sauvage du devenir. C’est à partir de lui que nous pensons, À travers cet entrelacs de pratiques, de refus, d’expressions, de déplacements, la figure de l’intellectuel-masse, ou du jeune intellectuel prolétarisé, nous intéresse en tant qu’agent de circulation (faudra un képi), en tant qu’opération dans l’espace social dont la fonction de capitalisation peut-être détournée dans l’autonomisation politique. Plusieurs directions s’ouvrent alors :
1. Le "JIP" et ce qu’il brasse comme fil d’analyse du capital. Aujourd’hui, on s’accorde à reconnaître (?) le capital comme imposition du contrôle, de la norme, du code ; et le développement comme intégration des luttes. Mais il faut aller plus loin qu’une vision de l’État réprimant ou reproduisant les mar­ges par rapport à un consensus statique. Aujourd’hui, l’étalon par rapport auquel s’opère le contrôle des différences est en destabilité permanente. Le développement n’est plus simplement productif (cf. la crise), il intègre de multiples di­mensions (cf. la qualité de la vie). Le consensus ne repose plus sur la seule croissance, il opère par déplacements et rééquilibrages permanents. Un exem­ple : la sécu pour les marginaux, et sans obligation s’il vous plaît (ya que la gauche pour protester, avec toujours un wagon plombé de retard comme pour les 90 % !). Mais tirer les conséquences de cette forme de consensus, c’est savoir sans sourire que le spectacle est plus réel que la réalité, que dans le monde de la tutelle gé­néralisée, de la délégation soulagée et de Baader/RTL, il n’y a pas de dehors, de réalité alternative (sinon archaïque) au nom de laquelle on puisse délimiter une cible, d’où la décomposition du poli­tique et la crise du "réformisme". Le capital a tout bouffé, y compris nos mé­moires, la seule chose à quoi nous puis­sions le contraindre, c’est de bouffer si vite qu’il en avale ses mâchoires. Cette fois, c’est fini, on est dedans jusqu’aux couilles, et sans modèles. Plus rien pour recoller les mythes que le capital a dépuzzlés. Le seul chemin c’est l’imagina­tion jusqu’à implosion permanente.
2. Le "J1P" et ce qu’il engage pour penser, écrire, parler... Tout discours est un discours de pouvoir, tu l’as dit Edouard, mais inversement, il faut me­surer que toutes les théories ont pénétré le mouvement, que toutes l’ont attisé, même Glucksmann et son Goulag, Lacan et sa remise en cause de la certitude. Il faut savoir quand on parle du pouvoir, qu’il agit par inhibition (interdit ou pro­uction), et que dans la mesure où le mouvement s’est saisi de ces discours, non pas dans l’inhibition, mais dans la fièvre d’une affirmation, il en a fait des armes contre l’État, le contrôle, la science, le parti, la totalité... Tous ces discours, même à leur insu, ont ouvert des espaces à nos soubresauts. Aujourd’hui, ils exis­tent comme des codes particuliers, maî­trisés toujours imparfaitement, présents dans la conscience comme outils de rup­ture. Il ne s’agit pas de valoriser celui de Deleiue contre celui de Negri, ni de s’atteler à la construction d’un metacode qui intègre toutes leurs positivités. Fini le temps où on faisait les éponges... mainte­nant on va gicler tous azimuts. On se ser­vira de tout pour se battre, on passera à travers les codes sans s’arrêter à aucun. On manipulera les concepts et le désir sans jamais de priorité.
On télescopera les codes les uns contre les autres, on les mixera dans un savoir-molotov. Et on sait pourvoi :
- dans le capital, code des informations minutes et des spots publicitaires, la pen­sée ne peut plus être l’atteinte d’une vérité au service des luttes mais une matière de la régulation sociale, à déchiqueter comme telle.
- face au capital raison tentaculaire, le mouvement est comme l’inconscient. Il utilisera tous les arguments, contradictoires. On a nos objecté et on utilisera pour y parvenu, toutes les figures, discours et surcharges théoriques en n’ayant de compte à rendre qu’à la subjectivité du mouvement. L’histoire est avec nous, on peut le prouver (le cachet de la poste faisant foi), le refus de l’histoire, comme sens disciplinaire aussi, nous l’expliquerons. Soyons subjectivistes jusqu’au bout : la seule réalité, c’est le mouvement (c’est d’ailleurs ce qui nous sépare des nouveaux philosophes). Nous sommes saturés des dicours objectifs sur la réalité de notre adversaire. On garde tous ceux pour lesquels on a déjà donné, mais on veut aussi relier ça à nos identités. On va produire une mixture de ces discours objectifs qui seront réfractés dans les vagues du mouvement. À l’ère du téléobjectif qui lit sur le sable du présent les alluvions de catastrophes à venir, on fera succéder le grand angle, les ballades du présent à pleins poumons.
Ce qui se joue, ce n’est pas l’acquisition d’une nouvelle conscience de classe comme intégration d’une théorie homogène de la subjectivité. On reste équivoques, on mise sur la différence, l’affirmation, la contagion, l’affectivité, le plaisir de l’imaginaire. On veut affoler la communication et se battre entre les discours, car la seule réalité qui ne pervertisse jamais nos luttes, c’est notre propre tension quotidienne contre le pouvoir.

Michel et Bob




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