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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Compte rendu de Willi Münzenberg
La Conférence internationale des Jeunesses Socialistes à Berne (5-7 avril 1915)
Article mis en ligne le 27 février 2019
dernière modification le 18 février 2019

par ArchivesAutonomies

Avant la guerre nous maintenions une série de liens internationaux. A la suite de mon voyage à travers l’Allemagne une correspondance nourrie s’est établie avec tous les groupes que j’avais visités. Les liens avec le Comité central de l’organisation des jeunesses socialistes italiennes avec laquelle j’étais entré en contact dorant notre voyage en Italie en 1912 ne furent jamais interrompus. En septembre 1914 nous avons commencé à correspondre activement avec les ligues des jeunes socialistes Norvégiennes, Suédoises, Danoises et italiennes dans le but d’appeler à une conférence des organisations des jeunesses socialistes qui pourraient faire renaître l’Internationale prolétarienne des Jeunes..

En accord avec les organisations de jeunesses de ces pays, en tant que secrétaire de la Ligue Suisse des Jeunes, je proposai le 10 novembre au Bureau de Vienne qu’il appelle à une conférence internationale au plus tard à la Pentecôte de 1915. Le Bureau international répondit par une carte postale classiquement laconique son impossibilité à le faire. La carte disait :

"Chers camarades ! Il est tout à fait impossible à l’heure actuelle de dire si nous serons ou non en mesure de tenir un congrès à la Pentecôte de 1915. Par conséquent pour le moment, je ne peux rien répondre de précis à votre proposition. Salutations ! Danneberg"

Nous comprîmes qu’il serait impossible d’appeler à une conférence par l’intermédiaire du Bureau International et nous décidâmes de l’organiser sans lui. Notre correspondance devint plus active et elle aboutit à ce que nombre d’organisations de jeunesses socialistes promirent d’envoyer des délégués à la Conférence de Berne pour Pâques 1915. Une seule réponse négative nous est parvenue, celle des Jeunesses socialistes françaises déclarant qu’ils ne pouvaient pas participer à la Conférence parce que le Parti Socialiste français ne s’était pas encore prononcé sur la question, étant donné que le point de vue de l’organisation des jeunes devait automatiquement coïncider avec celle du parti [1]. Le Comité Central de l’organisation des jeunesses socialistes autrichiennes salua par courrier l’appel à la Conférence mais n’envoya pas de délégués. Le Bureau Central des Comités de Jeunesse allemands, guidé comme à l’accoutumée par F. Ebert, décida brusquement de ne pas participer, et protesta contre toute conférence...

La réunion inaugurale de la Conférence se tint dans la salle de la Maison du Peuple de Berne et ce fut une manifestation impressionnante du mouvement révolutionnaire international des jeunesses socialistes. Outre les représentants des organisations de jeunesse, les orateurs furent Robert Grimm du Présidium du parti social-démocrate suisse et Angelica Balabanoff du parti italien.

La première session de travail fut consacrée aux rapports des délégués sur la situation et l’activité de leur organisation. Dans son rapport sur la Norvège, Olaussen déclara que les 16000 membres de l’organisation des Jeunesses formaient le noyau de l’aile gauche du parti norvégien. En collaboration avec l’organisation des Jeunesses, l’aile gauche s’efforce de révolutionner le parti. La même chose est vraie aussi pour les syndicats.

Le représentant de l’organisation de Jeunesse suédoise, qui compte 8000 membres, a rapporté qu’elle exerçait une influence encore plus grande sur le parti.

Au Danemark l’organisation socialiste de la jeunesse a procédé à une révision de 7000 membres. Lors d’un récent congrès elle a étudié à fond la question de la lutte contre le militarisme. L’organisation danoise des Jeunesses a résolu d’organiser une grève des soldats en cas de mobilisation.

Luteraan fit un rapport sur la Hollande. Il affirma que l’organisation socialiste de gauche qu’il représentait, dans sa lutte contre l’organisation réformiste des Jeunesses a toujours insisté sur une manifestation révolutionnaire contre la guerre.

La camarade Inessa [Armand] fit un rapport sur la situation en Russie. Elle dit que comme sous le Tsarisme la loi interdit les organisations de jeunesse, elles fonctionnaient sous la forme de sociétés théâtrales, de cercles littéraires, etc. Beaucoup de jeunes gens et de jeunes filles ont chèrement payé leur lutte acharnée contre le tsarisme. Les organisation de jeunesse en Russie, dit l’oratrice, sont construites de façon différente qu’en Europe occidentale. Dans la plupart des cas les jeunes travaillent avec les adultes. L’organisation ouvrière russe des jeunes est à l’heure actuelle animée d’un esprit aussi internationaliste qu’elle l’était avant guerre. Là-bas la lutte contre le tsarisme et le capitalisme et pour la paix, se continue sans relâche.

Egorov rapporta sur la Pologne. Il dit que la jeunesse ouvrière polonaise mène une lutte de classe irréconciliable. Elle est contre les grèves de soldats et insiste sur la nécessité d’une lutte de classe résolue contre le capitalisme.

Minev rapporta sur la situation du mouvement de jeunesse en Bulgarie. Il déclara qu’une union des jeunesses socialistes existait auparavant en Bulgarie. Elle a été supprimée pendant les guerres balkaniques. A l’heure actuelle le principal centre d’intérêt de l’organisation de jeunesse est l’éducation socialiste des jeunes. A part l’orientation marxiste du parti Social-démocrate (auquel appartenait l’orateur), il existe en Bulgarie une orientation réformiste. Ce courant a sa propre organisation de jeunesse. Un représentant du parti et un autre des syndicats font partie du Comité Central de l’organisation marxiste des jeunesses.

Stirner [2] (Göttingen) décrivit tout d’abord la Jeunesse allemande Vereine contre le réformisme. Il affirma que non seulement la bourgeoisie, mais aussi les groupes socialistes s’efforcent d’intoxiquer les ouvriers par le poison du nationalisme. Le journal de l’organisation des Jeunesses, Arbeiter-Jugend, qui était au début éditée dans un esprit révolutionnaire radical, a ensuite publié des articles en faveur d’une politique défensiste. Beaucoup de groupes de jeunesse locaux ont protesté résolument contre cela. Dans de nombreux cas les jeunes ont refusé de distribuer des journaux qui contenaient des articles social-patriotes. Les mesures de police contre la jeunesse prolétarienne sont devenues plus sévères.

Notz (Stuttgart) et Dietrich (Karlsruhe) se sont exprimés dans le même esprit.

Des représentants de France, d’Angleterre et surtout d’Italie d’où 3 délégués étaient déjà en route vers Berne, ont donné des informations sur une ligne révolutionnaire similaire et sur une lutte similaire des jeunes contre la guerre.

Les délégués qui se sont réunis à Berne représentaient 33 800 membres, sans compter l’Allemagne et la Russie.

Au début de la deuxième journée, une dispute éclata à propos de la délégation russe (...). Après que la majorité de la Conférence ait adopté le règlement proposé, à savoir que chaque pays ne devait disposer que d’une voix, les délégués russes quittèrent la réunion en signe de protestation. Il en résulta une situation critique. Il était évident qu’une Conférence incomplète, particulièrement une où les pays belligérants n’étaient représentés que par l’Allemagne, ne pourrait pas avoir le succès désiré. Par conséquent nous reprîmes les négociations avec les camarades russes qui avaient quitté la Conférence et nous avons obtenu un accord qui les satisfaisait et ils revinrent le lendemain [3].

Le principal sujet de discussion à la Conférence a bien sûr été la question de la guerre et la position des partis sociaux-démocrates et des organisations de Jeunesses Socialistes. Le rapport fondamental à ce sujet a été fait par le dirigeant du parti Social Démocrate Suisse, Robert Grimm, en commun avec Angelica Balabanoff. Ils ont proposé un projet de résolution. Après une discussion animée et des débats enflammés, surtout à propos de la revendication du désarmement total, la résolution a été adoptée à l’unanimité.

Avec l’adoption de cette résolution l’Internationale de la Jeunesse est entrée dans une nouvelle phase de son développement.

Pour la première fois dans l’histoire du mouvement prolétarien de la jeunesse, des représentants des Jeunesses socialistes ont assumé une position indépendante par rapport aux événements politiques et exprimé leur propre point de vue.

(...) Au début de la troisième séance, un communiqué a été lu qui avait été rédigé par les camarades russes qui avaient la veille quitté la Conférence à cause du règlement du vote. Après une chaude discussion, la Conférence décida de prouver sa volonté de tout faire pour mener à bien ses travaux en pleine harmonie et d’accéder aux vœux des camarades russes en accordant à chaque pays 2 votes et en considérant la Pologne comme un pays indépendant. Cette décision satisfit les camarades russes et ils revinrent à la Conférence.

Après leur retour, de nouvelles dissensions apparurent entre eux et la majorité de la conférence. Les camarades russes avaient préparé leur propre résolution sur la guerre et en liaison avec elle, sur les tâches des organisations de Jeunesse socialistes. Ils défendirent leur résolution par de longs discours. Ils soumirent à une violente critique la résolution proposée par le Bureau qui avait été adoptée la veille par la Conférence. Ils demandèrent que le paragraphe dirigé contre les révisionnistes soit plus incisif. Il est nécessaire, disaient-ils, de se prononcer non seulement contre la guerre actuelle, mais aussi contre toute guerre ayant un caractère impérialiste. Les méthodes et la tactique devraient être ouvertement définies dans la résolution. Après une discussion longue et détaillée, la résolution des participants russes à la Conférence fut rejetée par une majorité de 13 votes contre 3. Les amendements à la résolution déjà adoptée proposés par les délégués russes furent également rejetés par la même majorité de 13 contre 3 [4].
(...)

(...) Par 9 voix contre 5 la Conférence adopta la proposition des Scandinaves et des Suisses d’avancer la revendication d’un désarmement total dans tous les pays [5].

Selon la proposition du délégué hollandais il fut décidé de célébrer une journée internationale de la jeunesse antimilitariste qui aura lieu au même moment dans tous les pays où existent des organisations de jeunesse socialistes.

La Conférence décida de créer un "fonds Liebkhnecht". L’argent récolté servira à financer la lutte antimilitariste et à soutenir les victimes de cette lutte.

Les résolutions en matière d’organisation auront une grande portée pour le développement futur. Elles ne signifiaient rien moins qu’une rupture complète avec le Bureau de Vienne. Le premier paragraphe des statuts du secrétariat international des Jeunesses adopté à l’unanimité par la Conférence dit :

"Les organisations socialistes de Jeunesse, qui ont rejoint l’association internationale, créent un secrétariat temporairement situé en Suisse.é

Le Bureau de Vienne a donc abandonné sa mission et Robert Danneberg qui jusqu’ici agissait comme Secrétaire International, a été considéré comme relevé de ses fonctions.

Dans les statuts qui ont été adoptés, il a été tracé le plan d’une organisation solide et bien définie avec un journal international, des contributions régulières pour le fonds du secrétariat international et avec un certain nombre d’obligations, de caractère organisationnel, pour assurer la transformation de l’organisation socialiste des Jeunesses en une organisation véritablement efficace.

Les travaux de la Conférence se sont conclus par des élections à l’issue des quelles j’ai été élu Secrétaire International, tandis que les camarades suivants étaient désignés pour entrer dans le Bureau International : Olaussen (Norvège), Christiansen (Danemark), Notz (Allemagne) et Catanesi (Italie).
(...)