Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
Projet de résolution - Lénine
Août 1915
Article mis en ligne le 27 février 2019
dernière modification le 18 février 2019

par ArchivesAutonomies

La guerre actuelle a été engendrée par l’impérialisme. Ce stade, atteint par le capitalisme, est son stade suprême. Les forces productives de la société et l’importance du capital ont grandi au‑delà des limites étroites des différents Etats nationaux. D’où la tendance des grandes puissances à asservir d’autres nations, à conquérir des colonies, en tant que sources de matières premières et débouchés pour l’exportation des capitaux. Le monde entier devient un organisme économique unique ; le monde entier est partagé entre une poignée de grandes puissances. Les conditions objectives du socialisme sont parvenues à une maturité complète, et la guerre actuelle est une guerre des capitalistes pour des privilèges et des monopoles susceptibles de retarder la faillite du capitalisme.

Les socialistes, qui aspirent à libérer le travail du joug du capital et se font les champions de la fraternité universelle des ouvriers, luttent contre toute forme d’oppression et d’inégalité en droits des nations. A l’époque où la bourgeoisie était progressive, où le renversement du régime féodal, de l’absolutisme et du joug étranger était à l’ordre du jour de l’Histoire, les socialistes, qui ont toujours été les démocrates les plus conséquents et les plus résolus, admettaient en ce sens, et en ce sens seulement, la "défense de la patrie". Aujourd’hui encore, si une guerre des nations opprimées contre leurs oppresseurs, les grandes puissances, éclatait dans l’Est de l’Europe ou dans les colonies, toute la sympathie des socialistes irait aux opprimés.

Mais la guerre actuelle a été engendrée par une époque historique toute différente, où la bourgeoisie, naguère progressive, est devenue réactionnaire. De la part des deux groupes de puissances belligérantes, cette guerre est une guerre d’esclavagistes pour le maintien et le renforcement de l’esclavage : pour un nouveau partage des colonies, pour le "droit" d’opprimer d’autres nations, pour les privilèges et les monopoles du capital impérialiste, pour la perpétuation de l’esclavage du salariat par la division des ouvriers des différents pays et la répression réactionnaire de leurs aspirations. C’est pourquoi les discours sur la "défense de la patrie" tenus par les deux groupes belligérants sont une mystification du peuple par la bourgeoisie. Ni la victoire de l’un des groupes, quel qu’il soit, ni le retour au statu quo ne peuvent préserver la liberté de la majorité des nations du monde contre l’oppression exercée sur elles par une poignée de grandes puissances, ni garantir à la classe ouvrière même ses modestes conquêtes culturelles d’aujourd’hui. L’époque du capitalisme relativement pacifique est révolue sans retour. L’impérialisme apporte à la classe ouvrière une aggravation inouïe de la lutte des classes, de la misère, du chômage, du coût de la vie, de la domination des trusts, du militarisme, ainsi que la réaction politique qui relève la tête dans tous les pays, même les plus libres.

La signification réelle du mot d’ordre de la "défense de la patrie" dans la guerre actuelle, c’est la défense du "droit" pour "sa" bourgeoisie nationale d’opprimer d’autres nations, c’est la politique ouvrière national‑libérale, c’est l’alliance d’une infime partie d’ouvriers privilégiés avec "leur" bourgeoisie nationale contre la masse des prolétaires et des exploités. Les socialistes qui mènent cette politique sont en fait des chauvins, des social‑chauvins. La politique consistant à voter les crédits militaires et à entrer dans les ministères, la politique de la "Burgfrieden" [1], etc., est une trahison du socialisme. L’opportunisme, engendré par les conditions de l’époque "pacifique" révolue, a maintenant accompli sa rupture complète avec le socialisme et est devenu un ennemi avéré du mouvement de libération du prolétariat. La classe ouvrière ne peut atteindre ses objectifs d’une portée historique mondiale sans mener la lutte la plus résolue contre l’opportunisme et le social‑chauvinisme déclarés (la majorité des partis social-­démocrates de France, d’Allemagne et d’Autriche, Hyndman, les Fabiens et les trade‑unionistes en Angleterre, Roubanovitch, Plékhanov et "Nacha Zaria" [2] en Russie, etc.), ainsi que contre le "centre" qui a cédé les positions du marxisme aux chauvins.

Le Manifeste de Bâle, unanimement adopté en 1912 par les socialistes du monde entier en prévision d’une guerre entre les grandes puissances exactement semblable à celle qui se déroule actuellement, a nettement reconnu le caractère impérialiste et réactionnaire de cette guerre, déclaré qu’il considérait comme un crime que les ouvriers d’un pays tirent les uns sur les autres, et proclamé l’imminence de la révolution prolétarienne, précisément en liaison avec cette guerre. Effectivement, la guerre crée une situation révolutionnaire ; elle engendre un état d’esprit révolutionnaire et une effervescence révolutionnaire dans les masses ; elle suscite partout, dans la meilleure partie du prolétariat, une prise de conscience du danger mortel que représente l’opportunisme et accentue la lutte contre ce dernier. Le désir de paix qui grandit dans les masses laborieuses traduit leur déception, la faillite du mensonge bourgeois sur la défense de la patrie, le début de l’éveil de la conscience révolutionnaire des masses. En utilisant cet état d’esprit pour leur agitation révolutionnaire, sans se laisser arrêter par l’idée de la défaite de "leur" patrie, les socialistes ne tromperont pas le peuple par l’espoir illusoire d’une paix prochaine et de quelque durée, démocratique et excluant l’oppression des nations, par l’espoir du désarmement, etc., sans un renversement révolutionnaire des gouvernements actuels. Seule la révolution sociale du prolétariat ouvre le chemin à la paix et à la liberté des nations.

La guerre impérialiste inaugure l’ère de la révolution sociale. Toutes les conditions objectives de l’époque actuelle mettent à l’ordre du jour la lutte révolutionnaire de masse du prolétariat. Les socialistes ont pour devoir, sans renoncer à aucun des moyens de lutte légale de la classe ouvrière, de les subordonner tous à cette tâche pressante et essentielle, de développer la conscience révolutionnaire des ouvriers, de les unir dans la lutte révolutionnaire internationale, de soutenir et de faire progresser toute action révolutionnaire, de chercher à transformer la guerre impérialiste entre les peuples en une guerre civile des classes opprimées contre leurs oppresseurs, en une guerre pour l’expropriation de la classe des capitalistes, pour la conquête du pouvoir politique par le prolétariat, pour la réalisation du socialisme.

Ecrit avant le 20 août (2 septembre) 1915