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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Sur l’organisation de la conférence - Grimm
Article mis en ligne le 27 février 2019
dernière modification le 18 février 2019

par ArchivesAutonomies

Les efforts en faveur de la paix ne pouvaient cependant dépendre de la situation effective des armées combattantes. Dans les pays en guerre il fallait, idéologiquement, ou bien admettre la guerre jusqu’à ses conséquences extrêmes, ou bien remplir son devoir de socialiste. Cette dernière attitude impliquait, idéologiquement, une action commune et simultanée dans tous les pays en guerre.

Mais il était trop tard pour agir ainsi. Les partis socialistes engagés dans la guerre ne pouvaient plus reculer. Ils étaient obligés de suivre le chemin sur lequel ils s’étaient engagés.

Ils y étaient d’autant plus contraints qu’une opposition commençait à poindre dans différents pays, au fur et à mesure que la guerre s’étendait. Cette opposition ne groupa au début que de petites et modestes minorités. Il s’agissait de les réunir avec précaution.

Les rangs de l’opposition n’étaient formés, du moins en partie, que d’éléments guidés par le sentiment. Les adversaires réfléchis de la guerre, conscients des causes de la conflagration mondiale, se comptaient sur les doigts de la main. Il convenait donc d’agir dans deux directions. L’action vivante des adversaires de la guerre devait prendre racine dans tous les pays. Un vaste rassemblement international ne pouvait être réalisé que si l’on traçait une ligne de lutte contre la guerre, aussi uniforme que possible.

Il s’agissait de créer cette base. Si minime et si insignifiant que puisse paraître aujourd’hui le contenu définitif du manifeste de Zimmerwald en regard de la tâche historique énorme qui se posait au prolétariat, il n’en reste pas moins qu’il fallut discuter durant des mois pour trouver une base commune.

Le comité du parti italien avait pris l’initiative de convoquer une conférence préparatoire formée de sept membres. Elle s’était réunie à Berne, en juillet 1915, et avait fixé les premières directives pour la conférence projetée, dont la tâche n’était pas de créer une nouvelle Internationale. Les efforts devaient tendre à provoquer une action internationale en faveur de la paix. On se basa sur le besoin d’une lutte immédiate et l’on parvint à créer une sorte de front unique en dépit de la diversité des tendances et des points de vue politiques.

La conférence devait rester secrète par égard pour les représentants des pays en guerre. En qualité d’organisateur de la conférence, j’en avais reçu l’ordre strict de la conférence préparatoire. C’est pourquoi l’invitation à la conférence ne faisait pas mention du lieu où elle devait se tenir. Je fis savoir simplement que le premier rendez-vous était Berne. Personne n’en savait davantage. Ces instructions très rudimentaires s’imposaient déjà à cause de la présence à Berne de nombreux diplomates, de leurs agents et d’un essaim d’espions.

Kroupskaia, la femme de Lénine, fait erreur quand elle écrit, dans ses mémoires, que Lénine s’est rendu à Zimmerwald déjà avant la conférence. C’était impossible puisque, en dehors de moi, personne n’avait connaissance du lieu de la réunion.

La population même de Zimmerwald n’avait pas la moindre idée de ce qu’étaient ces gens réunis dans le village, ni de ce qu’ils venaient y faire. Ils ne le surent que plus tard, quand les résolutions de la conférence furent publiées et une fois que les participants furent depuis longtemps déjà retournés chez eux. Il est vrai que les citoyens de Zimmerwald protestèrent alors véhémentement contre "l’abus" consistant dans la réunion d’une conférence internationale dans leur commune, qui aurait jeté le discrédit sur son nom.

Mon choix s’était porté sur Zimmerwald parce que, en dehors de toute voie de communication et à deux heures seulement de Berne l’endroit se prêtait au camouflage. Il s’y trouvait en outre une pension tranquille, offrant les possibilités nécessaires de nourriture et de logis.

Un certain nombre de participants durent, il est vrai, loger dans un dortoir commun et se contenter de couvertures de laine fournies par l’asile des pauvres de Kühlewil, situé non loin de là.

Je fixai le lieu de rendez-vous des participants (ils étaient quarante-deux) à l’Eigerplatz, à Berne. De là nous nous transportâmes en chars à bancs à travers des prairies et des forêts verdoyantes et romantiques jusque sur les hauteurs de Langenberg ; pendant ce temps, j’évinçai toutes les questions qui m’étaient posées sur le but de notre voyage. Nous arrivâmes, après maints détours, dans le site idyllique de Zimmerwald, avec son panorama admirable sur les Alpes bernoises et fribourgeoises. Pour éviter toute fuite, je fis bloquer le courrier, qui ne fut expédié de Berne que quelques jours après la clôture de la conférence.

Toutes ces précautions s’imposaient pour éviter que les participants des pays en guerre ne fussent arrêtés par la police en rentrant chez eux.

Les mesures que j’avais prises se sont avérées judicieuses. Pendant les jours où se tint la conférence (du 5 au 8 septembre 1915), le secret sur le but et le caractère de la conférence fut entièrement gardé. Malgré les débats, où l’on élevait parfois la voix, aucun son ne sortit des locaux de réunion. Dans le village, on parlait des « touristes » distingués qu’abritait Zimmerwald qui, ensuite, propagèrent son nom à travers le monde et jusque dans les tranchées.

La conférence désigna un bureau dénommé "Commission socialiste internationale de Berne". Elle se composait d’O. Morgari, député à la Chambre italienne, et de deux conseillers nationaux suisses, Charles Naine et Robert Grimm. Angelica Balabanova avait été désignée comme traductrice.

On voyait, dans les rangs des participants, les députés allemands Georges Ledebour et Adolf Hoffmann, ce dernier connu sous le sobriquet de "Zehn-Gebote Hoffmann" (Hoffmann des dix commandements), les députés italiens G. Modigliani et Constantino Lazzari ; A. Bourderon et E. Merrheim, de France ; de Scandinavie, Zeta Höglund et Ture Nerman ; de Hollande, Henriette Roland-Holst les Suisses Naine et Grimm. Parmi les Russes : Lénine (bolchévik), Paul Axelrod (menchevik), M. Broboff (socialiste révolutionnaire). Il y avait en outre des Polonais, St. Lapinsky, A. Warski et Cz. Hanezki, un Roumain, C. Rakovsky, et un Bulgare, Wassil Kolarov.

Tous ces délégués ont signé de leur nom, à la fin de la conférence, le "Manifeste de Zimmerwald". Cet appel remua un peu le monde et remplit d’espoir la classe ouvrière internationale, pour autant qu’elle comptait encore sur la paix et était restée fidèle à la foi socialiste.

Parmi les autres participants, je cite encore Léon Trotski, plus tard collaborateur intime de Lénine et organisateur émérite de l’armée révolutionnaire russe ; Martov, théoricien de valeur des menchéviks, Fritz Platten, secrétaire du Parti socialiste suisse, qui se comptait parmi les bolchéviks ; Gregori Zinoviev, qui passait pour être le porte-parole docile de son maître, puis Radek, journaliste très versé dans les questions coloniales, mais sans caractère transcendant, et, enfin, Jean Bersine, Letton, qui, en 1918, fut le premier à représenter l’Union soviétique en Suisse.

La conférence de Zimmerwald ne se composait donc pas de socialistes de même tendance. Dès le début, les bolchéviks firent bande à part. Ils restèrent en minorité sur tous les points qu’ils présentèrent, mais durent se rallier à la majorité pour sauvegarder l’unité de ce premier appel à la classe ouvrière internationale.

La lecture d’une déclaration des représentants allemands et français ouvrit des débats parfois douloureux. Lénine et son groupe ne voulaient pas d’une simple déclaration idéologique de lutte contre la guerre. La tâche de la conférence - disaient-ils - était d’expliquer aux masses que la lutte contre la guerre doit être reliée à la nécessité de la révolution sociale. Partant de leur analyse de l’impérialisme, les léninistes croyaient à la révolution mondiale imminente, précipitée par la guerre. Ce faisant, ils songeaient moins à la Russie qu’aux pays capitalistes dont le développement industriel avait été favorisé par la haute finance.

La majorité de la conférence ne partageait pas ce point de vue.

Une discussion théorique sur l’opinion de la minorité n’eût certes pas manqué d’intérêt, mais c’eût été dépasser le but fixé à la conférence. Etant donné la divergence des points de vue, tout le travail de la conférence risquait d’en souffrir. La conférence ne pouvait davantage se faire l’instrument d’une seule tendance politique. Le mot d’ordre devait être de rassembler toutes les forces désireuses de lutter contre la guerre, contre la politique "jusqu’auboutiste" et pour le retour à la solidarité internationale.

La conférence décida de lancer un appel dans ce sens, appel que je rédigeai avec Trotski dans un jardin ombragé de Zimmerwald. Jamais les participants à la conférence de Zimmerwald n’oublieront le moment où, après les débats opiniâtres et parfois passionnés entre les opinions divergentes, le moment du vote arriva. Il apporta l’unanimité sans une seule abstention. Même les bolchéviks se déclarèrent d’accord, non sans émettre des réserves, comme ils en ont l’habitude.

Il va de soi qu’il ne· fallait pas surestimer cette entente réalisée sur le texte de l’appel. On savait que, derrière cette unité - les bolchéviks ne manquèrent d’ailleurs pas de le laisser entendre - se dissimulaient des menaces de scission. C’était néanmoins la première fois que, depuis la déclaration de guerre, un groupe de socialistes - bien qu’il s’agît, il est vrai, d’une petite minorité - ébranlés par l’écroulement de l’Internationale et auquel le massacre des peuples répugnait, prenait résolument l’initiative de lancer un appel à la paix.

Il espérait ainsi avoir donné, en plein carnage, un signal dont le sens serait compris par les travailleurs conscients [1].