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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Manifeste de Zimmerwald
Article mis en ligne le 27 février 2019
dernière modification le 18 février 2019

par ArchivesAutonomies

Après de longues et vives discussions, la conférence adopta à l’unanimité, le texte d’un appel aux prolétaires d’Europe, dont voici la teneur :

Prolétaires d’Europe !

La guerre dure depuis plus d’une année. Des millions de cadavres couvrent les champs de bataille. Des millions d’hommes sont mutilés pour le reste de leur existence. L’Europe est devenue un gigantesque abattoir d’hommes. Toute la civilisation, produit du travail de plusieurs générations, s’est effondrée. La barbarie la plus sauvage triomphe aujourd’hui sur tout ce qui était l’orgueil de l’humanité.

Quelle que soit la vérité sur les responsabilités immédiates de la guerre qui a créé ce chaos, celle-ci est le produit de l’impérialisme, c’est-à-dire le résultat des efforts des classes capitalistes de chaque nation pour satisfaire leur avidité au gain par l’accaparement du travail humain et des richesse naturelles du monde entier. De telle sorte que les nations économiquement arriérées ou politiquement faibles tombent sous le joug des grandes puissances, lesquelles essaient dans cette guerre de remanier, par le fer et par le sang, la carte mondiale, dans leur intérêt d’exploitation. Il en résulte que des populations entières, telles que celles de la Belgique, de la Pologne, des Etats balkaniques, de l’Arménie, etc., sont menacées de servir d’enjeu dans la politique des compensations et d’être morcelées ou annexées en partie ou en totalité.

Les motifs de cette guerre, au fur et à mesure de son développement, apparaissent dans toute leur ignominie. Les voiles qui, aux yeux des peuples, ont caché le caractère de cette catastrophe mondiale, se déchirent les uns après les autres. Les capitalistes qui tirent, du sang versé par le prolétariat, les plus grands profits, affirment, dans chaque pays, que la guerre sert à la défense de la patrie, de la démocratie et à la libération des peuples opprimés. Ils mentent. En fait, cette guerre sème la ruine et la dévastation et fait en même temps disparaître nos libertés et l’indépendance des peuples. De nouvelles chaînes, de nouveaux fardeaux en seront la conséquence, et c’est le prolétariat de tous les pays, vainqueurs et vaincus, qui les supportera.

Au lieu de l’augmentation du bien-être, promis au début de la guerre, nous voyons un accroissement de la misère par le chômage, la cherté de la vie, les privations, les maladies et les épidémies. Les dépenses de la guerre, en épuisant les ressources des pays, empêchent tout progrès dans la voie des réformes sociales et mettent en danger celles conquises jusqu’à présent.

Civilisation méconnue, crise économique, réaction politique, voilà les résultats tangibles de cette cruelle guerre.

De cette façon, la guerre dévoile le vrai caractère du capitalisme moderne et démontre qu’il est inconciliable, non seulement avec les intérêts des travailleurs, non seulement avec les exigences du progrès, mais encore avec les besoins les plus élémentaires de l’existence humaine.

Les institutions du régime capitaliste qui disposent du sort des peuples : les gouvernements monarchiques aussi bien que les gouvernements républicains, la diplomatie secrète, les forces occultes patronales (syndicats, cartels, trusts), les partis bourgeois, la presse, l’Eglise - toutes - portent la responsabilité de cette guerre qui a son origine dans le régime capitaliste et qui a été déchaînée au profit des classes possédantes.

Travailleurs !

Vous, hier encore, les exploités, vous les opprimés, vous les méprisés, la guerre déclarée, quand il fallut vous envoyer au massacre et à la mort, la bourgeoisie vous a réclamés comme ses frères et camarades. Et maintenant que le capitalisme vous a saignés, décimés, humiliés, les classes dominantes exigent que vous fassiez l’abandon de vos intérêts, que vous renonciez à vos revendications et que vous abdiquiez votre idéal socialiste et international. Bref, on veut que vous vous soumettiez comme des serfs à ce que l’on a nommé l’"Union sacrée". On vous enlève toute possibilité de manifester vos sentiments, vos opinions, vos douleurs. On vous empêche de présenter et de défendre vos revendications. La presse est muselée, les libertés et les droits politiques foulés aux pieds. C’est le règne de la dictature militaire.

Nous ne pouvons et nous ne devons rester plus longtemps indifférents envers cet état de choses menaçant tout l’avenir de l’Europe et de l’humanité. Pendant des dizaines d’années, le prolétariat socialiste a mené la lutte contre le militarisme. A leurs congrès nationaux et internationaux ses représentants constataient avec une inquiétude de plus en plus croissante le danger de guerre, conséquence de l’impérialisme. A Stuttgart, à Copenhague, à Bâle, les congrès socialistes internationaux ont tracé la route que devait suivre le prolétariat.

Mais, partis socialistes et organisations ouvrières de certains pays, tout en ayant contribué à l’élaboration de ces décisions, ont méconnu dès le commencement de la guerre les devoirs qu’elles leur imposaient. Leurs représentants ont entraîné le prolétariat à abandonner la lutte de classe, c’est-à-dire le seul moyen efficace de l’émancipation prolétarienne. Ils ont accordé aux classes dominantes les crédits de guerre. Ils se sont mis au service de leur gouvernement et ont tenté, par leur presse et par des émissaires, de gagner à la politique de leurs gouvernants les pays neutres. Ils ont envoyé dans les gouvernements bourgeois des ministres socialistes en qualité d’otage pour le maintien de l’Union sacrée. Et par cela même, ils ont accepté devant la classe ouvrière de partager avec les classes dirigeantes les responsabilités actuelles et futures de cette guerre, de ses buts et de ses méthodes. Et en tant que représentation officielle des socialistes de tous les pays, le Bureau socialiste international a complètement failli à sa tâche.

Ces faits ont été des causes pour lesquelles la classe ouvrière, qui n’avait pas cédé à l’affolement général ou qui avait su, depuis, s’en libérer, n’a pas encore trouvé les forces et les moyens pour entreprendre une lutte efficace et simultanée dans tous les pays, contre la guerre. .

Dans cette situation intolérable, nous, les représentants des partis socialistes, des syndicats et de leurs minorités : nous, Allemands, Français, Italiens, Russes, Polonais, Lettons, Roumains, Bulgares, Suédois, Norvégiens, Hollandais et Suisses, nous qui ne nous plaçons pas sur le terrain de la solidarité nationale avec la classe. Des exploiteurs, nous qui sommes restés fidèles à la solidarité internationale du prolétariat et à la lutte de classe, nous nous sommes réunis pour renouer les rapports internationaux entre les prolétariats des divers pays, rappeler à la classe ouvrière son devoir envers elle-même et l’entraîner dans la lutte pour la paix.

Cette lutte est en même temps la lutte pour la liberté et la fraternité des peuples et pour le socialisme. Il s’agit d’engager une action pour une paix sans annexions et sans indemnités de guerre. Cette paix n’est possible qu’en condamnant même l’idée d’une violation des droits et des libertés des peuples. L’occupation de pays entiers ou de provinces ne peut aboutir à une annexion. Pas d’annexions effectives ou masquées. Pas d’incorporations économiques forcées, imposées qui deviennent encore plus intolérables par le fait consécutif de la spoliation des droits politiques des intéressés. Reconnaissance aux peuples du droit de disposer d’eux-mêmes.

Prolétaires !

Depuis le commencement de la guerre, vous avez mis toutes vos forces, votre courage, votre endurance au service des classes possédantes pour vous entretuer les uns les autres. A présent il s’agit, en restant sur le terrain de la lutte de classe irréductible, de marcher pour notre propre cause, pour la cause sacrée du socialisme, pour l’émancipation des peuples opprimés et des classes asservies.

Il est du devoir des socialistes dans les pays belligérants de mener cette lutte avec ardeur et énergie, et il est du devoir des socialistes des pays neutres de soutenir par tous les moyens efficaces leurs frères dans ce combat contre la barbarie sanglante.

Il ne s’est jamais présenté dans l’histoire une tâche plus noble et plus urgente à remplir. Il n’y a pas d’efforts et de sacrifices trop grands pour la réalisation de ce but : le rétablissement de la paix entre les peuples.

Ouvriers et ouvrières, mères et pères, veuves et orphelins, blessés et estropiés, à vous tous, victimes de la guerre nous disons : par-dessus les frontières, par-dessus les champs de bataille, par-dessus les campagnes et les villes dévastées.

Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !

Au nom de la Conférence socialiste internationale. Zimmerwald (Suisse), septembre 1915.

Pour la délégation allemande : Georges Ledebour, Adolphe Hoffmann.

Pour la délégation française : A. Bourderon, A. Merrheim.

Pour la délégation italienne : G. E. Modigliani, Constantino Lazzari.

Pour la délégation russe : N. Lénine, Paul Axelrod, M. Bobroff.

Pour la délégation polonaise : St. Lapinski, A. Warski, Cz. Hanecki.

Pour la Fédération socialiste interbalkanique :

Au nom de la délégation roumaine : C. Rakovski.

Au nom de la délégation bulgare : Wassil Kolarov.

Pour la délégation suédoise et norvégienne : Z. Hoglund, Ture Nerman.

Pour la délégation hollandaise : H. Roland-Holst.

Pour la délégation suisse : Robert Grimm, Charles Naine [1].