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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Texte de Ture Nerman (souvenirs)
Article mis en ligne le 27 février 2019
dernière modification le 18 février 2019

par ArchivesAutonomies

Bien que la gauche révolutionnaire ait accepté et signé le texte du manifeste de Zimmerwald, elle eut des conciliabules pour se grouper en fraction, déjà à Berne avant le départ pour Zimmerwald.Un des participants à la conférence, Ture Nerman, représentant de la Jeunesse socialiste suédoise, fit allusion à ces réunions séparées de la gauche, et présidées par Lénine, dans des souvenirs publiés par la Berner Tagwacht du 5 septembre 1935 :

Lorsque la paix mondiale s’effondra, en août 1914, l’Internationale aussi s’écroula. Les belles phrases des congrès internationaux - la dernière fois à Bâle, en automne 1912 - qui demandaient de répondre à la guerre par la révolution s’étaient envolées et l’Union sacrée avec les capitalistes narcotisa au nom de la “patrie” tous les sentiments internationalistes. Beaucoup de socialistes partirent en guerre sous les bannières nationales pour se massacrer les uns les autres et pour lutter pour le bien du capitalisme, l’ennemi commun.

Mais tous les partis socialistes et tous les socialistes ne se sont pas tus. Les partis ouvriers de Russie, d’Italie, de Suisse restèrent fidèles à leur idéal. Comme aussi d’autres groupes isolés dans divers pays.

Les socialistes italiens et suisses, aussitôt après la déclaration de guerre, commencèrent, en septembre 1914, à collaborer et se lièrent rapidement aux émigrants russes, c’est-à-dire aux bolchéviks groupés autour de Lénine. Leur but était le rétablissement de la collaboration prolétarienne internationale. On ne voulait aucunement créer une nouvelle Internationale et on écrivit lettres sur lettres au Bureau socialiste international de Bruxelles. Mais les membres du Bureau étaient engagés dans les gouvernements d’union sacrée et ne voulaient rien entreprendre. Il fallait donc réunir une conférence sans les partis officiels des pays en guerre.

Cette réunion ne réussit qu’en automne 1915, après que l’Italien Morgari et le Suisse Robert Grimm eurent fait une intense préparation et organisé une conférence préparatoire le 11 juillet 1915, à Berne.

Après cette conférence, l’opposition du parti suédois reçut la convocation très confidentielle à une première conférence internationale en Suisse. On décida que Z. Höglund (aujourd’hui député socialiste et mandataire de l’État, chef du Parti communiste de Suède jusqu’en 1924) et moi-même serions délégués comme représentants du mouvement de la Jeunesse socialiste de Norvège et de Suède. Les passeports furent accordés pour des études en Suisse et à la fin du mois d’août, Höglund et moi nous débarquions à Sassnitz. Höglund qui était député au Reichstag l’avait fait imprimer sur sa carte de visite, ce qui fit impression sur les douaniers militaires allemands. Il passa ainsi presque sans formalités. Les officiers s’inclinèrent devant le rédacteur de la Sturmglocke (journal socialiste de gauche pendant la guerre en Suède).

Moi par contre, avec mon titre universitaire modeste de candidat en philosophie, je fus fouillé jusqu’à la chemise et même dessous. Nous restâmes quelques jours à Berlin et y rencontrâmes le socialiste d’opposition Julien Borchardt (Karl Liebknecht avait été mobilisé, sans quoi nous aurions essayé de prendre contact avec lui). Nous arrivions à Berne le 5 septembre.

Lénine organise la gauche de Zimmerwald

A la gare de Berne déjà, les Suédois étaient reçus par les bolchéviks russes et le soir même nous tenions une réunion dans la chambre de Zinoviev avec Lénine, Zinoviev, Radek, Bersine (futur secrétaire du Komintern), le Suisse Platten et quelques autres. Nous décidâmes une attitude radicale commune. Pour nous, Suédois, ce n’était pas autrement dangereux ; notre radicalisme était sans risque, mais notre sincère opinion était aussi qu’on ne pouvait pas être assez dur quand il s’agissait de lutter contre la guerre. Lénine était pour nous le chef tout naturel.

Le jour suivant, le 6 septembre, nous avons tenu, à la Maison du Peuple de Berne une conférence préliminaire. Puis nous partions en fiacre jusque dans les montagnes bernoises. Où étions-nous ? Grimm fut questionné par tous pour savoir où nous nous trouvions. Il refusa systématiquement de répondre. Enfin nous arrivâmes dans le petit village de Zimmerwald, une simple station climatique à 853 m. d’altitude. Nous fûmes logés à raison de quarante personnes venant d’une douzaine de pays dans un petit hôtel, la pension Beau-Séjour. Les deux Scandinaves reçurent une mansarde avec une vue splendide sur les montagnes.

Trois journées historiques

Ainsi commença la conférence de trois jours qui devait devenir historique. On sentait déjà alors qu’on participait à quelque chose d’extraordinaire. On entendit d’abord les rapports des pays en guerre, sur le travail révolutionnaire illégal, sur les révolutionnaires fusillés, les objecteurs de conscience, etc. Puis eut lieu le débat sur les mots d’ordre et les moyens de réveiller les masses ouvrières de l’ivresse patriotique. Ce n’est pas ici le lieu de détailler les souvenirs de ces journées. Qu’il me suffise de dire que les Allemands et les Français formaient l’aile droite, les Allemands Adolphe Hoffmann et Georges Ledebour et les Français Merrheim et Bourderon. Les mencheviks Axelrod et Martov étaient aussi à droite. Le centre était formé des Italiens, Morgari, Modigliani, Lazzari, des Suisses Grimm et Naine (Grimm présidait), du Russe Trotski et du Roumain Rakovski. Les partisans du centre qui se rapprochaient de la gauche étaient les Thalheimer, frère et sœur, Ernest Meyer, la Hollandaise Roland-Holst et Angelica Balabanova.

La gauche était composée de Lénine, Zinoviev. Radek, Julien Borchardt et Fritz Platten, avec les deux Suédois.

Malheureusement Liebknecht avait dû faire connaître qu’il était empêché, étant mobilisé. Mais son message, qui fut lu, déchaîna un grand enthousiasme.

Le moment le plus sensationnel des journées de Zimmerwald fut à la fin, le vote du manifeste. Tout était clair, acceptation unanime, il ne manquait qu’une signature, celle de Morgari, de l’Italien qui avait convoqué la conférence. Il était le seul un peu partialement ami de l’Entente. Plusieurs s’efforcèrent de le faire changer d’attitude mais cela paraissait impossible. Finalement il n’y eut plus qu’une solution accepter le manifeste sans Morgari. Mais quand le moment solennel arriva - quand le premier mot de l’Internationale vivante à l’humanité pendant la guerre mondiale devait être dit - tous, y compris Morgari, furent entraînés dans un même élan. Transports de joie sans fin. Modigliani, enthousiaste, qui venait de blâmer son compatriote, s élança vers lui et l’embrassa et, tandis que les canons tonnaient dans le reste de l’Europe, nous avons chanté l’Internationale dans toutes les langues des nations présentes. Seul restait un oppositionnel qu’on n’avait pas pu convaincre. Revêche, assis dans un coin de la salle enfumée, Tchernov, le révolutionnaire russe, se taisait et ne participait pas à l’euphorie générale. Mais personne ne faisait attention à lui et on n’entendit plus parler de lui dans l’histoire mondiale.

Les suites de Zimmerwald

La conférence de Zimmerwald devait rester secrète jusqu’à ce que tous les participants eussent passé la frontière de leur pays et fussent en sécurité. Mais le 9 septembre déjà la conférence était connue de la presse mondiale.

Il est difficile de résumer l’importance de Zimmerwald. Le centre avait encore vaincu à Zimmerwald, certes avec de vigoureuses protestations contre la guerre, mais la conférence n’avait donné aucun mot d’ordre révolutionnaire. La gauche léniniste avait obtenu un tiers des voix. En quittant la conférence, dans un restaurant, Lénine créa la “Gauche zimmerwaldienne” en faveur de laquelle les organisations de jeunesse scandinaves promirent une aide financière. L’évolution se poursuivit. Le temps travaillait pour la gauche. A la conférence de Kienthal, réunie du 25 avril au 1er mai 1916, la gauche de Lénine avait déjà la majorité. Il en fut de même à la troisième conférence, à Stockholm, du 5 au 18 septembre 1917, après la victoire de la première révolution russe, au moment où la victoire des bolchéviks était proche.

Une commission socialiste internationale fut créée au cours de cette action zimmerwaldienne, à Berne d’abord, puis à Stockholm avec Angelica Balabanova et trois adjoints suédois (Çarleson, Höglund et Nerman). De cette commission sortit, en 1919, l’Internationale communiste. Zimmerwald avait été une tentative de rassembler les socialistes divisés par la guerre et l’Union sacrée. Elle réussit alors et ouvrit la voie à la première vague révolutionnaire [1].