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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Souvenirs d’Angelica Balabanoff
Article mis en ligne le 27 février 2019
dernière modification le 4 octobre 2017

par ArchivesAutonomies

La tentative des socialistes italiens et suisses pour rassembler à Lugano en septembre 1914 les débris de l’Internationale et poursuivre la lutte contre la guerre fut suivie au printemps 1915 de conférences internationales des femmes et des jeunes du mouvement.

Quand je reçus une lettre de Clara Zetkin qui me demandait de l’aider à organiser une conférence où des représentants des travailleuses des pays belligérants et neutres pourraient manifester leur hostilité à la guerre, j’acceptai avec joie, et je la rencontrai à Lugano pour en discuter. Clara avait été si affectée par l’échec de la Social-Démocratie allemande, à laquelle elle avait consacré les meilleures années de sa vie, que je pensais qu’elle ne se remettrait jamais de ce choc. Après quelques jours de discussion, on décida d’organiser la réunion à Berne pendant la semaine de Pâques.

Les femmes bolcheviks qui vivaient en exil en Suisse — parmi lesquelles Kroupskaïa, la femme de Lénine, et Lilina, celle de Zinoviev — se montrèrent très intéressées par le projet de réunion. Naturellement, la Russie serait représentée par des déléguées vivant à l’étranger. Vu les difficultés de déplacement du moment, nous fûmes très heureuses d’accueillir des> déléguées d’Allemagne, de France, d’Angleterre et d’Italie aussi bièn que des pays neutres. C’était la preuve indéniable que la guerre n’avait pas détruit les liens de solidarité internationale chez les socialistes.

Notre conférence s’était donné pour tâche, d’une part d’exploiter au maximum le fait qu’en dépit de l’interdiction de leurs gouvernements et de l’opposition des dirigeants ouvriers, des femmes s’étaient réunies et avaient travaillé ensemble pour la paix et le socialisme ; d’autre part d’élaborer des mots d’ordre et de publier un tract destiné aux femmes pour lesquelles le refus de la guerre constituait une première approche des problèmes sociaux, afin de leur expliquer les causes et les conséquences de cette guerre et la manière d’y remédier.

Notre appel débutait ainsi : "Où sont vos maris, vos frères, vos fils ? Pourquoi doivent-ils s’entre-tuer et détruire avec eux tout ce qu’ils ont créé ? Qui bénéficie de ce cauchemar de sang ? Tout juste une petite poignée de profiteurs de guerre... Puisque les hommes ne peuvent plus parler, c’est à vous de le faire. Travailleuses des pays en guerre, unissez-vous !"

La conférence à elle seule fut une victoire morale, mais un incident menaça de détruire l’unanimité dont dépendait son impact. L’absence d’une seule signature à notre manifeste absence que la presse bourgeoise nationaliste ne manquerait pas d’exploiter — suffirait à convaincre l’opinion que "les Internationalistes étaient incapables de se mettre d’accord". Or les femmes bolcheviks, travaillant sous la direction de Lénine, déposèrent une résolution, sans rapport avec l’objet spécifique de la réunion, et que la majorité ne pouvait approuver. Elles réclamaient la rupture immédiate avec les directions des partis socialistes et ouvriers existants et la formation d’une nouvelle Internationale. Elles appelaient également à la transformation de la guerre en guerre civile.

La majorité des délégués s’opposèrent à cette résolution, non pas parce qu’elle était trop radicale ou qu’ils approuvraient la Seconde Internationale, mais parce qu’ils souhaitaient rester membres de leurs partis respectifs afin d’exercer une influence à la base. En outre, ils ne pouvaient se permettre de prendre des décisions engageant les partis auxquels ils appartenaient toujours dans une action spécifique d’une telle importance. Le désaccord résidait dans une différence de point de vue. Pour la plupart, nous désirions avant tout persuader les masses qu’il était encore possible d’avoir une action efficace et rapide. Lénine au contraire, par l’intermédiaire des femmes bolcheviks, ne se souciait que des problèmes politiques concernant l’avenir du mouvement. Dès le mois de novembre 1914, il avait lancé dans l’organe bolchevik publié en Suisse le mot d’ordre de "Vive la Troisième Internationale !"

Ce fut pour moi l’occasion de découvrir pour la première fois l’une des particularités du caractère de Lénine, dont je ne devais saisir toute la portée qu’après la Révolution d’Octobre. Tant qu’il resta un émigré, le chef d’une petite fraction minoritaire, je ne réussis pas à comprendre pourquoi il se préoccupait à ce point de la répartition des voix recueillies par les différentes résolutions lors des congrès internationaux et des réunions de l’Exécutif et pourquoi il gaspillait autant de temps à polémiquer avec des délégués qu’il n’avait de toute manière aucune chance de convaincre. Je fus particulièrement surprise de le voir observer cette même attitude durant la guerre, alors que la tragédie nous écrasait d’un tel poids, que notre mouvement était si affaibli, que les prises de positions d’une infime minorité d’intellectuels semblaient de peu d’importance. En Russie, où j’eus l’occasion de l’observer de plus près, je m’aperçus avec étonnement que même dans les moments les plus graves et les plus critiques, il consacrait autant de temps et d’énergie à essayer de persuader quelques délégués étrangers dont l’influence était insignifiante. Chaque individu, chaque événement social, Lénine les considérait d’un point de vue de stratège révolutionnaire. Sa vie tout entière était une affaire de stratégie, et il ne prononçait pas une parole en public qui n’eût une intention polémique. Le moindre incident, la moindre agitation constituaient un maillon dans la chaîne des causes et des effets, dont il devait tirer profit à des fins théoriques ou pratiques. Sachant, à n’en pas douter, que l’appui de quelques émigrés de plus ne lui servirait à rien, il n’en continuait pas moins à se battre pendant des heures et des jours entiers pour imposer ses résolutions et ses points de vue — à moins que ce fût pour les voir figurer, ainsi que ses polémiques, dans les annales des conventions socialistes. La Révolution eut beau lui conférer des pouvoirs et des responsabilités immenses, il demeura absorbé par les vieilles querelles internes entre Mencheviks et Bolcheviks.

Au Congrès des Femmes de Berne, les Bolcheviks, bien que parfaitement conscients de l’importance d’une unité de base, refusèrent de faire la moindre concession. A plusieurs reprises, Clara Zetkin leur demanda de retirer leur résolution. Elle était extrêmement malade et ceux d’entre nous qui savaient qu’elle ne tenait plus que par son extraordinaire pouvoir de volonté craignaient les effets de cette lutte sur sa santé. La discussion ayant continué des heures, sans résultat, Clara, totalement épuisée, suggéra une interruption de séance. Dans cet intervalle, elle se retira avec Lénine et les délégués bolcheviks dans une pièce à part. Là Lénine finit par accepter un compromis. Les Bolcheviks voteraient pour la résolution de la majorité, mais on ferait figurer la leur dans le rapport officiel de la convention. Nous étions sortis de l’impasse et la convention se terminait heureusement. Lorsque je me rendis dans la chambre de Clara Zetkin, elle avait eu une grave crise cardiaque et, pensant qu’elle allait mourir, elle appelait ses enfants en Allemagne.

Quelques semaines plus tard, la même situation se répéta au Congrès de la Jeunesse, organisé lui aussi à Berne. Là, l’effet fut encore plus désastreux. L’exemple du Congrès des Femmes avait encouragé les organisations de jeunesse socialistes — parmi lesquelles bon nombre de futurs soldats des trois prochaines années — à mettre sur pied une manifestation semblable. Un tel rassemblement présentait bien plus de risques pour ceux qui y participaient. Et cependant, un grand nombre de jeunes socialistes s’arrangèrent pour venir. Au début du congrès, les disciples de Lénine déposèrent une nouvelle fois leur amendement, et nous nous retrouvâmes dans la même impasse qu’auparavant. Alors qu’on s’épuisait en discussions stériles, je rencontrai Lénine au restaurant de la Maison du Peuple, assis à la même place où je l’avais vu conseiller ses partisans quelques semaines plus tôt. Je lui demandai sur un ton ironique :

"Vladimir Ilitch, êtes-vous venu pour le thé ou pour la résolution ?"

Il me répondit par un coup d’oeil ennuyé.

On finit par adopter le même compromis.

Le Parti italien décida d’intensifier ses efforts en vue de rassembler le plus grand nombre de socialistes des pays neutres et en guerre. On délégua Morgari, un de nos plus fameux députés, pour rencontrer les dirigeants de l’Internationale alors moribonde. La réaction de Vandervelde, son président, et membre du gouvernement belge, fut tout à fait typique : "Tant que les soldats allemands occuperont la Belgique, il ne sera pas question de paix", dit-il, tout en reconnaissant que l’Internationale était l’otage des Alliés.

Nous comprîmes bientôt qu’il ne nous restait plus qu’un moyen de sauver le prestige de l’internationalisme : prouver que l’échec de notre mouvement n’était pas général, que dans chaque nation en guerre, un certain nombre d’individus et de minorités demeuraient héroïquement attachés à leur foi.

Pour favoriser ce processus, et envoyer à Avanti des informations authentiques à partir d’un pays neutre, je m’étais installée en Suisse. C’est là que je reçus la nouvelle de la déclaration faite contre la guerre par Karl Liebknecht au Reichstag en décembre 1914, et Avanti fut le premier à la publier.

Très vite, nous éprouvâmes la nécessité d’établir des contacts réguliers entre les représentants des différents courants pacifistes et de prévoir des actions communes. L’idée d’un tel centre de coordination vint en grande partie de Robert Grimm, journaliste suisse et dirigeant socialiste actif et intelligent. Son journal, le Berner Tagwacht, publiait toutes les informations autorisées sur l’opposition à la guerre dans les divers pays. Et chaque fois qu’il venait à Berne, Morgari encourageait ce mouvement.

Nous commençâmes en secret les préparatifs d’une conférence socialiste contre la guerre. Son ouverture, dans la petite ville suisse de Zimmerwald, le 5 septembre 1915, avec des délégués allemands, français, italiens, russes, polonais, hongrois, hollandais, suisses, suédois, norvégiens, roumains et bulgares (les délégués des pays en guerre avaient fait preuve d’un courage et d’une fermeté indéniables, tout contact avec l’ "ennemi" pour discuter de la guerre risquant de passer pour une "trahison").

A cette époque, les relations entre la France et l’Allemagne constituaient le facteur déterminant de la guerre, et l’unité du mouvement dépendait dans une large mesure de la participation des délégués de ces deux pays à une action de paix. Dès qu’il leur fut donné de se réunir et de discuter de la situation, les représentants de ces deux peuples "irréconciliables" prouvèrent par leur attitude à quel point la campagne de haine nationaliste était artificielle ’et mensongère. Ce seul fait aurait suffi à justifier l’existence du mouvement Zimmerwald, quand bien même il n’aurait pas conduit à la résurrection de l’Internationale socialiste.

Les travaux débutèrent par un communiqué signé des délégués allemands et français. Ledebour et Hofman, pour l’Allemange, Merrheim et Bourderon, pour la France, s’offrirent à signer une déclaration, signifiant "cette guerre n’est pas la nôtre", et s’engagèrent à travailler à une paix sans annexions — paix qui contribuerait à dissiper les haines nationales. Ces propositions furent accueillies par des applaudissements prolongés. Durant l’élaboration du document, et tandis que je traduisais les discussions, je fus profondément impressionnée par l’attitude des délégués allemands qui insistèrent pour que l’évacuation immédiate de la Belgique figurât en tête de nos revendications. En outre, nous dûmes formuler un programme sur lequel tous les délégués puissent s’entendre, qui fût applicable à tous les pays et compris par tous les travailleurs.

La délégation russe comprenait des représentants des Bolcheviks, des Mencheviks et des Sociaux-Révolutionnaires. Sur les trente-cinq délégués présents à la conférence, Lénine en contrôlait huit, y compris le suisse Platten. Plus tard, ce bloc bolchevik ne se désigna plus que comme la "Gauche Zimmerwald".

Dans sa déclaration, notre majorité condamnait la guerre comme impérialiste des deux côtés, désavouait le vote des crédits militaires et appelait à lutter contre la guerre, pour le socialisme. Mais les Bolcheviks, comme ils l’avaient fait aux Congrès des Femmes et de la Jeunesse, s’obstinèrent à défendre leur résolution, qui préconisait le déclenchement de la "guerre civile", la rupture immédiate avec la Seconde Internationale et l’organisation d’une troisième. Finalement, ce furent eux qui suggérèrent cette fois le même compromis — probablement parce que dans ses réunions "fractionnelles" internes avec les délégués qu’il désirait convaincre, Lénine avait eu moins de chance qu’il ne l’avait espéré. (La discussion avec le délégué français, Merrheim, dura à elle seule huit heures.) Le manifeste, qui fut finalement voté à l’unanimité, affirmait : "Les partisans de la guerre vous mentent lorsqu’ils vous déclarent que cette guerre libérera les nations opprimées et servira la démocratie. En réalité, ils sont en train d’enterrer la liberté des autres nations tout comme l’indépendance des autres peuples... A vous tous, hommes et femmes des classes laborieuses, à tous ceux qui souffrent de et par la guerre, nous disons ceci : "Par-delà les frontières, par-delà les champs de bataille et les nations dévastées, prolétaires de tous les pays, unissez-vous !"

La conférence nomma un exécutif de quatre membres, Robert Grimm et Charles Naine du parti suisse, Morgari et moi-même du parti italien. Le siège du mouvement fut établi à Berne et son Comité exécutif prit le nom de Comité Socialiste International (C. S . I. ).

Il est impossible de déterminer exactement quelle fut l’influence de ce manifeste, lancé à un moment où l’ivresse patriotique avait atteint son apogée. Il portait les signatures de socialistes et de syndicalistes célèbres dans leur pays, et l’on peut supposer qu’un tel exemple de courage et de sens des responsabilités eut au moins pour effet d’attiser la flamme de la conscience internationaliste, partout où ces mots furent lus.

Au début de 1916, il devint évident que la Guerre mondiale ne finirait pas de sitôt. Le conflit s’enlisait et chacun des gouvernements avait décidé de se battre jusqu’au bout. Quant à la patience et à l’endurance des victimes, elles s’avéraient supérieures à tout ce que partisans et adversaires de la guerre avaient pu imaginer. L’activité grandissante du mouvement Zimmerwald témoignait toutefois du désir croissant des groupes ouvriers d’organiser une action internationale contre la guerre. Mais avec l’aggravation de la censure et de la répression, notre tâche de coordination se révéla de plus en plus difficile.

Cependant l’heure avait sonné où les partisans de Zimmerwald, en nombre suffisant, pouvaient désormais se risquer à prendre publiquement position dans les divers parlements. Nous nous efforçâmes d’organiser des réunions avec différents groupes parlementaires favorables à notre programme, afin de les engager à aligner leurs déclarations sur les nôtres et à réclamer la paix immédiate sans annexions. Pour ce qui était des socialistes italiens, ils ont devancé cette initiative, en faisant connaître aux masses, aussi bien qu’aux conservateurs et aux militaristes, le contenu du manifeste Zimmerwald, et cela non seulement à la Chambre des députés, mais aussi dans les centaines de conseils municipaux et régionaux. Cependant, dans les autres pays d’Europe, où les partisans du Zimmerwald constituaient une minorité, les efforts de ceux-ci furent désavoués par les représentants majoritaires de leurs partis. Ce fut notamment le cas dans des pays aussi déterminants que l’Allemagne et la France. Ainsi en Allemagne, en 1916, un nombre grandissant de députés socialistes, conduits par Karl Liebknecht et Otto Rühle, refusèrent de voter les crédits de guerre, et leurs dirigeants furent exclus des groupes parlementaires du Parti. Le début de l’année avait vu s’installer une opposition ouverte entre partisans et adversaires de la guerre au sein de la social-démocratie allemande. Mais l’attitude des représentants hostiles à la guerre eut peu d’influence aussi longtemps qu’elle ne fut pas reprise dans les autres pays.

Nous décidâmes d’organiser une seconde conférence de Zimmerwald, à laquelle participeraient le plus possible de délégués parlementaires. Celle-ci eut lieu à Kienthal, une petite ville blottie dans les Alpes suisses, le 24 avril 1916.

Quarante-trois délégués arrivèrent d’Allemagne, de France, d’Italie, de Russie, de Pologne, de Serbie, de Lettonie et de plusieurs pays neutres. Parmi les délégués français, figuraient trois membres de la Chambre des députés : Paul Brizon, Raffin Dugens et Alexandre Blanc. Ces trois "pèlerins de Kienthal", comme on les appela ensuite, méritent d’avoir une place dans l’histoire pour le courage dont ils firent preuve. Même les Français qui les ont autrefois dénoncés comme "traîtres" ont parlé d’eux avec respect.

Ma tâche consistait à faire se rencontrer les délégués français et allemands et à traduire leurs discussions. Je devais reproduire fidèlement non seulement leurs propos, mais aussi l’esprit qui les animait, afin de créer une atmosphère de camaraderie et éviter tout malentendu. Ce qui n’était pas facile, dans la mesure où ces délégués différaient largement en âge et en formation. C’était la première fois que les trois députés français assistaient à une conférence internationale, et le discours de Brizon, notamment, apparut à bon nombre de marxistes comme un tissu de platitudes, pour ne pas dire de futilités. Par la suite, sa participation aux séances du Comité, et sa remarquable présentation des positions du Zimmerwald, lorsqu’en compagnie de ses camarades délégués il refusa de voter les crédits de guerre, prouvèrent s’il en était besoin que le ton de son discours ne reflétait en rien la profondeur de ses convictions.

Après avoir insisté sur le fait que la guerre aboutirait nécessairement à la défaite des peuples des deux camps, et réclamé une paix immédiate sans annexions, notre déclaration continuait ainsi :

"Vos gouvernements et leur presse vous ont dit qu’il fallait poursuivre la guerre afin d’abolir le militarisme. Ne vous y trompez pas. Le militarisme d’une nation ne peut être aboli que par son propre peuple.

Ils vous déclarent qu’il faut étendre la guerre pour que ce soit la dernière. C’est faux. Jamais une guerre n’a empêché la guerre. Au contraire, elle engendre des désirs de revanche.

Seule la victoire du socialisme peut conduire à une paix durable !"

Les partisans des Bolcheviks, qui s’étaient constitués en "aile gauche", appelèrent à nouveau à la formation immédiate d’une troisième Internationale. Comme les événements des sept derniers mois avaient déçu nombre de ceux qui avaient cru jusque-là à l’action de la Seconde Internationale, la résolution des Bolcheviks connut plus de succès à Kienthal qu’à Zimmerwald. Mais comme d’habitude, ceux-ci ne songeaient qu’à favoriser un mouvement minoritaire, alors que la plupart d’entre nous désiraient rallier le maximum de travailleurs pour créer un mouvement de masse.

J’avais servi le mouvement Zimmerwald depuis ses débuts, assistant à toutes les réunions, à toutes les rencontres officieuses. Mesurant le courage et les difficultés de chacun, je n’accordais aux résolutions séparées et aux controverses de fraction qui s’élevaient dans le mouvement qu’une importance secondaire. L’évolution ultérieure des partis radicaux et les manoeuvres des Bolcheviks russes — aujourd’hui communistes — n’ont fait que me renforcer dans ma position. J’ai toujours cru que l’émancipation du travail avait comme condition première l’éveil des masses à la conscience de leurs droits d’hommes et de citoyens. Les Bolcheviks, eux, ont toujours affirmé que la transformation du système social serait l’oeuvre d’une minorité relativement petite, dirigée par une minorité encore plus petite.

Tandis que la guerre se poursuivait, on vit apparaître, pour restaurer la paix, divers projets et combinaisons utopiques, visant pour la plupart à concilier entre eux les intérêts impérialistes des différents gouvernements et à les réconcilier avec ceux des travailleurs hostiles à la guerre. Notre réunion de Kienthal eut le mérite d’avertir les socialistes de l’illusion de pareilles tentatives et de souligner le fait que le militarisme et la guerre s’appuyaient sur une situation qui devait être elle-même supprimée.

La conférence s’acheva à l’aube du 1er mai 1916. Bien que j’eus travaillé sans faiblir quarante-huit heures d’affilée, je proposai d’attendre que le soleil se levât sur la journée internationale du travail — symbole de l’unité de la classe ouvrière.