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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Lénine, les bolchéviks et Zimmerwald - Rosmer
Article mis en ligne le 27 février 2019
dernière modification le 2 avril 2019

par ArchivesAutonomies

Les promoteurs et les organisateurs des conférences de Zimmerwald furent les socialistes italiens et suisses, agissant conjointement depuis la conférence qui les avait réunis à Lugano, en septembre 1914. Mais l’homme qui les domina, ce fut incontestablement Lénine. Non qu’il ait imposé ses vues dès l’abord. Tout au contraire. Il y fut toujours en minorité ; ses thèses et ses projets de manifeste furent écartés, mais il savait se satisfaire des compromis élaborés pour permettre des votes d’unanimité, chaque fois plus près de lui parce que c’étaient de premiers pas dans la bonne voie ; ce rassemblement d’internationalistes préfigurait la Troisième Internationale. Il est le zimmerwaldien le plus conséquent, celui qui voit dès le premier jour ce que ce nouveau regroupement signifie, ce qu’il implique, où il mène inévitablement ; les déclarations et résolutions le disent, et s’il se fait exigeant et pressant, c’est parce qu’il entend qu’elles se reflètent dans l’action quotidienne de ceux qui les formulent et les ratifient.

Il vaut la peine qu’on s’y arrête car l’image qu’on se fait généralement de lui durant cette période a été complètement faussée. On le voit comme un personnage borné, buté, sectaire, pas très intelligent, juste capable de jeter brutalement à la face de ses interlocuteurs des slogans : défaitisme, guerre civile, scission, qu’il faut approuver sur-le-champ. Merrheim et ceux qui comme lui ont renié Zimmerwald en 1917-1918 ont contribué à créer cette image déformée ; plus encore sans doute Zinoviev, à cause du choix qu’il fit d’articles écrits par Lénine et par lui, de 1914 à 1916, et publiés dans toutes les langues en 1922 sous le titre Contre le courant, dans le seul but non d’apporter sa contribution à l’histoire de cette période, mais de consolider sa position à l’intérieur du Parti communiste russe et de l’Internationale communiste. On a alors un Lénine polémiste impitoyable, dont les idées ne varient pas d’une ligne, et un parti bolchévik tout entier acquis à ses vues. Sont alors venus les "historiens" de l’ère stalinienne, avec leur manipulation habituelle des faits, leurs omissions et leurs ajoutés [1].

Les pièces authentiques abondent cependant où l’on peut trouver toutes les informations désirables, précises et concordantes, qui permettent de suivre dans leur développement, et pour ainsi dire au jour le jour, les idées et l’activité de Lénine, et celle des membres de son parti.

Dans la première partie de cet ouvrage, j’ai exposé l’attitude des divers groupes et partis socialistes russes de Paris lors du déclenchement de la guerre. Tous se décomposèrent en trois tendances : "défensistes" et internationalistes formant les plus extrêmes, à droite et à gauche, et un centre qu’on peut qualifier d’attentiste [2]. Le groupe parisien des bolchéviks eut donc ses défensistes qui, comme les autres, s’engagèrent dans l’armée française. D’après I. P. Khoviavko, c’est au cours d’une réunion du groupe, au début d’août 1914, que 11 de ses membres s’affirmèrent défensistes — sur 94. Encore faut-il ajouter que les non-défensistes firent peu parler d’eux, ils furent peu actifs, infiniment moins agissants que le groupe de Naché Slovo qui, à l’aide de son quotidien, rassembla les internationalistes des diverses formations et tendances, se lia étroitement avec les zimmerwaldiens français et entra au Comité pour la reprise des relations internationales. Il semble même que Lénine, impatient de trouver partout des correspondants, n’en eut pas parmi ce groupe — ses lettres n’en mentionnent aucun — et il dut envoyer à la fois, Inessa Armand à Paris pour recueillir des informations et établir une liaison, et Safarov pour y demeurer et travailler parmi les ouvriers français [3].

Prenons les faits au début de la guerre. Lénine vivait alors en Galicie, dans les environs de Cracovie ; territoire ennemi qu’il faut quitter au plus vite. Perquisitionné, puis emprisonné par la police autrichienne, il est libéré après quinze jours d’incarcération. Il arrive à Zurich le 5 septembre, et son premier soin est d’écrire à Victor Adler : "Je suis bien arrivé à Zurich avec toute la famille (sa femme et la mère de Kroupskaïa). Ainsi votre aide m’a été très utile... Meilleurs vœux et toute ma gratitude." (Notons-le en passant : Lénine ne faisait pas de la muflerie une vertu bolchéviste.) Il se préoccupe aussitôt de l’installation indispensable pour pouvoir se mettre au travail au plus vite. Le lendemain il est à Berne et écrit à Karpinsky, conservateur de la Bibliothèque russe à Genève pour lui demander en même temps des renseignements d’ordre pratique pour le logement, les statuts de la Société de lecture où il avait l’habitude de travailler, et enfin : "Y a-t-il une imprimerie russe ? Est-il possible de publier des tracts ? En russe ? avec des précautions particulières ou comme auparavant ? contre la guerre et contre le nouveau type de nationalistes — de Haase à Vandervelde."

Le déclenchement de la guerre a brisé l’organisation bolchévique. Qu’en reste-t-il ? Où sont maintenant les émigrés ? Le Comité d’organisation qui, à Paris, servait de centre aux groupes bolchéviks hors de Russie, s’était désintégré : deux de ses membres s’étaient engagés dans l’armée française, un troisième s’était retiré. Ainsi put-on écrire que lorsque Lénine et Zinoviev allèrent de Galicie en Suisse, ils emportèrent avec eux tout ce qui restait de l’organisation centrale bolchévique à l’étranger.

La situation générale, et celle de son propre parti, incitent Lénine à exposer ses vues sans plus attendre "sur les causes et la nature de la guerre, et sur la tactique que les social-démocrates fidèles à Marx doivent adopter". Il rédige des thèses qui sont approuvées, après des corrections non essentielles, par quelques bolchéviks qu’il a pu réunir à Berne, les 6-7 septembre. G. L. Chklovsky, chez qui la réunion a eu lieu, écrit à ce sujet :

Je puis témoigner que les bases fondamentales de la tactique de Lénine dans la guerre impérialiste ont été formulées par lui en Autriche durant les premiers jours de la guerre, car il les apporta à Berne complètement élaborées.

Thèses en sept points qui expriment en effet les idées que Lénine ne cessera de défendre, non cependant sans y apporter d’importantes modifications au cours des discussions qu’elles provoquent, et dont il est intéressant de détacher certains passages :

Par. VI. — Du point de vue de la classe ouvrière et des masses travailleuses de tous les peuples de Russie, le moindre mal serait la défaite de la monarchie tsariste et de son armée qui opprime la Pologne, l’Ukraine et d’autres peuples de Russie, qui, en outre, attise les haines nationales dans le but de renforcer l’oppression d’autres nationalités par les Grands-Russes, et pour stabiliser la réaction et le barbare gouvernement de la monarchie tsariste.
Par. VII. — Pour porter la propagande dans toutes les langues, il est absolument nécessaire d’organiser des cellules et des groupes clandestins dans les armées de toutes les nations, de mener une lutte sans merci contre le chauvinisme et contre le « patriotisme" des petits-bourgeois et contre la bourgeoisie de tous les pays, sans exception. Il est impératif d’en appeler à la conscience révolutionnaire des masses ouvrières qui portent l’écrasant fardeau de la guerre et qui sont hostiles au chauvinisme et à l’opportunisme [4], contre les leaders de l’Internationale qui ont trahi le socialisme. Ensuite, comme mot d’ordre d’action immédiate l’agitation en faveur des Républiques allemande, polonaise, russe et autres, parallèlement à la transformation des États actuellement séparés en États-Unis républicains d’Europe.

Ces deux paragraphes permettent d’importantes constatations. "États-Unis d’Europe" — Lénine en était donc alors partisan, et aussi les bolchéviks qui ratifiaient ses thèses [5]. A la même époque, également en Suisse où il était arrivé peu de temps avant Lénine, Trotsky lançait le même mot d’ordre en conclusion d’une étude sur "la guerre et l’Internationale". Il le maintint tandis que Lénine y renonça par la suite ; mais son premier mouvement avait été le bon : une Europe socialiste eût été possible à la fin de la guerre ; en tout cas, la lutte pour une telle Europe, la seule réalisable comme cela n’est que trop clair aujourd’hui, aurait eu d’immenses conséquences sur la vie internationale.

Mais c’est sur le "défaitisme" qu’il faut s’arrêter. On remarque que cette première formulation de Lénine est très circonstanciée. Il ne pense qu’à la Russie et il ne parle que d’elle : une victoire consoliderait le tsarisme ; la défaite c’est sa fin. Cela n’allait pas plus loin que l’attitude des libéraux en 1904, lors de la guerre russo-japonaise ; ils étaient défaitistes pour les mêmes raisons. Mais même formulé ainsi, le "défaitisme" de Lénine souleva une forte opposition dans son propre parti ; en fait, la quasi-unanimité y était hostile. Les témoignages abondent : Baevsky note, après avoir reçu le manifeste du Ier novembre, que le mot d’ordre de "défaite de son propre pays" se heurta à de vives objections, en Russie ; la tendance quasi générale était d’éliminer le mot "défaite" comme "très odieux". Chliapnikov rappelle également que, tandis que les thèses reflètent l’état d’esprit des travailleurs du parti, la question du défaitisme cause de la "perplexité". La "perplexité" et même l’opposition formulée persistèrent malgré les arguments que Lénine avançait en faveur de sa thèse. Dans le journal qu’il publiait en Suisse, le Sotsial Demokrat, on lit, à la date du 29 février 1916, que "l’organisation bolchévique de Moscou a adopté le manifeste à l’exception du passage concernant la défaite de son propre pays. Baevsky rapporte qu’il y avait d’autres manifestations de la répugnance à l’égard du point de vue défaitiste chez les travailleurs du parti en Russie et hors de Russie "non seulement au début de la guerre mais même après la Révolution de Février".

De Genève, Karpinsky écrit, le 27 septembre 1914, une longue lettre de discussion des thèses. Il demande une autre rédaction du paragraphe VI parce que tel qu’il est rédigé, il risque d’être mal interprété ; on comprendra que les social-démocrates russes souhaitent la victoire de l’Allemagne et la défaite de la Russie. "Il faudrait donner une explication objective de notre position." (Incidemment, il trouve exagéré de dire que l’Internationale s’est effondrée politiquement et idéologiquement ; elle traverse seulement une crise difficile, mais elle n’est pas morte et ne peut pas mourir.)

Dans le manifeste du 1er novembre, signé cette fois du Comité central du parti, la question est reprise en ces termes : "Dans les conditions présentes, il est impossible, du point de vue du prolétariat international, de déterminer quel est le moindre mal pour le socialisme : la défaite d’un groupe de nations belligérantes ou la défaite de l’autre. Mais pour nous, social-démocrates russes, il n’y a pas le moindre doute sur ce qui constitue le moindre mal."

Trotsky était nettement hostile à cette conception. Dans une lettre à la rédaction du Kommunist — revue dirigée par Piatakov et Eugénie Boch qui avait sollicité sa collaboration il écrit qu’il "ne pourrait en aucun cas partager l’opinion de Lénine sur le défaitisme "moindre mal" parce qu’elle témoigne d’une parenté fondamentale avec la méthodologie politique des social-patriotes, parenté pour laquelle il’ n’y a aucune justification, et qui substitue une orientation sur la ligne du moindre mal à la lutte révolutionnaire contre la guerre sur la base des conditions qui lui ont donné naissance" (Naché Slovo, 4 juin 1915).

Au cours des débats de la conférence de Berne, réunissant les bolchéviks vivant hors de Russie (27 février-4 mars 1915) une même hostilité s’exprima, notamment de la part de Boukharine, si forte que, pour faire l’unanimité sur la résolution de clôture de la conférence, Lénine proposa la rédaction suivante : "Dans chaque pays, la lutte contre le gouvernement qui poursuit une guerre impérialiste ne doit pas être suspendue par la possibilité de la défaite de cette nation causée par l’agitation révolutionnaire ; la défaite de l’armée gouvernementale affaiblit ce gouvernement, aide à libérer les peuples qu’il opprime, et rend la guerre civile contre les classes dirigeantes plus aisée" (dans les thèses qu’il avait soumises à la conférence, Boukharine se prononçait pour "une unification des nations dans des "États-Unis socialistes républicains d’Europe").

Autre adversaire du "défaitisme" : Rosa Luxembourg. Dans la brochure, publiée sous le pseudonyme de Junius, posant la ’question "Qu’est-ce qui vaut mieux ? la victoire ou la défaite ? elle répondait : l’une et l’autre sont également indésirables, et ce n’est pas ainsi qu’il faut envisager les problèmes nés de la guerre pour préparer l’intervention révolutionnaire du prolétariat."

Cette hostilité quasi générale au mot d’ordre "très odieux" n’empêche pas Lénine de le maintenir, d’autant plus qu’il croit le voir confirmé par les faits, ainsi qu’il le dit à Chliapnikov dans une lettre datée de Sorenberg, 23 août 1915 :

Les événements en Russie ont pleinement confirmé notre position que ces idiots, les social-patriotes (d’Alexinsky à Tchkhéidzé) ont baptisé "défaitisme". Les faits ont prouvé que nous avions raison. Les échecs militaires continuent à ébranler les fondements du tsarisme et facilitent l’union des ouvriers révolutionnaires en Russie et dans les autres pays. Ils disent : Que ferez-vous, si "vous", les révolutionnaires, abattez le tsarisme ? A quoi je réponds : a) notre victoire enflammera cent fois le mouvement de la gauche en Allemagne ; b) si "nous" écrasions le tsarisme complètement, nous offririons la paix à tous les belligérants à des conditions démocratiques et, s’ils refusaient, nous mènerions une guerre révolutionnaire.

L’autre point important du programme : transformation de la guerre impérialiste en guerre civile, ne provoquait pas les mêmes controverses ; il était contenu implicitement mais très nettement dans la résolution de Stuttgart, que l’opposition invoquait partout contre les directions social-patriotes : "Au cas où la guerre éclaterait néanmoins, ils ont le devoir de s’entremettre pour la faire cesser promptement, et d’utiliser de toutes leurs forces la crise économique et politique créée par la guerre pour agiter les couches populaires les plus profondes et précipiter la chute de la domination capitaliste."

Mais si Lénine le rappelle à chaque occasion, s’il demande que les actes suivent les paroles, cela ne veut pas dire qu’il attend des zimmerwaldiens qu’ils déclarent hic et nunc une insurrection armée, proclament la révolution, etc. Il connait trop bien les conditions de l’action ; contre Boukharine, il défendra même l’élaboration d’un programme minimum, la lutte pour les réformes. Dans la discussion de la brochure de Junius, il précise très clairement sa position, disant : ce qu’il fallait faire dans le premier temps de la guerre, — et ce qu’il faut faire encore aujourd’hui, c’est :

méditer, préparer systématiquement des actes conséquents, pratiques, indiscutablement réalisables quel que fût le rythme du développement de la crise révolutionnaire, des actes selon la ligne de la révolution imminente ; ces actes sont indiqués dans une résolution de notre Parti :

1° voter contre les crédits de guerre ;
2° rompre avec toute union sacrée ;
3° créer une organisation illégale ;
4° provoquer la fraternisation dés soldats ;
5° soutenir toutes les manifestations révolutionnaires des masses.

Les succès sur ces cinq points conduiraient inévitablement à la guerre civile.
La proclamation d’un tel programme historique aurait eu, sans aucun doute, une formidable signification — seulement au lieu d’un programme national allemand, il fallait un programme prolétarien, international et socialiste.

Le pacifisme n’est pas, et ne peut pas être le programme socialiste ; mais il importe de comprendre ce qu’il représente, et après avoir écrit que "sans abandonner leur programme, les révolutionnaires peuvent et doivent, dans certains circonstances ; s’allier aux pacifistes bourgeois", Lénine explique :

L’aspiration à la paix parmi les masses dénote souvent un commencement de protestation, de révolte, un premier pas vers la compréhension du caractère réactionnaire de cette guerre. Il est du devoir de tous les socialistes de bien tirer parti de cet état d’esprit. Ils devront donc prendre part à toute démonstration, à tout mouvement des masses dans ce sens. Mais en même temps, les socialistes ne veulent point tromper les masses ni leur inculquer aucune illusion ; ils leur expliqueront que, sans mouvement révolutionnaire, sans révolution, on ne pourra obtenir une paix durable, une paix sans annexions, sans oppression de nations, sans brigandage, une paix qui ne porte pas dans son sein des germes de guerre future. Car ces illusions ne pourraient que servir la diplomatie secrète des gouvernements en guerre et leurs plans contre-révolutionnaires. Tous ceux qui désirent véritablement une paix durable, une paix démocratique devront mener une action pour la guerre civile contre les gouvernements et contre la bourgeoisie.

Comme le montre ce rapide rappel de textes, la pensée de Lénine est infiniment plus nuancée, plus attentive aux faits, plus soucieuse des situations particulières que ne le laisse supposer une information insuffisante ou tendancieuse, et comme également tend à le faire croire la forme de sa polémique qui est rude et se complaît trop souvent dans l’invective contre les personnes. Pas étonnant pourtant qu’il s’irrite contre Kautsky, par exemple, quand il le voit ergoter au sujet de sa fameuse déclaration : l’Internationale n’est pas un instrument efficace en temps de guerre, elle est essentiellement un instrument de paix ajoutant, mais "cela ne veut pas dire que l’Internationale doive se taire en temps de guerre" et encore : "A première vue, la guerre mondiale actuelle n’est pas une guerre impérialiste ; et cependant c’en est une."

Mais il n’est pas moins dur avec les siens. Car s’il y a des divergences entre zimmerwaldiens, il n’y en a pas moins au sein de sa fraction de gauche, et parmi les bolchéviks eux-mêmes. Il malmène Piatakov et Eugénie Boch, arrivés en Suisse après un long voyage, et plus particulièrement Boukharine lorsque celui-ci défend l’idée d’un "bolchévisme à l’échelle de l’Europe occidentale". "Je n’attribue pas, riposte-t-il, une signification particulière au désir de maintenir le mot "bolchévisme", car je connais quelques "vieux bolchéviks" dont je prie Dieu de me préserver, mais ce que Boukharine demande c’est plutôt une version médiocre du vieil "économisme". "Économisme", déjà la pire injure qu’il aggravera cependant encore en parlant d’"économisme impérialiste". La polémique devient si âpre, qu’au moment de quitter la Suède pour l’Amérique, Boukharine écrit à Lénine : "En tout cas, je vous demande une chose : si vous voulez polémiquer, gardez un ton qui n’oblige pas à une rupture. Ce me serait très pénible, pénible au-delà de mes forces, si le travail commun, même dans l’avenir, devenait impossible. J’ai pour vous le plus grand respect et vous considère comme mon maître en socialisme, et je vous aime."

Mais si ces rudesses, ces impatiences l’entraînent parfois à forcer la note, elles ne l’empêchent pas d’apprécier sainement les situations et les mouvements. A Safarov, qui s’est plaint des difficultés qu’il rencontre dans son travail parmi les ouvriers de Saint-Nazaire, il écrit (10 février 1916) : "Il n’est pas vrai que les Français soient incapables d’entreprendre un travail illégal systématique. Ils ont appris rapidement à se mettre à l’abri dans les tranchées ; ils apprendront aussi bien vite les conditions particulières de l’activité illégale, et de la préparation systématique de l’action révolutionnaire des masses. J’ai confiance dans le prolétariat révolutionnaire français ; il poussera en avant l’opposition française."