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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Circulaire du CSI
10 février 1916
Article mis en ligne le 27 février 2019
dernière modification le 5 janvier 2019

par ArchivesAutonomies

Le 10 février 1916 déjà, la Commission socialiste internationale convoquait une nouvelle conférence pour le début d’avrils 1916.

La raison de cette convocation fut exposée par la commission aux partis et groupes affiliés, au moyen de la circulaire suivante :

Chers camarades,

En septembre 1915, à Zimmerwald, des délégués d’organisations et de groupes socialistes ont fait le premier pas pratique pour le rétablissement des liens du prolétariat international sur la base de la solidarité de classe, d’une solidarité qui ne connaît pas de frontières et qui unit les travailleurs dans la lutte pour le socialisme, aussi bien en temps de paix qu’en temps de guerre.

Le manifeste de Zimmerwald a trouvé un profond écho dans les cœurs et dans les cerveaux des prolétaires du monde. Des partis officiels, ou parties de ceux-ci, des organisations syndicales, socialistes, des associations de femmes et de Jeunesse socialiste, de nombreuses personnes individuellement ont adhéré chaleureusement à l’action tracée par la conférence de Zimmerwald pour la reprise de la lutte de classe et de la guerre contre la guerre.

Dans les pays belligérants aussi bien que dans les pays neutres se produit un mouvement plus ou moins prononcé de protestation contre la guerre. Des centaines et centaines de réunions d’ouvriers ont eu lieu soit en Allemagne, soit en France, en Angleterre, en Italie, en Russie, dans les pays balkaniques, etc. Des congrès et des conférences, des partis officiels et, en Italie même certaines administrations publiques ont approuvé la ligne de conduite du manifeste de Zimmerwald. C’est ainsi que notre appel a servi de signe de ralliement, de renouveau spirituel pour le prolétariat international et socialiste.

Depuis la conférence de Zimmerwald, la situation internationale s’est encore aggravée, les victimes dans les Etats belligérants augmentent de jour en jour, en même temps que la cherté de la vie et la misère, favorisées par une spéculation effrontée protégée par une corruption toujours croissante, menacent la force vitale des peuples.

Tandis que l’accumulation des charges et des sacrifices grandit toujours, la guerre gagne encore en extension. La Bulgarie a été entraînée dans le cercle des pays belligérants. La Grèce a vu violer sa neutralité après celle de la Belgique et du Luxembourg. Le mensonge du soi-disant droit des peuples a été démasqué, ce droit a été foulé aux pieds par tous les gouvernements. Et déjà nous voyons surgir de nouvelles perspectives de guerre. L’antagonisme des intérêts capitalistes impérialistes menace d’entraîner dans la catastrophe la Suède et la Roumanie, tandis que le capitalisme américain, tout en contribuant à prolonger la guerre par ses spéculations effrontées, déploie une activité fiévreuse en poussant les Etats-Unis vers ces mêmes armements qui ont creusé l’abîme où s’engloutissent tant de cadavres humains...

Cette situation prouve encore une fois et avec la plus grande évidence que le capitalisme moderne est inconciliable, non seulement avec les intérêts de la classe ouvrière, non seulement avec les exigences du développement historique, mais avec les besoins élémentaires de toute communauté humaine. En effet, les événements ont démontré qu’aucune nation opprimée ne peut obtenir sa liberté et son indépendance des gouvernements capitalistes et par des guerres de conquête impérialiste. Comme le prouve l’exemple des Etats balkaniques et tout particulièrement le sort tragique de la Serbie et de l’Arménie, les petits Etats et les nations opprimées ne sont que des pions sur l’échiquier impérialiste de la haute finance. Après s’en être servi, on les sacrifiera tout aussi bien que la classe ouvrière sur l’autel des intérêts capitalistes.

Dans ces conditions, chaque défaite et chaque victoire signifient dans la guerre actuelle une défaite du socialisme et de la démocratie. Sauf le cas d’un mouvement révolutionnaire du prolétariat international, la guerre, quelle que soit sa fin — défaite ou victoire— n’aura pour résultat que le renouvellement du militarisme, l’augmentation de la soif de conquête impérialiste, le renforcement des antagonismes internationaux et des rivalités nationales qu’on prétendait éliminer par cette guerre. La guerre a provoqué, à l’intérieur de tout Etat, une réaction inouïe, toujours croissante, un affaiblissement du contrôle exercé par l’opinion publique et l’opposition. Les parlements, dans tous les pays, sont ainsi devenus les instruments dociles du militarisme.

Les masses ouvrières elles-mêmes se rendent instinctivement compte du sort que la guerre leur prépare, se lèvent spontanément contre les auteurs de la guerre et ses conséquences. En Allemagne, des millions de femmes et d’hommes ont manifesté à plusieurs reprises, aussi bien à Berlin qu’en province, contre la cherté de la vie, en réclamant la fin immédiate de la guerre. En Angleterre, les masses ouvrières protestent avec une énergie toujours plus forte contre les partisans du service militaire obligatoire. En Russie, plus de cent mille ouvriers votent contre la participation de leurs délégués aux comités de mobilisation industrielle et se refusent ainsi à partager, de près ou de loin, la responsabilité de la guerre. En même temps éclatent des grèves politiques à Saint-Petersbourg, à Moscou, à Kharkov, à Nijni-Novgorod, auxquelles participent des centaines de milliers de prolétaires, affirmant ainsi la volonté du prolétariat russe de ne pas adhérer à l’union sacrée et de continuer sa lutte libératrice contre le tsarisme. Même dans les tranchées, où des manifestations de camaraderie spontanées entre les soldats des armées ennemies ne sont pas rares, la volonté de protester contre la guerre s’affirme. Dans tous les pays belligérants, les peuples commencent à ne plus croire aux légendes de la guerre libératrice et commencent à se rendre compte que la soi-disant défense nationale n’est en réalité qu’un moyen pour asservir les masses à l’impérialisme.

Obligés à tenir compte du mécontentement croissant des masses organisées, les états-majors de ceux des partis socialistes qui ont accepté leur part de responsabilité dans la guerre actuelle, pour apaiser l’impatience des masses, ont eu recours à quelques vains gestes. Se basant sur une politique de réconciliation de classes et sur l’Union sacrée, ces gestes n’ont servi qu’à renforcer davantage la soumission volontaire du prolétariat aux classes gouvernantes et à prolonger la guerre.

En Allemagne, pour entraver l’opposition de la classe ouvrière à la politique « de la guerre à outrance », la majorité des dirigeants socialistes ont pris prétexte d’une interpellation sur la paix pour exprimer leur confiance dans la politique de guerre et dans les intentions pacifiques du gouvernement. Ils l’ont fait après les déclarations du gouvernement qui ne laissent pas de doute sur les plans d’annexion contre la Belgique, la Pologne, etc. En face de la misère croissante et de la cherté de la vie, les représentants de la majorité du parti et des syndicats n’ont rien trouvé de mieux que de prêcher à la classe ouvrière la modération, l’économie et l’abstention de toutes les revendications de classe.

En France, aux masses populaires désirant ardemment la paix, le parti officiel a répondu par des phrases vides sur les conditions de paix durable dont ils ont confié la réalisation aux diplomates de l’impérialisme. Le congrès de ce parti confirma la proclamation de « l’Union sacrée », la nécessité de voter les crédits de guerre et de continuer à laisser leurs chefs comme otages dans le ministère bourgeois. Il inaugura la lutte à outrance contre la propagande de la minorité socialiste qui mène courageusement la guerre à la guerre.

La majorité des socialistes autrichiens et anglais reste sur ce même terrain du socialisme patriotique. Même une petite minorité de social-démocrates et de socialistes révolutionnaires russes ont conclu un pacte nationaliste avec le tsarisme.

Qu’a fait pendant ce temps le Bureau socialiste international ? Déjà à Zimmerwald, on a dû constater qu’il a complètement failli aux devoirs qui lui étaient imposés par les décisions des congrès internationaux de Stuttgart, de Copenhague et de Bâle. Son inactivité prolongée, aussi bien que la récente déclaration de son secrétaire au congrès socialiste de Hollande prouvent qu’il n’a guère l’intention de changer d’attitude. Au nom de la commission exécutive du Bureau socialiste, son secrétaire a tenté de faire croire qu’on peut, en même temps, prêcher la soi-disant défense nationale, à savoir l’appui au gouvernement bourgeois-capitaliste, et maintenir une Internationale « plus vivante que jamais ». C’est faux et cela ne conduit qu’à duper les masses.

En luttant d’un commun accord avec la bourgeoisie de son pays contre l’impérialisme d’un autre pays, le prolétariat fortifie son plus grand ennemi : sa propre classe dirigeante. Il travaille ainsi à sa misère et à la destruction du prolétariat des autres pays belligérants. L’Internationale ne peut exister si ses sections accordent à leur gouvernement les instruments destinés à massacrer le prolétariat des autres pays. Elle ne peut exister si certaines de ses sections étouffent l’esprit de combativité des masses, elle ne peut subsister en formulant et en adressant aux gouvernements des voeux pieux pour la paix future, si ces voeux ne sont pas soutenus par une volonté consciente, par l’esprit de classe et par l’internationalisme.

Toute tentative de ressusciter l’Internationale par une amnistie réciproque des chefs socialistes compromis persistant dans leur attitude de solidarité avec les gouvernements et les classes capitalistes ne peut être en réalité que dirigée contre le socialisme et aura pour effet de briser le réveil révolutionnaire de la classe ouvrière.

En temps de paix comme en temps de guerre l’action du prolétariat de tous les pays doit combattre d’une façon commune l’impérialisme et la guerre. L’action parlementaire et syndicale, aussi bien que toute l’activité de la classe ouvrière doit être subordonnée à ce but. Le prolétariat de tous les pays doit accentuer à l’extrême son opposition à la bourgeoisie et placer au premier plan la solidarité d’intérêts et la communion d’idées du prolétariat de tous les pays. La tâche principale du socialisme doit être aujourd’hui de réunir le prolétariat international en une force révolutionnaire agissante, liée en temps de paix comme en temps de guerre par la communauté des conceptions, des intérêts et des devoirs. La classe ouvrière doit devenir un facteur décisif de la vie politique. C’est là sa mission historique.

La nécessité de se soumettre à ce principe de discipline doit passer avant tout autre devoir. Celui qui enfreint cette règle se met en opposition directe avec le prolétariat socialiste ; et les sections nationales de l’Internationale qui manquent à leur devoir à cet égard délient par là-même leurs membres de toute obligation envers elles.

Dans les luttes contre l’impérialisme et contre la guerre, l’effort décisif ne peut être accompli que par les masses de tous les pays. Maintenant que les conséquences toujours plus funestes de la catastrophe s’abattent sur elles de tout leur énorme poids autant dans les pays belligérants que dans les pays neutres, le prolétariat doit enfin organiser sa résistance. Il doit réveiller sa conscience de classe et, sans tenir compte de la situation stratégique, demander à ses députés le rejet des crédits de guerre, la sortie des socialistes des ministères et défendre à ses représentants toute participation volontaire aux organisations qui servent à la défense nationale. Il doit rompre l’Union sacrée et la remplacer par la lutte ouverte, économique et politique contre les classes dirigeantes et leurs gouvernements.

Les ouvriers conscients de tous les pays doivent dévoiler le caractère vrai de la guerre et de la politique de guerre à outrance dans les réunions privées et dans les assemblées de leurs organisations syndicales et politiques. Ils doivent s’efforcer d’agir sur les masses indifférentes ou infectées de nationalisme, ainsi que sur l’opinion publique en général, par la distribution d’écrits appropriés et par la propagande orale.

Dès que cette agitation aura atteint un certain développement, elle devra être intensifiée par des manifestations populaires et même des grèves en faveur d’augmentations de salaires, contre le renchérissement de la vie et pour une paix immédiate. Cette agitation qui doit être conduite en conservant un contact étroit entre les ouvriers de tous les pays, est conforme aux décisions solennelles des congrès de l’Internationale ouvrière qui furent tenus à Stuttgart, à Copenhague, à Bâle et au mot d’ordre qui y fut adopté à l’unanimité, à savoir :

"... Si une guerre devait éclater, il serait du devoir du prolétariat de faire tous ses efforts pour l’abréger et de profiter de la crise économique et politique pour hâter la chute du capitalisme."

En conséquence, nous invitons tous les partis, organisations et groupes qui adhèrent à la CSI à agir sans trêve ni repos. Leur activité sera d’autant plus féconde qu’ils conserveront un contact étroit avec les ouvriers qui mènent la même lutte dans les autres pays. Cela ne peut se produire que si ces groupes ont soin de renseigner régulièrement la CSI sur ce qui se passe dans leur pays. La commission, de son côté, informera les organisations économiques et politiques qui adhèrent aux principes de Zimmerwald de la façon dont la lutte contre la guerre est menée partout. De cette façon, elle reliera en un faisceau international tous les efforts prolétariens.

D’accord avec les représentants des organisations affiliées, la CSI à. Berne préparera une deuxième conférence socialiste internationale pour continuer l’oeuvre de Zimmerwald.

Nous demandons que l’ordre du jour de cette deuxième conférence soit déjà discuté dans les organisations et dans les assemblées afin d’en assurer le succès et de propager dans les masses le mouvement initié en septembre 1915.

Nous vous envoyons nos saluts socialistes.

Berne, février 1916.

Au nom de la conférence de Zimmerwald la CSI à Berne [1].