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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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La première conférence internationale - Zinoviev
11 octobre 1915
Article mis en ligne le 27 février 2019
dernière modification le 18 février 2019

par ArchivesAutonomies

(Histoire de sa convocation. — Sa composition. — Sa physionomie idéologique)

L’initiative officielle de la convocation de la récente conférence appartient au parti socialiste italien. De fait la préparation et la convocation furent surtout l’œuvre du rédacteur de la Berner Tagwacht, R. Grimm.

La première question essentielle qui se posa fut celle-ci : quelle devait être la composition de la conférence ? A quel critérium devait-on recourir en lançant les convocations ? Fallait-il tenter de réunir d’authentiques social-démocrates de gauche, capables de former un groupe cohérent et d’élever le drapeau du marxisme militant, ou tenter de réunir tous les éléments actifs du mouvement ouvrier, désapprouvant plus ou moins l’attitude actuelle des partis officiels, disposés à combattre pour la paix, etc.  ?

La résolution officielle des Italiens disait : convoquer les partis ou les fractions de partis — et, en général, d’organisations ouvrières — restés fidèles au principe de la lutte des classes et de la solidarité internationale, qui refusent les crédits de guerre, etc. Mais les organisateurs réels de la conférence furent enclins à en étendre autant que possible la composition et à convier, à toute force, des délégués du “centre” allemand. A la mi-juin eut lieu une conférence préliminaire, à laquelle assistèrent aussi des représentants du C. U. menchévik (P. Axelrod) et de notre comité central (G. Zinoviev). C’était au lendemain de la publication du manifeste de Kautsky, Haase et Bernstein contre les annexions, pour la paix. Il apparut que le plan des organisateurs était moins de réunir une conférence des gauches qu’une conférence du "centre un peu mêlée de “gauches”.

Une déléguée autorisée de la “gauche” allemande se déclara pour la collaboration avec la “tendance Kautsky”. “Ne partageant pas les vues théoriques de Kautsky et de ses partisans, nous espérons les pousser à gauche”, disait cette socialiste dont un des organisateurs de la conférence nous répéta les propos. Les organisateurs étaient absolument d’avis d’inviter le “centre allemand”, représenté par Haase, Kautsky, Bernstein. D’aucuns même parlèrent d’inviter des opportunistes aussi avérés que Troelstra, Branting, etc. La proposition faite par notre C. C. de laisser à la gauche allemande — Die Internationale et Lichtstrahlen — le soin de décider de l’invitation du “centre” — fut repoussée. Une autre proposition faite par notre C. C., de convoquer à la réunion préparatoire les gauches authentiques (Hollandais groupés autour de Die Tribune, Hoeglund pour la Scandinavie, tessniaki bulgares, partisans des Lichtstrahlen allemands, social-démocratie lettonne, etc.) fut également repoussée. P. Axelrod déclara officiellement que si Haase, Kautsky et leur “tendance” n’étaient pas invités, il se demanderait, lui, s’il pouvait participer à la conférence. L’évidence était qu’on s’orientait à droite vers l’union avec le “centre”. Il ne nous restait qu’à protester contre cette orientation et à prendre nos mesures pour la défense des droits des éléments vraiment révolutionnaires de la social-démocratie.

C’est dans ce sens — vers le rapprochement avec le “centre” — que fut, à n’en pas douter, dirigé tout le travail dans l’intervalle entre ’la réunion préliminaire et la conférence. On avait compté sans l’hôte ! Les organisateurs souhaitaient vivement se rapprocher du “centre” ; le malheur fut que celui-ci ne voulut pas se rapprocher d’eux. A la conférence même, les rapports des organisateurs tracèrent une image très nette de la situation. Kautsky, Haase et Bernstein cherchaient un rapprochement avec les social-patriotes français du type Renaudel, — qui ne leur a d’ailleurs pas réussi non plus, en raison de la méfiance réciproque de ces nationalistes de marques différentes. — Ils n’ont pas voulu de rapprochement avec les éléments internationalistes de gauche.

La conférence s’est ainsi trouvée débarrassée de la présence de “kautskistes” francs, qui, feignant seulement de combattre les partis social-chauvins, sont en réalité les serviteurs du social-chauvinisme. Le manque de fermeté des “gauches” penchant vers le centre n’a pas fait grand mal, le centre, qui se sent beaucoup plus près des social-chauvins, n’ayant pas voulu aller au-devant des “gauches” indécises. Signe des temps. La situation objective est telle que toutes les illusions sur le centre doivent se dissiper. Kautsky et Cie travaillent pour nous, marxistes révolutionnaires. Les kautskistes ouvrent les yeux à tout le monde, poussant peu à peu à des attitudes intransigeantes les internationalistes les plus indécis. Garantie de ce que l’internationalisme irréconciliable triomphera tôt ou tard dans l’opposition. Ou avec le social-chauvinisme ou avec le marxisme militant : la vie même pose la question en ces termes.

L’orientation des organisateurs de la conférence vers le “centre” a pourtant eu un effet fâcheux sur la composition de la conférence, et, surtout, de la délégation allemande. L’Allemagne était représentée par 10 délégués ; mais les internationalistes résolus n’étaient, dans cette délégation, que très faiblement représentés. La délégation allemande n’était pas unie. On y trouvait trois nuances. La majorité — 5 ou 6 personnes — avait à sa tête le député Ledebour, représentant des éléments de gauche qui oscillaient entre Liebknecht et Kautsky. Ledebour et ses amis ne votent pas les crédits de guerre ; ils s’abstiennent au vote. Leur argumentation à la conférence fut la suivante : le vote d’un groupe entier de députés du Reichstag contre les crédits de guerre équivaudrait à la scission du groupe parlementaire social-démocrate, scission équivalente à son tour à celle du parti. Or, nous devons être patients, travailler à conquérir la majorité dans le parti. K. Liebknecht, en votant contre les crédits de guerre, en rompant avec la discipline du parti n’a fait que le jeu des droitiers. L’obligation de voter contre les crédits de guerre, Ledebour ne peut pas l’accepter. Cette question, les Allemands seuls peuvent la résoudre chez eux. Telle fut l’attitude de la majorité de la délégation allemande.

Une autre nuance y était représentée par deux ou trois délégués (wurtembergeois) auxquels d’autres se joignaient sur certaines questions. Ces camarades, mécontents de l’abstention pure et simple, au vote, se sentent plus près de Liebknecht. Mais ils manquent d’une vue générale du moment, hésitent à rompre avec le parti officiel — bien que ce dernier les ait exclus — ; ils ne se sont pas encore débarrassés des traditions de la “vieille tactique éprouvée”.

La troisième nuance n’était représentée que par un délégué. Ce seul camarade soutint seul, sans réserves, la tactique de Liebknecht. Seul, il parla des social-chauvins et du “centre” sur le même ton que Die Internationale et Lichtstrahlen. La majorité de la délégation allemande observait, en réponse, vis-à-vis de ce cama- rade, une attitude profondément déloyale.)

A la conférence, la délégation allemande s’est trouvée sensiblement inférieure à ce que nous nous représentions, d’après la presse, de la gauche social-démocrate allemande. La majorité de cette délégation mit la conférence dans une situation intenable : la conférence des internationalistes ne put imposer cette chose élémentaire pour tout socialiste : le vote, aux parlements, contre les crédits de guerre. Ledebour avait ultimativement déclaré ne pouvoir accepter cette condition. Nous crûmes par moments avoir affaire, en Ledebour et ses amis, à des kautskistes.

Il serait injuste de juger de la gauche allemande par Ledebour et ses amis. On donna lecture à la conférence d’une lettre officielle d’un représentant très en vue de la gauche allemande qui, sans le nommer, s’attaquait à Ledebour, exigeait “un verdict impitoyable contre les transfuges”, insistait sur la nécessité de flétrir les hésitants, disait que la III° Internationale ne pourrait s’édifier que sur les ruines de la II°, etc. En outre, une lettre privée d’un autre militant de la gauche allemande, encore plus en vue, circulait parmi les délégués. L’auteur de ce dernier document considérait comme une grosse erreur l’essai de rapprochement avec Kautsky-Haase-Bernstein et concluait que la tendance “conciliatrice” du centre ne pouvait que suivre la gauche.

Peut-être la situation de la gauche allemande dans le pays, dans les organisations, dans le rang, est-elle beaucoup meilleure qu’elle ne s’est reflétée dans le miroir concave de la délégation Ledebour. En tout cas, la conférence a mis une chose hors de doute : la social-démocratie allemande a cessé, définitivement, de jouer son ancien rôle. L’héritage du passé y pèse encore trop lourdement sur les éléments d’opposition pour qu’ils puissent devenir les dirigeants de la nouvelle Internationale.

La France n’était représentée que par deux délégués : le syndicaliste Merrheim et le socialiste Bourderon. Cette petite délégation reflétait comme une goutte d’eau la situation transitoire du mouvement ouvrier français. La classe ouvrière est en France mieux jugulée que nulle part. L’ennemi occupe un sixième du territoire français ; ce fait opprime la conscience des masses. Le syndicalisme et l’anarchisme ont fait banqueroute, tout comme le socialisme officiel. Les ouvriers ne croient plus à personne. Toutes les redondantes promesses révolutionnaires, toutes les grandes phrases sur l’insurrection en cas de guerre, tous les boniments sur l’action directe, tout cela s’est révélé creux. Guesde est ministre ; Hervé est devenu crieur chauvin sur la place publique ; Jouhaux est, de fait, un agent de la bourgeoisie française.

L’opposition ne fait que commencer dans la classe ouvrière française. La fermentation est partout. Les meilleurs éléments du mouvement ouvrier français sont au carrefour. Une formidable renaissance commence. Merrheim, vrai fils de la classe ouvrière française et son représentant talentueux, incarne ce processus nouveau et profond. Du syndicalisme, il va vers le socialisme. Mais avec circonspection, en scrutant les alentours, sans vouloir encore entendre parler de théorie marxiste (la “théorie” a été, pour bien des délégués, une sorte d’épouvantail), sans consentir encore à parler de III° Internationale.

Le parti socialiste italien avait envoyé quatre délégués. On sait que ce parti s’est séparé de ses social-chauvins, il y a trois ans, pendant la guerre italo-turque, justement parce que les opportunistes (Bissolati et autres) étaient devenus chauvins. Cette circonstance a facilité aux socialistes italiens l’adoption d’une attitude antichauvine dans la guerre de 1914-1915. D’autant plus qu’ils avaient eu le temps d’observer les néfastes effets de la tactique social-chauvine et que leur bourgeoisie pouvait plus malaisément tromper les ouvriers en invoquant la “défense nationale”.

Qu’on ne croie pourtant pas que tout le parti socialiste italien se place sur les bases du marxisme. La moitié de la délégation (deux sur quatre) appartient à la gauche réformiste (les réformistes de gauche sont restés dans le parti après l’exclusion des réformistes de droite). Le pacifisme est vivant dans cette tendance, où l’on trouve même une nuance francophile ; quoi qu’il en soit, la résolution de combattre l’opportunisme, de bâtir la III’ Internationale sans les opportunistes, malgré les opportunistes, leur fait défaut. Les Italiens ont beaucoup de sincérité socialiste, de dévouement, d’honnêteté, mais n’ont pas encore une politique fermement marxiste.

La fédération balkanique était représentée par deux hommes : le tessniak bulgare Kolarov et le délégué du parti roumain Rakovsky. Les tessniaki bulgares sont marxistes. Ils ont soutenu dans leur pays une longue lutte contre les liquidateurs — appelés socialistes larges — devenus maintenant de zélés disciples de Plékhanov. Les camarades tessniaki ont chez eux une excellente attitude combattive. Dans l’Internationale, ils n’ont pas, pour l’instant, autant de résolution. Rakovsky fait, dans sa nouvelle brochure, des concessions à l’idée de “défense nationale” ; à la conférence, il s’est déclaré partisan de la reconstruction de la II° Internationale, n’étant point désireux d’engager avec les opportunistes une lutte à fond.

De Suède et de Norvège étaient venus les camarades Hoeglund et Nehrman. De fortes organisations sont derrière eux. Les gauches ont en Suède trois journaux quotidiens. A la Chambre, le groupe Hoeglund compte treize députés ; dans certains votes, le nombre de ses adhérents monte à trente. Depuis de longues années, le groupe Hoeglund combat, avec succès, l’opportuniste Branting. En Norvège, l’organisation des jeunesses est le rempart de la gauche. Les Suédois et les Norvégiens ont adopté des résolutions détaillées sur la guerre, dans l’esprit même de notre comité central, avec lequel d’ailleurs les camarades scandinaves ont agi de concert.

La Hollande n’était représentée que par la camarade Roland. Holst qui occupe, dans son pays, une position médiane entre les marxistes (Die Tribune, Gorter, Pannekoek) et les opportunistes.

La Pologne avait trois délégués : Radek (opposition social-démocrate), Warski (direction du parti social-démocrate polonais) et Lapinski (parti socialiste polonais).

La Suisse était représentée par Grimm, Naine, Platten.

La Russie l’était de la façon suivante : comité central (bolchéviks), Lénine et Zinoviev ; comité unitaire (menchéviks), Axelrod et Martov ; rédaction du Naché Slovo, invitée comme le Bund, on ne sait pourquoi, séparément du C. U., Trotsky ; parti socialiste-révolutionnaire, Bobrov (comité central) et Gardénine (rédaction de la Vie) ; social-démocratie lettone, Winter ; Bund juif, Klémansky (envoyé à titre d’informateur).

Ainsi, la conférence eut une composition assez disparate. A côté de marxistes convaincus, on y voyait des socialistes sentimentaux, des hésitants attirés par le “centre”, des camarades influencés encore par le pacifisme, des partisans du réformisme et du syndicalisme que la situation actuelle pousse désormais dans d’autres sens, etc.

Dès le premier jour, une gauche marxiste cohérente de sept à huit personnes se forma. Elle eut parfois jusqu’à dix et onze représentants. On y trouvait : les délégués du C. C. du parti ouvrier social-démocrate russe, de la social-démocratie lettonne, de l’opposition polonaise, de la Suède, de la Norvège et un délégué ailemand. Cette gauche ne cessa d’agir avec un ensemble amical. Elle présenta un projet de résolution marxiste et un projet de manifeste. Elle défendit, seule, un programme entier et défini. Sur toutes les questions idéologiques et politiques, le duel se renouvela, en réalité, entre cette gauche et le groupe Ledebour.

Diverses décisions ont été prises contre notre gauche. La conférence n’a fait qu’un timide premier pas dans la voie que nous indiquons aux éléments" internationalistes du socialisme. Elle n’a pas voulu prendre une résolution nette et claire sur la crise ; elle n’a pas voulu déclarer la guerre à l’opportunisme ni déployer le drapeau du marxisme. Peut-être ne pouvait-il en être autrement dans l’état actuel des choses. Le développement des événements est très lent. Mais il se poursuit. Comparez, pour vous en assurer, les résultats de Zimmerwald à ceux de la conférence encore plus timorée des femmes socialistes.

La vie est avec nous. La marche objective des événements accomplira son oeuvre. MM. les social-chauvins et MM. les centristes prouveront eux-mêmes, par leurs actes, aux internationalistes hésitants, la justesse de la tactique intransigeante qu’on leur propose.

Arrêtons-nous, par exemple, sur la question de la III° Internationale. Les organisateurs de la conférence, les représentants de sa majorité, ont dit et disent ne pas vouloir bâtir la III° Internationale. L’Avanti, organe des Italiens, et la Berner Tagwacht, organe de Grimm, démontrent de maintes façons que la commission socialiste internationale élue à Zimmerwald n’est pas destinée à remplacer le Bureau Socialiste International et doit seulement contribuer à le faire renaître. Mais les événements ont leur propre logique. Nous allons voir ce que diront de la formation d’une C. S. L les partis social-chauvins officiels.

Le cours objectif des choses et le développement de la lutte des tendances ont déjà empêché, malgré le voeu des organisateurs de la conférence, l’union de ceux-ci avec le centre. Le cours même des choses fera de la récente conférence — malgré la majorité de ses participants — la première pierre de la nouvelle Internationale. Les marxistes travailleront patiemment dans ce sens, sans faire de concessions idéologiques, mais aussi sans s’écarter de l’action pratique. Un jour viendra où tous les socialistes honnêtes s’écrieront avec nous :

"La II° Internationale est morte, contaminée par l’opportunisme. Vive la III° Internationale libérée de l’opportunisme !"