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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Après Zimmerwald - Zinoviev
25 mars 1916
Article mis en ligne le 27 février 2019
dernière modification le 6 octobre 2017

par ArchivesAutonomies

La conférence internationale de février était appelée à faire le bilan de tout ce qui s’était produit dans le mouvement ouvrier international dans les cinq à six mois qui se sont écoulés depuis l’époque de Zimmerwald. Le principal résultat des travaux de cette conférence se trouve dans une adresse-programme destinée aux ouvriers de tous les pays et que le lecteur trouvera dans le même numéro de notre journal, le Social-Démocrate ; ensuite, une nouvelle conférence internationale a été fixée, qui sera convoquée ouvertement et sur une base plus large. Nous enregistrons avec satisfaction l’une et l’autre décision, comme un pas en avant dans la voie de la création d’une III° Internationale qui libérera les prisonniers du social-chauvinisme.

De même que nous allons parler de Zimmerwald, nous croyons qu’il est de notre droit et de notre devoir de raconter en détail aux ouvriers russes ce qui s’est passé dans cette récente conférence à laquelle assistait aussi une délégation du Comité central de notre parti. Nous ne pouvons pas raconter tout, bien entendu, pour des raisons fort compréhensibles. Et nous ne nous intéressons ici qu’à ce qui a une signification de principe, à ce qui nous fait connaître les tendances d’idées politiques à l’intérieur de l’union zimmerwaldienne.

Après Zimmerwald, la Commission Socialiste Internationale (I. S. C.) de Berne, qui avait été élue dans cette première conférence, avait déclaré dans un rapport officiel qu’elle était prête à se dissoudre dès que le Bureau Socialiste International de La Haye recommencerait à fonctionner. C’était une concession aux social-patriotes et aux hésitants. Officiellement, cela n’avait pas été décidé ainsi à Zimmerwald.

Mais bientôt la I. S. C. sentit que, pour réaliser un travail un peu profitable, il fallait au contraire ne pas redouter d’exister séparément, qu’il fallait même créer un organe plus solide. La I. S. C. expédia une circulaire annonçant la création d’une commission internationale élargie avec représentation permanente de tous les pays. C’était un pas dans le sens de ce que la gauche de Zimmerwald avait proposé à la conférence même. La conférence récente a été la première réunion élargie de ce genre (bien qu’elle n’ait pas eu un caractère tout à fait officiel, car les délégués nationaux n’étaient pas tous arrivés). La poussée extérieure qui a hâté la convocation de cette conférence, c’est un récent et impudent discours du secrétaire du Bureau Socialiste International, C. Huysmans, lequel déclarait que l’Internationale était maintenant plus vivante que jamais et proclamait le rétablissement prochain des liens formels internationaux, sur la base d’une amnistie réciproque. Au lieu de faire des concessions au vieux Bureau International, la I. S. C. de Berne devait au contraire, par la force des choses, serrer les rangs contre lui. Telle est la logique de la lutte. Telle est la logique des événements, en dépit des hésitations qui se sont manifestées dans les éléments intermédiaires du bloc de Zimmerwald.

La composition de la récente conférence était égale à peu près à la moitié de la conférence de Zimmerwald. Proportionnellement, les rapports des tendances étaient à peu près les mêmes qu’à Zimmerwald. Et cependant l’adresse-programme a été rédigée en des termes beaucoup plus proches de ce qu’avait voulu la gauche de Zimmerwald. Cette adresse n’a pas la consistance d’un véritable programme, elle ne donne pas une appréciation nette et systématique de l’opportunisme, du kautskisme. Mais, quand elle indique la nécessité d’une "intervention révolutionnaire" de la classe ouvrière ; quand elle évoque les exemples de "fraternisation dans les tranchées" ; quand elle appelle aux "grèves, démonstrations, mouvements populaires" ; quand elle condamne "toute participation volontaire des ouvriers aux institutions qui servent pour la défense nationale" ; quand elle exige le vote contre les crédits "indépendamment de la situation militaire" ; quand elle déclare que "toute tentative de rétablissement de l’Internationale par amnistie réciproque des leaders opportunistes compromis... constitue un complot « contre le socialisme" ; quand elle dit que "la soi-disant défense de la patrie dans cette guerre n’est pas autre chose qu’un moyen de très grossière tromperie, employé dans le but d’assujettir les peuples à l’impérialisme", l’adresse marque un pas en avant pour s’écarter du "marais" de Ledebour qui dictait sa volonté à Zimmerwald, un pas en avant vers la social-démocratie révolutionnaire. (L’adresse a été adoptée à l’unanimité. Radek, Lénine et Zinoviev ont déposé une déclaration en ce sens que, voyant dans ce document un. pas fait en avant, ils ne le trouvent cependant pas satisfaisant dans toutes ses parties).

La situation de l’opposition social-démocrate en Allemagne a une signification décisive pour les destinées ultérieures du bloc de Zimmerwald. Le délégué allemand à la conférence a déclaré que l’opposition avait lancé, pendant le laps de temps écoulé, 600.000 appels illégaux, qu’elle avait organisé une série de magnifiques manifestations dans les rues, que les masses passaient de plus en plus à l’opposition. Mais ce même délégué (partisan de Ledebour) se défendait d’un rapprochement avec Liebknecht, attaquait les gauches pour leur tendance à provoquer une scission vis-à-vis des social-patriotes. "Il est impossible de servir’ simultanément deux dieux", disait-il. C’est-à-dire qu’il est impossible de rester dans le vieux parti et en même temps de créer le sien.. De cela, il tirait résolument cette conclusion qu’il faut, dans tous les cas, rester dans le vieux parti, ne s’apercevant pas qu’en continuant à servir le seul dieu d’autrefois, on est au service précisément du dieu Scheidemann. Pour ce qui est de la création d’une IIIe Internationale, le délégué allemand ne veut pas en entendre parler. Pour lui et pour son groupe, "l’unité" a une valeur d’ultimatum.

Et des discours de ce genre ont trouvé des échos sympathiques à la conférence, bien que toute la situation actuelle ne fasse qu’une criante protestation contre de telles paroles.

D’après les renseignements recueillis par les délégués à la conférence, il résulte clairement que le plan de Huysmans et de ceux qui tiennent pour lui consiste d’abord à "réconcilier" les éléments "du centre", c’est-à-dire les kautskistes de tous les pays. La majorité de la conférence comprenait ou plutôt sentait que d’un pareil plan ne pourrait résulter qu’une nouvelle et immense tromperie pour les ouvriers. Et, en même temps, non seulement la majorité de la conférence se défend d’agir, comme le voudrait l’esprit de suite, contre le kautskisme, mais elle encourage ceux qui, — tels, par exemple, les kautskistes autrichiens, — disent : nous soutiendrons Zimmerwald... si... si l’on soutient Kautsky et Haase...

Une partie des délégués (Martov à leur tête) voulaient que la conférence fit non point un pas en avant, mais un pas sur place. Ils ne voulaient d’aucun manifeste qui fût un programme politique. La I. S. C. de Berne, dès le début, se présentait avec un projet de manifeste aux ouvriers de tous les pays ; le texte avait été distribué aux délégués dès le premier jour de la conférence. La I. S. C. déclarait nettement que les groupes ouvriers des différents pays exigeaient d’elle une nouvelle manifestation, par d’innombrables lettres, etc...

— Nous sentons qu’il faut entreprendre quelque chose, qu’il faut faire un pas en avant, Tous les échos qui ont répondu à Zimmerwald, tous les rapports que nous avons eus avec les socialistes des différents pays nous dictent impérieusement cette conduite. — Ainsi parlait le représentant de la I. S. C. Mais Martov et Cie comprenaient parfaitement que si l’on manifestait à l’aide d’une déclaration-programme, cela ferait, fatalement, en vertu même de toute la situation politique, un pas de notre côté. C’est pourquoi ils luttèrent de la façon la plus opiniâtre contre toute manifestation de ce genre. — Il était trop tôt. Nous n’étions pas préparés. Tout le monde n’était pas arrivé. On allait écarter les Français. Il ne fallait pas courir trop en avant. Les masses ne nous comprendraient pas. —Tels étaient les arguments que l’on objectait avec une quantité d’autres. Finalement, il fut décidé de publier non pas un manifeste, mais une adresse (circulaire) aux organisations de Zimmerwald (proposition de Rakovsky, représentant du "milieu"). L’élaboration de l’adresse fut confiée à une commission (2 membres de la I. S. C., un Allemand, Rakovsky, l’Italien Serrati, 2 Russes : Martov et Zinoviev). A la commission, dès le début, s’élevèrent les mêmes débats qu’en assemblée plénière. Ensuite, le projet de la I. S. C. fut pris pour base. Il n’y avait pas d’autres projets. Sur la proposition de notre représentant, on introduisit les articles sur "l’amnistie réciproque", sur le refus de voter des crédits "indépendamment de la situation militaire" et la condamnation directe "de toute participation volontaire des ouvriers aux institutions de défense nationale". Dans ce dernier point, on avait en vue, bien entendu, la participation aux comités des industries de guerre. Martov déclara qu’il était personnellement opposé à une telle participation mais que, pour beaucoup de participants russes, les motifs n’étaient pas du tout ceux de social-patriotes. A quoi Serrati répliqua : "Oui, dans ces cas-là, ils disent toujours qu’ils ont de tout autres motifs". Serrati venait de voir en Italie ses maîtres, les Bissolati. Il ne soupçonnait pas à quel point il avait frappé juste à l’égard de Martov.

Les craintes des conciliateurs et des diplomates furent confirmées. L’adresse, en effet, fut rédigée de telle manière qu’elle gâte le jeu diplomatique des kautskistes. Comment cela s’est-il produit ? Ne formions-nous pas, indubitablement, la minorité à la conférence. On était mécontent de nous. Contre nous se déversaient les accusations, — d’autant plus copieuses que l’on était forcé, en fait, de suivre notre ligne. — Le secours nous vint encore et encore des social-patriotes : Vandervelde, Huysmans, Scheidemann, Plékhanov. Dut moment que des gens se mettent devant un bureau pour écrire un manifeste contre Huysmans, Sembat et Scheidemann, il ne leur reste que de devenir ridicules ou de dire, dans une forme ou dans une autre, ce que proposent ceux de gauche. La logique des choses est pour nous.

Toutefois, il ne faut pas se bercer d’illusions. A l’intérieur du bloc de Zimmerwald, il y a beaucoup d’éléments non marxistes, non révolutionnaires. Les groupes influents de ce bloc ont plus de sympathie pour Ledebour et son groupe des 20 que pour Liebknecht ; ils ont plus de sympathie pour Martov et Axelrod que pour nous. Ils s’efforcent de passer à côté des questions trop pénibles. Lorsque nous avons déclaré que, sans nier le droit de participation au bloc de Zimmerwald de la minorité du C. U., nous refusions ce droit au C. U. lui-même, car c’est une institution de social-chauvins, nous fûmes l’objet d’une démonstration hostile. (Le diplomate balkanique Rakovsky y mit un zèle particulier). La majorité soulevait des difficultés purement formelles : notre déclaration, disait-elle, venait beaucoup trop tard. Mais, en fait, l’affaire s’explique par deux causes : 1° Ceux des gens du C. U. qui sont à l’étranger trompent systématiquement une partie des camarades des autres pays, en s’affirmant internationalistes ; 2° parmi lès zimmerwaldiens, il y a des éléments qui, politiquement, sont de parenté avec Martov et Axelrod ; et comme ces derniers consentent toujours à tout ce qu’on veut, qu’ils marchent avec la majorité, qu’ils sont coulants et qu’ils n’ont pas de ligne à eux à proposer, on les considère comme des alliés "commodes", on sent en eux des "kautskistes" comme les autres.

La première conférence internationale des gauches depuis la guerre a été une conférence des femmes, au début de 1915. Notre délégation, pour la première fois, y apporta notre projet de résolution. Comparez maintenant l’adresse de la conférence de février (1916) avec ce projet et vous verrez comment la marche des événements pousse fatalement de notre côté des gens qui nous accusent de "sectarisme bolchévique" et de beaucoup d’autres péchés mortels.

Et cependant, nous ne pouvons pas encore dire définitivement vers où se dirige le cours du bloc de Zimmerwald.

Spartacus (le membre le plus en vue de l’opposition social-démocrate allemande), dans un article récent, demande "qui ils sont", quels sont ces 20 députés social-démocrates allemands qui, en décembre 1915, votèrent contre les crédits. Et il répond : C’est un bloc hétérogène. A côté de véritables internationalistes révolutionnaires, nous y voyons de bons pacifistes, des kautskistes, des amateurs "d’unité" avec les social-patriotes, et qui parlent bien haut de "discipline", etc. Dans un certain sens, on peut en dire autant d’une bonne partie du bloc de Zimmerwald ; là aussi, il y a des éléments très divers. Le sort n’en est pas encore jeté. Où ira ce bloc ? Arrivera-t-il, en totalité ou en partie, à "l’amnistie" qu’il stigmatise aujourd’hui ? Ce sont là des questions auxquelles personne ne se chargera de répondre durant l’actuelle période de transition.

Pourtant, quand on entend parler du chaleureux enthousiasme avec lequel Zimmerwald est accueilli par les ouvriers qui, dans cette organisation, apprécient justement un progrès vers la rupture de fait avec les social-chauvins, on a envie d’adresser à la majorité de Zimmerwald les paroles suivantes :

Camarades ! Nous ne sommes pas encore nombreux, mais avec nous marchera tout ce qu’il y a de conscient, tout ce qu’il y a d’honnête dans le mouvement ouvrier, si nous menons résolument et jusqu’au bout la lutte contre les social-patriotes et les kautskistes. Nous avons en ce moment cet immense avantage sur les social-chauvins et les kautskistes que nous sommes déjà réunis, que, tant bien que mal, nous avons constitué un premier noyau international, tandis qu’il leur est impossible de se grouper. Mais, demain, ils se grouperont, demain ils se réconcilieront, et alors commencera une nouvelle campagne d’outrages encore plus ignobles contre le drapeau du socialisme. Ne regardons donc pas en arrière. Déclarons résolument la guerre aux kautskistes. Déployons le drapeau de la véritable fraternité des travailleurs...

Le chemin que suivra la conférence d’avril des zimmerwaldiens, nous le verrons bientôt.