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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Préparation de la conférence de Kienthal - Grimm
Article mis en ligne le 27 février 2019
dernière modification le 18 février 2019

par ArchivesAutonomies

Robert Grimm donne de la préparation de cette seconde conférence qui lui était confiée, les détails suivants dans ses souvenirs :

On ne saurait méconnaître les difficultés que le mouvement de Zimmerwald devait rencontrer dans la plupart des pays. L’écho qu’il trouva sur le plan international fut d’autant plus remarquable. Il annonçait l’avènement d’une nouvelle ère de l’histoire universelle ; à l’idéologie du passé s’opposait celle de l’époque née avec la guerre mondiale.
La Commission socialiste internationale chercha à établir un contact étroit entre les partis et les groupes affiliés. Elle publia un bulletin périodique paraissant en trois langues. Elle créa une commission élargie chargée d’examiner les questions importantes de politique internationale.
Mais elle ne bénéficiait pas de l’autorité dont avait joui la conférence. La convocation d’une deuxième conférence s’imposait, cela d’autant plus que les divergences de vues sur la voie à suivre dans l’action pour la paix subsistaient et se trouvaient encore accrues par suite de l’évolution des opérations militaires.

La délégation russe surtout était divisée. Les adhérents bolchévistes du mouvement zimmerwaldien avaient créé un groupe la "gauche zimmerwaldienne" dont le chef était Lénine qui, à ce moment, vivait encore en Suisse comme émigré. Il fonda à Zurich un club de discussion dans l’intention d’organiser des échanges de vues avec les camarades zurichois.

Cette tentative ne semble pas avoir eu le succès escompté. Kroupskaia, la femme de Lénine, en fait, dans ses mémoires, la description que voici : "On se réunissait dans le petit café "Zum Adler", non loin de notre appartement. La première fois, une quarantaine de personnes y vinrent. Lénine parla de la situation et s’exprima d’une façon très tranchante. Bien que tous les participants fussent des internationalistes, les Suisses furent très irrités de cette façon cavalière de poser les problèmes. Je me souviens d’une intervention d’un représentant de la jeunesse suisse qui conseilla de ne pas se briser la tête contre les murs ! La fréquentation de nos assemblées diminua peu à peu. La quatrième fois il n’y eut plus que des Russes et des Polonais qui sortirent quelques boutades, puis rentrèrent chez eux."

Cette expérience n’empêcha pas la gauche zimmerwaldienne de persévérer dans ses efforts. Sans succès auprès des Suisses, elle bombardait d’autant plus la Commission socialiste internationale de ses thèses et résolutions. Une clarification devenait nécessaire. La commission convoqua alors la seconde "Conférence de Zimmerwald" du 24 au 30 avril 1916, à Kienthal.

Les préparatifs de cette conférence furent faits par moi-même, de la même façon que pour la première. Le lieu et la date devaient être tenus secrets à tout prix, la surveillance des internationalistes dans les pays en guerre ayant été renforcée. Pour distraire l’attention, il fut annoncé que la conférence se tiendrait en Hollande, alors qu’elle devait se réunir dans l’Oberland bernois. A nouveau, aucun des participants n’avait eu connaissance du but du voyage, pas plus que les habitants de Kienthal n’avaient la moindre idée de ce qu’était cette rencontre, qui apparaissait à l’extérieur comme une manifestation touristique.

Cette fois-ci, 45 participants assistèrent à la conférence, soit 17 d’Allemagne, 4 de France, 1 d’Angleterre, 8 d’Italie, 8 de Russie, 5 de Pologne, 1 de Serbie, 1 du Portugal ; en outre 5 de Suisse, 1 de l’Organisation internationale de la jeunesse et 4 membres de la CSI.
L’assemblée plénière fut précédée d’une conférence préliminaire chargée de préparer les débats. Les opinions s’y montrèrent profondément divisées, et pas seulement sur la question de la paix.

Les bolchéviks formulèrent leur point de vue dans une longue déclaration. La paix qui mettrait fin à la guerre ne pourrait qu’enregistrer les déplacements de forces résultant de la guerre. Une guerre impérialiste ne peut aboutir à une paix démocratique. Une telle paix ne peut être que la conséquence d’une suite de révolutions.

Le mot d’ordre de Zimmerwald "paix sans annexions" égare les masses — disaient les bolcheviks. On ne peut affirmer que toute incorporation d’un nouveau territoire constitue une agression — ajoutaient-ils, non sans pressentir peut-être les visées sur les Etats baltes et la Pologne. "L’incorporation d’un pays par la force des armes ne constitue pas nécessairement une annexion, car le socialisme ne peut condamner en principe les guerres faites dans l’intérêt de la majorité de la population... Tout programme de paix est une hypocrisie s’il n’est pas soutenu dans le peuple par une propagande montrant la nécessité de la révolution et encourageant l’activité révolutionnaire (protestations, fraternisation dans les tranchées, grèves, manifestations, lettres des combattants à leurs familles les invitant à ne pas souscrire aux emprunts de guerre)."

Ces mots d’ordre et d’autres encore révèlent les buts et les tendances de l’aile bolchévique. Elle entendait renforcer la propagande en vue de la révolution mondiale, dont la survenance ne faisait pour elle aucun doute.

La majorité de la conférence de Kienthal ne put accepter les propositions des bolchéviks. Tout en admettant certaines considérations théoriques sur le caractère de la guerre, elle exprima des doutes sur la possibilité de mesures pratiques immédiates contre la guerre. Elle considéra que, tant que le socialisme n’avait pas réalisé la liberté et l’égalité des peuples, il fallait se prononcer contre toute violation de l’intégrité des nations et notamment des petites nations. Elle réclama la protection des minorités nationales et l’autonomie des peuples sur la base de la démocratie intégrale.

Il fallait réprouver, au même titre que les annexions, les indemnités de guerre perçues au profit des puissances impérialistes. Le fardeau des indemnités finirait par retomber, dans chaque pays, sur le dos de la classe ouvrière. Il fallait tendre à reporter, non pas d’un peuple
sur l’autre, les conséquences économiques de la guerre, mais à faire retomber sur les possédants le poids de la dette publique.

La majorité de la conférence — à laquelle les bolcheviks se rallièrent finalement pouf des raisons de tactique, afin de réaliser l’unité, de façade tout au moins — dut tenir compte de la situation de fait. C’est ainsi seulement que la conférence put prendre une décision unanime.

Dans l’ensemble, la résolution de Kienthal marque un progrès sur celle de Zimmerwald. En toute logique, elle s’oriente dans la même voie et va plus loin, en tenant compte du développement de la situation issue de la guerre.

Cette résolution ne devait être qu’une ligne directrice et rien de plus. Une décision de congrès ne suffit pas à provoquer une action des masses. Mais, quand le processus de clarification et de fermentation commence, il ne faut pas l’abandonner à lui-même. C’est alors qu’il incombe aux socialistes de prendre les devants, de montrer aux masses le vrai but et la voie praticable. Ils doivent s’efforcer d’analyser et de diriger le développement historique.

Inspirée de cette conception socialiste, la conférence publia un "appel aux peuples qu’on ruine et qu’on massacre". Elle se déclara d’autre part opposée à la politique erronée du Bureau socialiste international transféré de Bruxelles à La Haye et qui était aux mains des socialistes de l’Entente, favorables à la guerre.

Plus rapidement que n’osaient l’espérer même les plus optimistes, les mots d’ordre généraux lancés par Zimmerwald et Kienthal acquirent une importance historique. Paix sans annexions, paix sans indemnités de guerre, droit des peuples à disposer d’eux-mêmes devinrent un mot d’ordre qui n’était plus seulement, comme en 1915, celui d’une minorité de combattants socialistes. La formule zimmerwaldienne prit, dans les discussions publiques sur la paix, une place de plus en plus importante, quelle que fût l’interprétation qu’on lui donnât. On parlait de la "paix zimmerwaldienne" et l’on ne pouvait ignorer ses postulats.

Deux causes surtout étaient à l’origine de cette situation.

Au fur et à mesure qu’elle durait, la guerre s’engageait dans une impasse. Les gouvernements ne savaient plus comment s’y prendre. Les espoirs et les promesses faites aux peuples ne se réalisaient pas, même dans les pays vainqueurs. Dans tous les Etats en guerre, ce n’était que destructions et anéantissement. Ainsi que les événements le démontrèrent par la suite, la réconciliation des peuples resta une chimère.

A tout cela s’ajouta encore l’événement le plus marquant de l’histoire, la Révolution russe. Elle se produisit sans qu’on l’ait prévue comme une donnée du problème. Elle entraîna l’arrêt des opérations militaires sur tout le front est et anéantit les buts de guerre que le tsarisme avait faits siens. La tempête de la révolution balaya la monarchie russe.

Milioukov, représentant et chef idéologique du libéralisme russe, se fit en Europe occidentale le porte-parole des rêves impérialistes et réclama de sa propre nation qu’elle continuât la guerre. Il dut quitter, tête basse, la tribune de la politique ministérielle. Le Conseil des ouvriers et soldats de Petersbourg, qui était alors dans son plein épanouissement, adopta et prêcha les principes de Zimmerwald et de Kienthal.

Mais la résolution de Kienthal ne contenait pas qu’un appel à la paix et à la lutte contre la guerre. Elle prévoyait la période d’après-guerre.

"La guerre — disait-elle — est issue des antagonismes capitalistes ; elle n’élimine pas les causes des conflits futurs. Elle renforce le capitalisme et suscite de nouveaux antagonismes. Il s’ensuit un accroissement de la réaction économique et politique, de nouveaux armements et le danger de nouvelles conflagrations mondiales."

Apparemment, c’était de la théorie pure. Quelques-uns seulement tendirent l’oreille, quelques-uns seulement y crurent. Bien des personnes font fi de la théorie. Mais celles-là ignorent généralement aussi la pratique. A défaut de quoi elles apprendraient combien la théorie est parfois clairvoyante et se trouve ensuite confirmée par la pratique.

C’est ce qui s’est produit. Pendant les années qui suivirent, le développement de l’histoire confirma l’exactitude de ces constatations théoriques.

On conclut, à la fin de la guerre, les accords d’armistice qui portaient déjà en eux le germe de nouvelles guerres. Puis, pour sceller une paix durable, on fonda, sous le mot d’ordre "Plus jamais de guerre", la Société des Nations. Dans d’innombrables séances et conférences, elle s’efforça d’acquérir une autorité qu’elle ne trouva jamais.

Le 27 août 1928, le secrétaire d’Etat américain, Kellog, obtint la conclusion, à Paris, d’un accord international qui devait empêcher la guerre pour tous les temps. Bien que les signataires de ce pacte fussent l’Allemagne, la Belgique, les Etats-Unis, la France, l’Italie, le Japon, la Pologne et la Tchécoslovaquie et que bon nombre d’autres pays, comme l’Union soviétique, y eussent adhéré, cette mise de la guerre hors la loi n’a empêché ni la guerre d’Abyssinie, ni la deuxième guerre mondiale, ni la guerre de Corée, ni les combats meurtriers dans les colonies.

Zimmerwald et Kienthal avaient eu raison [1].