Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
Zimmerwald et Kienthal - Zinoviev
Vorbote n° 2 - 10 juin 1916
Article mis en ligne le 27 février 2019
dernière modification le 2 avril 2019

par ArchivesAutonomies

I. Avant la deuxième conférence

...A Zimmerwald encore, la majorité des délégués ne voulaient pas entendre parler de la création formelle d’une organisation permanente internationale des socialistes internationalistes. Ils concevaient Zimmerwald comme un phénomène temporaire, passager, comme une alliance épisodique de gens qui s’étaient unis afin de mener une agitation commune pour la paix. Aucune scission avec les vieux partis officiels ! La majorité social-patriote réfléchira bientôt et reviendra dans l’ancienne voie du socialisme. Nous coordonnons nos efforts dans le seul but de hâter ce départ. Nous dissoudrons notre organisation zimmerwaldienne dès qu’il se sera produit [1].

Ainsi pensait à peu près la majorité de Zimmerwald. C’était extrêmement naïf, mais c’était ainsi. Et de là vint l’hostilité, de là vint le mécontentement contre la gauche de Zimmerwald qui, alors déjà, disait qu’une telle conception était naïve, qui, alors déjà, déclarait inévitable la scission avec les social-patriotes et levait ouvertement l’étendard de la Troisième Internationale.

Six mois s’écoulèrent et, à la conférence de février, à Berne, les zimmerwaldiens durent faire un pas dans notre direction. Il se passa encore deux ou trois mois, et, à la IIe conférence de Kienthal, un nouveau pas fut fait en avant. Mais la question principale et fondamentale n’est pas encore résolue : Zimmerwald ne sera-t-il qu’un épisode fortuit, ou deviendra-t-il, au contraire, une étape dans la voie de la création d’une nouvelle association internationale des ouvriers, sans les social-chauvins, et contre eux ?

La guerre continue et l’on n’en voit pas la fin. Les peuples sont affamés et tombent dans la misère. Ce n’est pas seulement à Bagdad, c’est à Verdun, à une centaine de kilomètres de Paris, dans le centre de la "civilisation" européenne, que la boucherie continue avec une violence inouïe. Et chaque jour, des milliers et des milliers d’ouvriers français et allemands permettent à "leurs" gouvernements de les pousser impunément vers l’abattoir... Et les partis "socialistes" officiels, après vingt mois de ce massacre impérialiste, bénissent les ouvriers en les envoyant à cette mort "héroïque", au nom des intérêts d’une bande de magnats du capital... La marche de la guerre, les nouveaux traités secrets que l’on prépare, tout, tout ce qui s’est passé en vingt-deux mois de guerre sanglante, tout cela crie, tout cela clame que cette guerre est une guerre impérialiste, une guerre de brigandage, à laquelle on ne peut appliquer que par dérision des phrases sur les intérêts des peuples. Or, les partis "socialistes" officiels chantent des hymnes frénétiques en l’honneur de cette guerre ; ils s’oublient jusqu’à appeler les masses populaires à "tenir jusqu’au bout" ; ils deviennent les bourreaux du socialisme en aidant les impérialistes à détruire la fleur de la classe ouvrière...
Telle est la situation.

Est-il étonnant que dans les masses grandisse le sentiment de la nécessité de rompre avec les Judas Iscariotes et les Ponces Pilates qui se trouvent à la tête de la II° Internationale ?

A l’époque de Zimmerwald, il n’y avait encore de scission ouverte dans aucun des pays "dirigeants". Maintenant, la scission est un fait, et pas seulement en Italie, en Russie, en Bulgarie. Maintenant, la scission s’est accomplie ou s’accomplit en Allemagne, en Angleterre (on a justement reçu, à la conférence, la nouvelle de la rupture de la majorité du parti socialiste britannique avec Hyndman et Cie), en France, en Suède, même en Australie et en Amérique. Ce ne sont pas "des théoriciens", ce ne sont pas "des sectaires" qui font cette scission. Non, tout honnête socialiste dans le rang, parfois même simplement l’honnête démocrate, sent qu’il doit ou bien se renier lui-même, devenir l’involontaire agent de la bourgeoisie, vendre son droit d’aînesse de socialiste pour le plat de lentilles de l’unité avec les social-patriotes, ou bien devenir un "schismatique", c’est-à-dire lever hautement l’étendard de la complète rupture avec les traîtres de la cause ouvrière.

II. La composition de la conférence et sa physionomie politique

Les gouvernements ont fait tout ce qu’ils pouvaient pour empêcher la conférence. Afin d’égarer la surveillance de la police internationale, en lui indiquant une fausse piste, les organisateurs de la conférence avaient publié qu’elle aurait lieu en Hollande, tandis qu’en réalité elle s’est tenue en Suisse. Néanmoins. un très grand nombre de délégués n’ont pu y venir. Environ dix délégués allemands, un Autrichien, deux Anglais, un Letton, deux balkaniques, une partie des Français, les Scandinaves, etc., n’ont pu y arriver. La gauche de Zimmerwald, en raison de cette circonstance, fut affaiblie en nombre. D’autre part, les social-patriotes avaient pris, eux aussi, leurs "mesures". Le secrétaire du Bureau International des social-patriotes, Huysmans, s’était rendu en Angleterre et en France pour persuader les oppositions de ne pas se rendre à Zimmerwald. Le parti officiel employait tous les moyens pour intimider les représentants de la minorité.

Et pourtant, la conférence a eu lieu. Et cela déjà constitue un succès considérable.

L’Allemagne était représentée par sept délégués. C’étaient les représentants des trois grandes tendances de l’opposition allemande. L’un était partisan de la gauche de Zimmerwald et du groupe connu sous le nom de "I. S. D." (Socialistes Internationaux Allemands). Il représentait le mouvement internationaliste de la ville de X, (un centre important dans lequel l’immense majorité de toute l’organisation partage le point de vue de l’extrême-gauche). Ensuite, deux représentants du groupe de l’Internationale (titre d’une revue qui a eu un numéro, sous la direction de Luxembourg et de Mehring. A Zimmerwald, cette tendance marchait encore, avec la majorité, contre nous. Maintenant, ces camarades "ont incliné à gauche"). En Allemagne même, les partisans de Haase-LedebourKautsky ont exclu ces camarades des groupes d’opposition qu’ils formaient auparavant avec eux. Et cela, bien que les partisans de l’Internationale ne se soient nullement rendus coupables de trop de netteté dans leur façon de poser la question du "kautskisme". A la veille de la conférence, le groupe de l’Internationale a lancé un appel qui invitait les ouvriers à cesser de payer leurs cotisations à la direction du parti social-chauvin. Dans les conditions allemandes, c’était un pas très hardi vers la rupture avec le parti officiel. Et, enfin, quatre représentants de l’opposition modérée, liée avec les noms de Ledebour et de Hoffmann. Ils déclaraient être "une opposition à l’intérieur de l’organisation", pour se distinguer des "scissionnistes". Leur tactique, maintenant comme à Zimmerwald, est restée très embrouillée et opportuniste. Ils continuent à repousser l’idée de la création d’une troisième Internationale. Quand Ledebour et Haase ont formé, enfin, leur fraction parlementaire, avec le concours très actif de Kautsky (comme l’a raconté Spartacus), une première déclaration de principe de cette fraction a été élaborée, dans un esprit à demi patriotique : nous votons contre les crédits parce que les frontières de notre patrie sont assurées contre l’invasion ennemie — disait cette déclaration. Il n’y a pas encore bien longtemps, Kautsky écrivait que la nouvelle fraction parlementaire de la social-démocratie devait travailler "non contre" la vieille fraction de Sudekum, mais "à côté" (nicht gegeneinander, sondern nebeneinander). En d’autres termes, Kautsky proposait une fois de plus la paix aux agents de la bourgeoisie, Scheidemann, Legien, David et Cie. Kautsky lui-même n’a pas voulu paraître à la conférence, bien qu’il ait été invité personnellement, de même que Haase. Ils ont motivé leur refus de prendre part à la conférence en disant qu’ils sont tous deux (ils étaient !) les représentants officiels du parti allemand (c’est-à-dire de Sudekum et Cie) au Bureau Socialiste International, et que, par conséquent, leur participation présenterait "des inconvénients". C’est, naturellement, une excuse sans valeur. Les délégués italiens, russes, roumains et autres à la conférence de Zimmerwald étaient aussi, auparavant, les représentants de leurs partis au B. S. I. En réalité, toute l’affaire est en ceci que Kautsky et Haase ont bien plus envie d’une alliance avec Renaudel, Hyndman et Vandervelde — et en même temps avec les Scheidemann — qu’avec les éléments internationalistes qui se groupent autour de Zimmerwald.

L’influence délétère du kautskisme pèse encore fortement sur une partie de l’opposition allemande. Mais — et c’est là le principal, — l’état d’esprit a changé dans les masses. Le mécontentement grandit partout. Il est difficile de citer une grande ville où il ne se produise déjà de grandes ou de petites manifestations contre la vie chère, etc. Le mécontentement est formidable dans les tranchées. Les masses "se radicalisent". Si la guerre se prolonge jusqu’à l’automne, de gros événements sont inévitables. Ainsi ont parlé — bien différemment de ce qu’on avait d’abord dit à Zimmerwald les représentants des trois tendances dans l’opposition allemande... A la question d’un délégué italien, qui voulait savoir si l’on pouvait s’attendre maintenant, en Allemagne, à un sérieux mouvement des masses, à une action pratique contre la guerre, tous les délégués n’ont eu qu’une voix pour répondre avec une absolue conviction : oui. Cela ne s’était pas passé ainsi à Zimmerwald.
Et ce fait que les délégués allemands, — tous gens très équilibrés et circonspects, — ont ainsi parlé, constitue un signe des temps. Ces déclarations comptent parmi les plus importants événements de la conférence.

De France, d’une façon assez inattendue pour les membres de la conférence, il est arrivé trois membres de la Chambre des Députés : Brizon, Raffin-Dugens et Blanc. Leur arrivée à Zimmerwald nous donne aussi, sans aucun doute, un écho de la protestation des masses qui grandit en France contre le massacre impérialiste. Les trois députés que l’on vient de nommer appartenaient jusqu’à présent à la plus timide "opposition de Sa Majesté". Tous trois appartenaient au groupe Longuet-Pressemane — au groupe des kautskistes français du plus mauvais genre. Tous trois répètent encore jusqu’à présent des phrases kautskistes, prétendant que les Français, comme les Allemands, ont eu raison de voter pour les crédits de guerre. Car les uns étaient, paraît-il, menacés d’une invasion prussienne, les autres d’une invasion cosaque. Aucun des trois ne veut apercevoir les causes profondes de la crise, et tous trois prêchent l’amnistie mutuelle des partis social-patriotes qui ont fait banqueroute. Tous trois répètent des phrases à demi social-chauvines sur "la noble France" qui, soi-disant, défend en cette guerre les traditions de la révolution, etc. Quand on écoute leurs discours, on pourrait quelquefois penser que ces gens-là viennent directement d’un camp de social-chauvins qui ne se connaissent pas comme tels. Mais leur conduite après la conférence, leurs manifestations en France contre les messieurs qui sont à la tête du parti "socialiste" français, ont montré autre chose : ces hommes — bien que très maladroitement, sans aucun esprit de suite et avec de grandes hésitations — reflètent l’état d’esprit de cercles importants de la démocratie et d’ouvriers dupés de la guerre, qui maintenant s’efforcent d’agir contre la guerre, contre l’imposture social-chauvine. Ils font du confusionnisme au-delà de toute permission. Ils ont une multitude de préjugés contre l’internationalisme conséquent. Mais le mouvement de masses les pousse du côté de Zimmerwald. Même en France, où la situation du socialisme est en ce moment particulièrement difficile, la protestation des masses s’affermit, le mouvement se réveille. A Paris et en province se sont formés de premiers groupes d’ouvriers français qui tiennent fermement pour le véritable internationalisme et se rapprochent de la gauche de Zimmerwald. Leur tâche sera de mettre à profit la décomposition qui commence parmi les social-chauvins français.

L’Italie était représentée par sept camarades. Cette fois, on a pu discerner nettement deux courants dans le parti italien. La majorité de la délégation appartenait à ce qu’on appelle "les réformistes de gauche". Forment-ils aussi une majorité dans le parti ? Il est difficile de le dire. Parmi les parlementaires, parmi les "dirigeants", c’est probable, mais parmi les ouvriers socialistes, c’est douteux. Cette majorité tient pour le kautskisme et le social-pacifisme, elle continue à croire que "les cours d’arbitrage", le désarmement progressif, le contrôle démocratique sur la politique étrangère, etc., doivent rester les revendications du programme de la social-démocratie internationale. La minorité (le camarade Serrati, rédacteur de l’Avanti, organe central du parti) défendait une autre tactique qui se rapprochait de celle de la gauche de Zimmerwald.

La Suisse avait cinq délégués. Deux ou trois (Platten, Robmann, Nobs) étaient d’accord avec nous. Les autres marchaient avec la camarade Grimm.

Le parti social-démocrate de Serbie était représenté par le député Katzlerowitch, qui se joignait, bien que pas entièrement, à la gauche de Zimmerwald.

La Pologne était représentée par cinq délégués. Trois (Radek, Bronski, Dombrowski) de l’opposition social-démocrate polonaise, (direction régionale), appartenaient à la gauche de Zimmerwald. Un, de la direction principale du P. S. D. (Warski), pour cette fois, dans la question de la convocation du B. S. I., soutenait aussi la gauche. Un, de la gauche du P. S. P. (Lapinski) se rapprochait à peu près de "la tendance" de Martov.

La délégation de Russie se composait comme suit : du comité central de notre parti, Lénine, Zinoviev, Pétrova (le parti social-démocrate letton avait chargé Zinoviev de le représenter) ; du comité unitaire, Martov et Axelrod. Des "éléments internationalistes socialistes-révolutionnaires", Bobrov et deux autres délégués.

III. Deuxième ou Troisième Internationale ?

La plus importante question, la plus disputée à la conférence, fut celle des rapports que l’on devait avoir avec le Bureau Socialiste ( ?) International (résidant auparavant à Bruxelles, maintenant transféré à La Haye). C’était le point le plus grave de l’ordre du jour, parce que, dans cette forme, on décidait en réalité de l’existence de la IIe ou d’une IIIe Internationale.

Les social-chauvins, en Allemagne comme en France, en Autriche comme en Russie, en Angleterre comme aussi en Belgique, défendent une seule et même somme d’idées bourgeoises. Tous se tiennent sur une seule et même position de principe. Cependant, la guerre les a temporairement séparés par pays. Pour le moment présent, ils ne peuvent pas encore se donner la main l’un à l’autre, ils sont hostiles entre eux.

Ce qu’on appelle le Comité Exécutif du Bureau Socialiste International "exécute". en réalité non les décisions des congrès socialistes internationaux, non les volontés du socialisme, mais les volontés de la bourgeoisie impérialiste de l’Entente des quatre nations. Ce Comité Exécutif, c’est-à-dire Vandervelde, Huysmans et Cie, auxquels se sont ajoutés encore deux ou trois social-chauvins hollandais, s’est transformé en agence des impérialistes anglo-français.

Néanmoins, dès à présent, Huysmans et C’° tentent de créer à La Haye une sorte de comptoir intermédiaire central pour les social-chauvins des deux camps belligérants. Ces deux camps ne peuvent pas encore se réunir, mais ils peuvent déjà faire quelque chose ensemble : ils peuvent, par exemple, coude à coude, lutter contre les internationalistes, ils peuvent unir leurs efforts pour attaquer Zimmerwald. Une apparence d’accord tacite entre les deux trusts de social-chauvins qui se sont battus pour un temps existe déjà. Et Huysmans et son Comité Exécutif jouent dans cette affaire le rôle "d’honnêtes (hum ! hum !) courtiers".

Examinez les faits. Huysmans lance des manifestes et des déclarations que l’on reproduit aussi volontiers dans la Gazette Ouvrière de Vienne (Victor Adler) que dans les journaux de Sudekum et dans l’organe de Thomas et de Sembat, et dans le journal des partisans russes de Gvozdev (Nach Goloss). Huysmans leur a fait également plaisir à tous, parce qu’il a découvert fort justement que la conférence londonienne des "socialistes de l’Entente" et la conférence viennoise des sudekumistes allemands défendent en substance les mêmes "principes". Tous sont disposés à applaudir Huysmans quand, d’une part, il fait allusion à la possibilité de conclure la paix avec la droite de Zimmerwald et les socialistes du pays qui n’a pas encore de démocratie ("fine" allusion aux internationalistes russes)...

Regardez ce qui se passe après la Conférence de Zimmerwald. Huysmans donne le signal, et sans s’être aucunement entendus entre eux, les social-chauvins de France, de Suède, d’Allemagne et d’ailleurs élèvent leur protestation contre Zimmerwald. Les ministres "socialistes" français font parfois semblant d’être mécontents de la trop hâtive "lutte" pour la paix que mène, soi-disant, Huysmans. Mais en même temps, ils "reconnaissent" absolument le Bureau de La Haye, et Huysmans a raison quand il allègue qu’on le reconnaît également "à Berlin, et à Vienne, et à Paris, et à Londres" — c’est-à-dire qu’il est reconnu par les social-chauvins des grandes capitales.

Le bureau de La Haye leur est nécessaire à tous, à Sudekum comme à Renaudel, à Plékhanov comme à Legien. Les leaders de toute la respectable bande des social-chauvins ne peuvent pas ne pas songer à ce qui se passera après la guerre. Après la guerre, il leur est indispensable de "reconstituer" l’Internationale d’imposture, et il leur est indispensable de s’amnistier les uns les autres, les deux trusts doivent se tendre les mains pour la lutte en commun contre les ouvriers socialistes. Voilà pourquoi le Bureau de La Haye dès à présent joue en quelque sorte le rôle de foyer politique de la lutte entre socialistes et social-chauvins. Le Bureau de La Haye est l’embryon de la future société "internationale" par actions qui aura pour tâche de duper la classe ouvrière de tous les pays. Sous le mot d’ordre d’"unité" et de reconstitution de la deuxième Internationale, cette compagnie d’augures mènera la lutte contre les internationalistes.

Dans ces conditions, tenir pour le Bureau de la Haye, chercher à obtenir qu’il soit convoqué, pour nous, cela signifierait aider la bande à tromper les ouvriers. Jetez un coup d’œil sur l’exemple de la France. Bourderon, l’internationaliste hésitant, avec le représentant de "l’opposition de Sa Majesté" Longuet, tire bassement son chapeau devant les ministres "socialistes", les priant de daigner consentir à la convocation du Bureau Socialiste International. Et ceux-ci, par forfanterie, refusent, faisant semblant de craindre pour les intérêts de "la civilisation" et de "la liberté", qu’ils défendent soi-disant. Sembat, Thomas et autres laquais du tsar de Russie et de la ploutocratie française, pour faire monter les prix, jurent qu’ils ont déjà "payé la marchandise plus cher" et qu’ils ne peuvent en nulle manière consentir à la convocation du Bureau. En ce moment même, Poincaré et Briand ne leur permettent pas encore d’accorder leur consentement. Mais, d’ici quelque temps, ils accepteront. Et que se passera-t-il alors ? Ceux qui prendront place au Bureau, ce seront toujours, n’est-ce pas, ces messieurs Scheidemann, Ebert, Adler, Vandervelde, Renaudel, Branting, Troelstra et Cie. Bien entendu, dans une pareille assemblée, pas un cheveu ne tombera de la tête des social-chauvins français. Et la première chose que feront ces messieurs, ce sera, d’un effort commun, d’étouffer ce même Bourderon qui, en ce moment, avec un zèle digne d’un meilleur sort, s’efforce d’obtenir la convocation du Bureau International des social-chauvins.

Quiconque met des espérances dans le vieux Bureau International — celui-là regarde en arrière, celui-là est prisonnier de la bande internationale des social-impérialistes, celui-là est incapable de mener une lutte sérieuse contre cette bande. La scission est nécessaire, la scission est inévitable, la scission est déjà à moitié accomplie. Ce n’est qu’en appelant hardiment et ouvertement les ouvriers de tous les pays à rompre avec les traîtres et à créer leur troisième Internationale qu’on pourra sauver l’honneur du socialisme. Bien entendu, la IIIe Internationale ne peut naître que dans l’orage et les tempêtes d’un mouvement de masses. Bien entendu, aucune conférence ne peut donner de résultat plus sérieux qu’une préparation idéologique et politique de la IIIe Internationale. C’est cela qu’il faut préparer, c’est la voie qui doit être choisie définitivement et sans retour.

A cette manière de poser la question, nous avons entendu deux genres d’objections : les objections de principe et les objections pratiques. Les unes et les autres, en réalité, se ramenaient à un kautskisme trivial, c’est-à-dire à la défense de l’unité avec les social-patriotes, c’est-à-dire que, par là, on voulait livrer le mouvement internationaliste, pieds et poings liés, au trust international des social-chauvins.

Le discours le plus entaché des principes kautskistes a été prononcé par P. Axelrol. Défendant en Russie l’unité avec les social-chauvins de la patrie, il voudrait naturellement répandre les bienfaits de cette unité sur toute l’Internationale. Il est contre la scission. Certes, il reconnaît que la IIe Internationale n’a pas été à la hauteur de la situation, et que, d’ailleurs, dans la présente catastrophe mondiale, il en a été de même pour beaucoup d’autres organisations et tendances. Mais il est opposé aux "secousses révolutionnaires dans les vieux partis socialistes". Les masses elles-mêmes, au début de la guerre, éprouvaient des sentiments patriotiques. Il ne faut donc pas, dit-il, scinder les organes dirigeants des partis, mais il faut les ramener de notre côté. Nous devons agir à leur égard de même qu’un médecin expérimenté et scrupuleux se conduit vis-à-vis d’un malade bien-aimé. Pas un moyen ne doit rester négligé, avant de recourir au scalpel chirurgical. Il ne s’agit pas de trahison. Chez tout individu, vers l’âge de dix-huit ans, la voix mue ; il en a été de même de la IIe Internationale. Il faut s’adresser aux masses. Il faut que les masses exigent la convocation du Bureau Socialiste International. Il faut prouver ainsi à nos frères égarés qu’ils se trompent. (Dans cet esprit, Axelrod apportait, à titre personnel, une sorte de projet de résolution ; on n’en donna pas lecture, l’auteur ayant déclaré que c’était encore une ébauche inachevée).

L’autre groupe d’objections provenait de l’opportunisme "pratique". Les principaux représentants de cette tendance furent, à la conférence, les "réformistes de gauche" italiens et Hoffmann, représentant de l’opposition allemande modérée.

Les Italiens ont créé cette légende que, dans les séances du Bureau Socialiste International, les zimmerwaldiens pourraient avoir la majorité sur les social-patriotes.

Pour "zigouiller" dans ce Bureau Huysmans et Cie, ont-ils dit, il nous suffira de lever les bras. D’après les calculs de ces mêmes Italiens, on verrait voler au secours des zimmerwaldiens les socialistes du Japon, de l’Afrique du Sud, de l’Australie et même... de l’Inde.

Il ne nous a pas été bien difficile, les chiffres en mains, de démolir cette légende. Mais quand bien même les calculs des Italiens seraient justes, leur façon de poser la question dans son ensemble resterait encore le comble de la naïveté. Il ne s’agit pas du tout de savoir à qui sera la majorité dans le Bureau. Il ne s’agit pas du tout de se servir de la voix d’un socialiste sud-africain pour l’emporter sur les millions d’hommes que représente le parti des social-chauvins allemands. Toute la question est de savoir si, par la nature de nos opinions, nous formons bien un seul et unique parti, un seul camp, une seule Internationale, ou bien si nous avons deux programmes, lesquels, dans ce cas, seraient inconciliables.

Admettons ! — nous a-t-on dit (Hoffmann, Serrati, et autres), — mais nous ne devons pas esquiver le combat avec les social-chauvins dans le Bureau International, nous devons y aller pour dénoncer, leurs plans. — A cela nous allons répondre : Nous n’exceptons pas du tout le cas épisodique où nous pourrions aller à une séance de ces messieurs pour arracher le masque de leur physionomie de social-chauvins. Mais en ce moment, ce n’est pas la question qui se pose.
Personne ne convoque le Bureau à tenir séance. En ce moment, la question est de savoir si nous ferons de l’agitation, comme Bourderon et Longuet, pour la convocation du vieux Bureau International, ou bien si nous stigmatiserons ce Bureau, si nous le dénoncerons, si nous le mettrons au pilori, si nous expliquerons aux masses la, politique de duperie des Huysmans, si nous leur prouverons la nécessité inévitable d’une scission avec les social-chauvins, si nous les appellerons à lutter pour la IIIe Internationale.

Deux opinions, deux tactiques. Les uns estiment que la IIe Internationale a fait naufrage et que, dans le feu de la guerre mondiale, se forgent les premiers éléments d’une IIIe Internationale, affranchie de l’opportunisme et du nationalisme. Les autres n’ont compris ni le caractère de la guerre ni le caractère de la crise vécue par le socialisme. Toute l’époque présente leur semble un épisode qui doit passer en même temps que la guerre. La vieille organisation serait ensuite reconstituée avec le Bureau International à sa tête. Les frères égarés reviendraient à la raison, les "malentendus" s’expliqueraient, et alors "pourquoi, effectivement, ne pas s’amnistier les uns les autres ?" (paroles de P. Axelrod à la commission).

De quel côté, pour cette question, s’est trouvée la majorité à la conférence ? Il est difficile de le dire exactement. Une majorité relative se trouvait plutôt de notre côté, comme le prouvent les faits suivants :

Sans délibérer sur le fond de la question, la conférence a nommé une commission de sept membres pour élaborer une résolution. Cependant la commission s’est immédiatement partagée en deux groupes : d’un côté les partisans de l’agitation pour la convocation du Bureau, de l’autre les adversaires. Au premier groupe appartenaient : Lazzari (Italien), Naine (Suisse), le délégué allemand du groupe modéré de Hoffmann, — et Axelrod. Dans le second groupe : Lénine, Warski (direction principale de la S. D. polonaise) et un camarade allemand du groupe de l’Internationale. En résultat, deux projets de résolutions. Le projet de la majorité est remarquable (nous le publions intégralement dans ce numéro). Les auteurs sont partisans de la convocation du Bureau. Mais, en même temps, ils formulent des "conditions" si rigoureuses, ils critiquent les social-chauvins de telle façon qu’en kautskiste conséquent, P.-B. Axelrod soutient et ne soutient pas ce projet (il ne le soutient que pour la partie où la convocation est réclamée). Les auteurs exigent le remplacement du comité exécutif, c’est-à-dire l’expulsion de Huysmans et Cie. Bien plus, les auteurs exigent que les ministres "socialistes", c’est-à-dire les chefs de la IIe Internationale soient exclus du parti.

Tout cela n’est pas trop logique du point de vue tendance vers l’unité. Et ce n’est pas logique d’une façon générale. Millerand est entré au ministère en franc-tireur. Mais Sembat, Guesde, Thomas, Vandervelde, Henderson ont été envoyés aux ministères par leurs partis, c’est-à-dire par leurs amis social-chauvins. On ne peut exclure les envoyés sans exclure aussi ceux qui les envoyèrent. Mais alors, on arrive à proclamer ouvertement la scission.

Qu’en résulte-t-il ? La logique des événements a voulu que tous, à l’exception du kautskiste conséquent Axelrod, proposent des solutions pratiques qui conduisent en fait à la scission, à la séparation d’avec les social-chauvins. Il y a, en cela, un signe des temps.

Au cours des débats de la conférence, on a constaté bientôt que la majorité artificielle de la commission, à laquelle Axelrod n’appartenait que d’une façon conditionnelle, n’avait pas pour elle la majorité de la conférence. Le manque de logique implicite au projet de la majorité fut indiqué non seulement par nous, mais par Grimm et par d’autres. On se mit à chercher un compromis. Le Polonais Lapinski proposa une résolution dans laquelle le Bureau serait rudement critiqué, et où la question de la participation au Bureau et de l’agitation pour qu’il fût convoqué resterait ouverte. Nous exigeâmes un vote sur toute la résolution. Après une longue insistance de notre part, on procéda à ce vote préalable. Les résultats de cette délibération (la seule qui ait eu de l’importance à la conférence) sont les suivants :

Projet de la majorité de la commission, 10 voix ; projet de la minorité de la commission (gauche), 12 voix ; projet de Hoffmann (pour la convocation), 2 voix ; projet de Lapinski, 15 voix ; projet de Serrati (analogue à celui de la majorité de la commission), 10 voix ; projet de Zinoviev (si le B. S. I. est convoqué, les zimmerwaldiens devront se réunir pour examiner la situation), 19 voix.

Après ce vote, les résolutions sont renvoyées à la commission que viennent compléter deux membres de la gauche (Zinoviev, Nobs). Nous déclarons à la commission que, pour permettre un compromis, nous ne nous opposerons pas à l’adoption de la résolution de Lapinski. En résultat, on adopte, avec des amendements, les résolutions de Lapinski, Zinoviev, Modigliani (les Italiens exigeaient, sous forme d’ultimatum, la reconnaissance du droit pour chaque partie de réclamer la convocation du B. S. I.). Contre cette résolution vote seul l’opportuniste italien Dugoni ; Axelrod s’abstient. Les autres votent pour.

On arriva à une résolution médiane que ne facilita pas la tactique d’Axelrod et de Kautsky. Tout n’avait pas été dit, les principes n’étaient pas formulés, la logique des déductions n’était pas rigoureuse, mais quelque chose était dit. Celui qui veut l’unité avec les social-chauvins et la reconstitution de la IIe Internationale par l’amnistie mutuelle, celui-là ne devait pas voter pour cette résolution. Il n’est pas possible de dire d’un même esprit : Vous avez renié le socialisme, vous êtes les instruments des impérialistes, vous êtes les otages des gouvernements, vous avez avili le drapeau de l’Internationale, et nous sommes partisans... de l’unité avec vous. Les masses ouvrières qui croient à Zimmerwald, sauront tirer leurs conclusions d’une pareille appréciation de l’activité du principal organe de la IIe Internationale.

A la conférence, la résolution sur le Bureau fut appelée par plaisanterie ein Steckbrief (mandat d’amener avec signalement). C’est une façon de ’caractériser la chose qui ne manque pas de justesse. La résolution, malgré tous les amendements et adoucissements, est en réalité une marque au fer rouge sur le front de tous les social-chauvins de tous les pays. Elle décrit d’une façon si détaillée les aimables traits de ces repris de justice qu’on appelle social-chauvins que les ouvriers internationalistes ne sauraient plus guère, après cela, chercher l’unité avec ces forbans. Mais, d’autre part, les social-chauvins tireront aussi leurs conclusions. A une plus douce critique qui leur était adressée par la direction du parti suisse, Huysmans et Cie ont répondu... en excluant le parti suisse du Bureau Socialiste International. Que vont-ils dire maintenant en réponse au Steckbrief  ?

Si l’affaire dépendait seulement des diplomates et des "leaders", la résolution adoptée pourrait être retirée en temps voulu, d’une façon ou d’une autre [2]. Mais il existe encore des ouvriers socialistes. Et, grâce à eux, la résolution adoptée peut devenir un pas préparatoire pour la troisième Internationale authentiquement socialiste...

IV. Contre le pacifisme

Parmi les questions qui furent posées à la conférence, celle qui vient ensuite par ordre d’importance se rapporte à l’attitude des socialistes à l’égard de la paix.

L’opinion de notre délégation sur ce point est exposée en détail dans les propositions que nous avons faites à la deuxième conférence et qui sont imprimées dans le n° 4 du Bulletin de la Commission de Berne ; nous les reproduisons dans le présent numéro du Social-Démocrate. (Nous avons spécialement parlé de l’attitude à prendre à l’égard du pacifisme dans l’article : Marxisme ou Pacifisme, n° 43 du Social-Démocrate).

Zimmerwald a fait le premier pas. Zimmerwald a dit que "la défense de la patrie" était une devise au moyen de laquelle la bourgeoisie et les social-chauvins de tous les pays avaient partout mobilisé les masses populaires pour la défense des intérêts de l’impérialisme, que cette devise était la plus grande imposture de notre temps. Maintenant il faut faire un deuxième pas : il est nécessaire d’agir contre le pacifisme. La paix impérialiste qui sera conclue par les gouvernements esclavagistes dira aussi aux masses quelque chose sur le caractère réel de la présente guerre. Il faut seulement empêcher les social-chauvins de duper une fois de plus ces masses.

Partout, les masses populaires sont lasses de la guerre ; partout retentit, de plus en plus fort, la clameur de ceux qui exigent la paix. C’est là-dessus que comptent les social-chauvins ; eux aussi commencent à prêcher "la paix". M. Scheidemann, "soi-même", lance une brochure intitulée : Vive la paix ! Il est indispensable d’expliquer aux ouvriers l’impossibilité d’abréger, même pour une minute, le carnage actuel autrement que par la lutte révolutionnaire. Si tu veux la paix, organise la lutte révolutionnaire contre les bandes impérialistes, contre le gouvernement de ta propre "patrie".

Le social-pacifisme que prêchent Kautsky, Haase, Ledebour, les social-pacifistes anglais, n’est objectivement qu’un des aspects de ce mensonge en quoi consiste en général le chauvinisme, et qui sert à duper les masses. Le programme des "cours d’arbitrage", du désarmement progressif, de la "paix démocratique", est une utopie de petits-bourgeois qui ne peut que détourner les ouvriers de la lutte révolutionnaire, qui ne peut que répandre l’illusion d’un capitalisme pacifique, d’un capitalisme sans guerre, sans militarisme, sans brigandages impérialistes.

Voilà ce que nous avons dit.

Et ce qui est remarquable, c’est qu’il y avait à la conférence des social-pacifistes. Il y en avait parmi la majorité italienne, il y en avait parmi les Allemands de Ledebour ; il y en avait parmi les Français (Brizon, au début, considérait comme une simple méprise le passage de notre résolution qui s’exprimait contre le pacifisme, tant il est habitué à identifier le socialisme avec le pacifisme) ; il y en avait parmi les kautskistes russes (Axelrod). Et pourtant, ils ont été incapables de présenter leur propre projet, ils n’ont rien pu donner qui ait de la solidité.

Et remarquez encore : formellement, la IIe Internationale, dans cette question, tenait pour les social-pacifistes. Dès le Congrès de Copenhague (1910), cette pompeuse doctrine "des tribunaux d’arbitrage obligatoires" avait été inaugurée, et elle se répétait maintenant. Et cependant, pour les éléments social-pacifistes, à Kienthal, il devenait déjà impossible de "respecter le passé", ils étaient incapables de livrer une sérieuse bataille aux socialistes-révolutionnaires, ils furent contraints de se borner à des amendements et à des adoucissements.

A la résolution qui fut présentée sur cette question par la gauche de Zimmerwald se joignirent, pour cette fois, de nouveaux éléments : le représentant des Italiens Serrati, le Serbe Katzlerowitch, la majorité des Suisses. Comme base furent prises les thèses de Grimm, qui, malgré de nombreuses réticences, marquaient cependant la même direction. Dans les thèses de Grimm, il y avait un paragraphe contre le droit des nations à se définir elles-mêmes, avec les "motifs" habituels, soi-disant scientifiques, en ce sens que cette revendication "ne serait pas réalisable", etc. Sur notre proposition, ce paragraphe fut supprimé. L’amendement que nous présentâmes à la commission, nous déclarant pour le droit des nations à se définir elles-mêmes dans les conditions révolutionnaires (voyez les Propositions du Comité Central dans ce numéro) fut remise à plus tard, la question étant considérée comme insuffisamment élucidée.

Les thèses adoptées par la conférence sont dirigées dans leur ensemble contre le social-pacifisme, contre le kautskisme. Mais cela ne signifie par encore que Zimmerwald en ait fini une fois pour toutes avec les utopies du social-pacifisme. Non, les récidives ne sont pas seulement possibles, elles sont inévitables. Il suffit de dire que la majorité italienne, bien qu’elle ait voté pour, a fait des "réserves" sur tous les points principaux.

La propagande systématique contre le social-pacifisme ne sera menée que par la gauche. Mais la résolution adoptée par toute la conférence peut nous rendre les plus grands services dans cette propagande que nous allons faire. Elle portera ces questions à l’examen de tous les partis, comme elle les a mises déjà en discussion dans la presse italienne. Et cela déjà est un grand pas fait en avant.

Le manifeste adopté par la conférence est, à notre avis, le plus faible document qui soit sorti de cette assemblée. C’est le résultat d’un compromis avec les Français. On n’y trouve ni précision ni clarté. Les meilleurs passages sont ceux où l’on condamne catégoriquement les social-chauvins, en les mettant à côté de la presse vendue et des laquais des gouvernements.

V. Demain, que faire ?

La deuxième conférence de Zimmerwald constitue indiscutablement un progrès, c’est un pas en avant. L’influence de la gauche s’est trouvée beaucoup plus forte que dans le premier Zimmerwald. Les préjugés contre la gauche se sont affaiblis. Cependant, peut-on dire que le sort en soit jeté, que les zimmerwaldiens se soient définitivement engagés dans la voie de la rupture avec les "socialistes" officiels, que Zimmerwald soit devenu l’embryon de la IIIe Internationale ? Non, en conscience, on ne peut le dire. Tout ce que l’on peut affirmer c’est qu’à présent il y a plus de chances qu’il n’y en eut après Zimmerwald pour que l’affaire tourne ainsi à l’avantage des révolutionnaires, du socialisme. Mais de nouvelles hésitations, de nouvelles concessions aux social-chauvins, — surtout après la guerre, quand leurs maîtres bourgeois leur permettront de "tourner à gauche" en paroles, — sont tout à fait possibles. Pas d’illusions ! Il y a encore chez les zimmerwaldiens une grande aile droite. Ceux de droite resteront-ils avec nous jusqu’au bout ? Personne ne pourrait le garantir.

Après la conférence s’est réunie "la Commission socialiste élargie de Berne", que la conférence avait chargée de résoudre une série de questions importantes. Entre autres, il s’agissait de décider de la conduite à tenir à l’égard de la conférence des neutres que Huysmans et Cie réunissent pour le milieu de juin. Martov proposa de recommander d’y aller. Et cette proposition réunit la moitié des suffrages. Cinq voix furent données à Martov, cinq voix à la, proposition Zinoviev (rester sur le terrain de la résolution adoptée à Kienthal) [3].

Qu’est-ce que cela signifie ? Cela signifie que dès la moindre possibilité de se laisser séduire, la moitié des zimmerwaldiens subit volontiers la séduction...

A la conférence de juin, organisée par Huysmans, les zimmerwaldiens des pays neutres prendront part probablement. Que résultera-t-il de cette première entrevue ? Sera-ce une escarmouche d’avant-postes entre la IIe et la IIIe Internationales, ou bien sera-ce le début d’une "réconciliation" de l’aile droite des zimmerwaldiens avec l’aile "gauche" des social-chauvins ? L’avenir nous le montrera.

Que faire donc demain ? Demain„ continuer à lutter pour notre solution, pour la social-démocratie révolutionnaire, pour la IIIe Internationale ! Zimmerwald et Kienthal ont montré que notre voie était la bonne. Ce qui se passe dans les divers partis ouvriers nous confirme chaque jour dans ce sentiment. Deux programmes, deux camps, deux mondes, deux Internationales. C’est dans ce sens que se développe le mouvement, c’est à cela que conduira la crise contemporaine. Les ouvriers de Russie peuvent faire beaucoup pour que ce but soit atteint le plus tôt possible.

Il ne peut y avoir d’unité entre les socialistes et les serviteurs de la bourgeoisie. Mouranov et Pétrovsky en Russie, Liebknecht en Allemagne, Höglund et Heden en Suède, Mac Lean en Angleterre, — ce sont là nos vrais camarades que les gouvernements de leurs "patries" jettent en prison ; — ce sont les véritables représentants de l’idée d’une nouvelle Internationale ouvrière.

En avant, pour la IIIe Internationale !