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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Témoignage sur Kienthal - Paul Frölich
Article mis en ligne le 27 février 2019
dernière modification le 18 février 2019

par ArchivesAutonomies

À Pâques 1916, j’ai participé à la conférence internationale de Kienthal [1]. Le passage de la frontière se fit sans difficulté. Mes papiers de membre de la rédaction de la Brenner Bürgerzeitung firent très bonne impression ; les gardes-frontière suisses semblaient plus méfiants que les Allemands. Manifestement, la police allemande croyait encore à la rumeur soigneusement répandue selon laquelle la conférence aurait lieu aux Pays-Bas. Pour le travail illégal, c’était encore une époque idyllique.

À Berne, je fis la connaissance de Lénine. Il ne représentait pas encore grand chose pour moi en ce temps-là, je ne connaissais guère plus que son nom. Même nous, les gens de Brême, qui avions de très étroites relations avec l’émigration suisse, nous ne connaissions pas les travaux de Lénine sur les questions de la guerre, et nous ne savions même pas quelle position tactique il avait. Je crois par contre que nous connaissions déjà à l’époque l’ouvrage de Trotsky La guerre et l’Internationale. Je fus frappé par le respect avec lequel Radek parlait de Lénine quand il m’emmena à un entretien avec lui, Zinoviev et Bronski (Warszawski) [2]. Lénine ne fit pas sur moi une très grande impression. Il se comportait si simplement, son argumentation était si dénuée de prétention, presque terre à terre, qu’on ne reconnaissait son importance qu’en travaillant plus étroitement ensemble. J’en eus une idée pendant la conférence, quand je remarquai avec quelle attention les Russes suivaient ses interventions. Dans la discussion, je fis un court rapport sur les relations dans le parti à Brême. Il y eut ensuite une discussion très animée, mais aussi très amicale entre les deux Russes et les deux Polonais sur la question nationale, sur laquelle se menait justement, dans le Vorbote (Le précurseur) le débat bien connu [3]. Je n’avais pas encore lu le Vorbote ni l’article en question. Pour le brave allemand que j’étais, la question nationale était du chinois. Aussi je me bornai à enregistrer les arguments avancés.

L’article de Zinoviev reproduit dans le livre Contre le courant [4] et l’important travail d’Angelica Balabanova sur le mouvement de Zimmerwald dans les Archives Grünberg [5] donnent beaucoup d’informations sur la conférence. Je me limite à quelques observations qui me sont restées en mémoire. D’abord sur la délégation allemande. Pour le futur USPD (Parti social-démocrate indépendant), l’aile droite Kautsky-Haase-Bernstein n’était pas représentée. Si un représentant connu de leur courant avait été là, la conférence aurait sûrement été beaucoup plus agitée et son apport théorique plus important, mais on aurait probablement dû compter sur une scission où la ligne de démarcation serait allée très à gauche, une scission qui était loin d’avoir déjà mûri. Dans le meilleur des cas, il fallait compter avec beaucoup de résolutions plus confuses, avec un recul par rapport à Zimmerwald, au lieu d’un pas en avant. Leur absence était propice à une évolution vers la gauche. Ledebour avait été intercepté à la frontière par la police allemande. Le vieil entêté aurait, sur quelques points importants, rendu plus difficile l’adoption de résolutions radicales (pacifisme et défense nationale [6]). Reste à savoir quelle influence son fort tempérament révolutionnaire aurait exercé sur la conférence. Le principal représentant de la tendance de gauche de l’USPD, Adolf Hoffmann, mena une lutte désespérée pour rester dans le cadre des conceptions de son groupe. Lorsque fut demandé le refus inconditionnel de la défense nationale, il leva les bras en gémissant : "Ledebour va me dévorer tout cru, si je rentre à la maison avec une telle résolution ! » C’était pour lui le point décisif. Lui-même semblait là-dessus être gagné à la gauche et je crois qu’il a finalement voté dans ce sens. Mais il était visiblement freiné par Fleissner (Dresde) qui participait à la conférence en tant qu’invité.

Les représentants de la Ligue Spartakus — Ernst Meyer, Bertha Thalheimer et Adolf Warski — avaient une position très inconfortable (Warski avait certes un mandat du parti polonais officiel, mais il faut quand même le compter parmi les représentants de la direction de la Ligue Spartakus). Sur toutes les questions fondamentales, ils étaient d’accord avec la gauche, et aussi sur la plupart des questions pratiques qui se posaient à la conférence. Comme les désaccords tactiques se jouaient principalement entre la gauche et l’USPD allemand, les représentants de Spartakus se voyaient contraints de prendre parti de façon tranchée. Mais ils avaient pour consigne de ne s’unir en aucun cas avec la gauche zimmerwaldienne. La raison résidait dans les anciennes oppositions russes et polonaises. Des très affligeantes luttes concernant la caisse de la révolution russe qui avait été gérée par des hommes de confiance allemands (Kautsky, Zetkin, Bebel, etc.), il était resté beaucoup de ressentiment, y compris entre Lénine et les dirigeants du parti polonais (Rosa Luxemburg et Leo Jogiches). L’opposition s’était aggravée quand, en 1912, les bolcheviks avaient de nouveau scissionné la social-démocratie russe, unifiée en 1906. La division du parti polonais en 1913 avait eu un effet particulièrement important ; elle avait entraîné l’affaire Radek et avait creusé un fossé profond entre l’ancien comité central polonais et Radek. La ligne était : résolument contre les centristes allemands, mais en aucun cas avec Lénine et Radek ! Cela voulait dire, pour la délégation de Spartakus, qu’elle devait chercher un point non existant comme socle où poser ses propres pieds. Même le très habile Ernst Meyer ne pouvait pas satisfaire à cette tâche ; et la Ligue Spartakus ne joua pas à cette conférence le rôle qui lui revenait.

Pour moi, les décisions étaient faciles. Sur toutes les questions importantes, nous nous étions à Brême fait une opinion qui coïncidait parfaitement avec celle de la gauche zimmerwaldienne. Quand les questions tactiques vinrent à l’ordre du jour, je parlai de l’œuvre que venait d’écrire Rosa Luxemburg La crise de la social-démocratie allemande. Cette Brochure de Junius avait fait sur nous aussi une forte impression et nous l’avons salué comme l’arme la plus tranchante contre la politique de guerre de la social-démocratie. Mais pour nous, la condition préalable pour une politique révolutionnaire dans la guerre, c’était le rejet absolu de la défense nationale. Nous étions déconcertés par la tentative de Rosa de justifier la défense nationale révolutionnaire sur le modèle des Jacobins. Les conditions historiques n’étaient pas données pour un tel parallèle ; et surtout, toute concession à l’idée de la défense nationale nous semblait mettre en danger notre attitude fondamentale. En outre, nous pensions que le mot d’ordre central de république, avancé par Rosa, ne correspondait pas à la situation, car une république bourgeoise ne changerait rien à la nature impérialiste de la politique allemande. Nous étions pour le mot d’ordre de « socialisme", ce qui était alors synonyme de conquête du pouvoir par le prolétariat (j’ai donné mon jugement définitif sur la Brochure de Junius dans ma biographie de Rosa Luxemburg).

Mon intervention eut un effet inattendu : Angelica Balabanov, qui traduisait infatigablement et avec un talent admirable, refusa de me traduire. Elle trouvait trop fort de dire que Rosa elle-même n’était pas assez radicale. Martov se chargea de cette tâche et s’en acquitta avec la plus grande objectivité, alors qu’il n’était certes pas d’accord avec moi.

Sur les questions théoriques et tactiques, on se battait à la conférence pour ainsi dire sur un terrain allemand. Mais pour les prochaines démarches pratiques et pour l’avenir du mouvement zimmerwaldien, l’attitude des Français était décisive. Nous, les Allemands, nous n’avions eu que très rarement pendant la guerre des nouvelles de l’opposition dans le mouvement ouvrier français, et toujours de seconde main. Nous la tenions pour insignifiante, confuse et irrésolue, et j’ai gardé cette appréciation jusqu’à ce que je sois détrompé par le livre de Rosmer sur Le mouvement ouvrier pendant la guerre. Un rapport de la militante bolchevique Inès Armand (Inessa) sur le mouvement ouvrier français me fit une forte impression, en particulier cet argument : "Les ouvriers français nous expliquent à nous, adversaires révolutionnaires de la guerre : nous sommes entièrement d’accord avec vous, mais pouvons-nous vous faire confiance ? Millerand était socialiste et il nous a trahis. Briand était pour la grève générale et il nous a trahis. Hervé était antimilitariste et il nous a trahis. N’allez-vous pas nous trahir, vous aussi ?"

Malheureusement les syndicalistes révolutionnaires hostiles à la guerre n’étaient pas représentés à Kienthal. Si Rosmer ou Monatte avaient été là, j’aurais probablement révisé le jugement trop dogmatique sur les syndicalistes révolutionnaires français que je m’étais formé sur la base des articles théoriques de la Neue Zeit. L’impression que firent sur la conférence les trois députés socialistes français qui étaient venus était catastrophique. Blanc et Raffin-Dugens avaient l’air d’avocats bourgeois typiques, pas du tout du genre que nous aurions aimé voir. Et puis ils firent seulement acte de présence à la conférence, sans prononcer une parole politique, et repartirent chez eux le premier jour. Ce comportement me parut, à moi et sans doute à d’autres, comme une marque de mépris pour la conférence et ses objectifs, et comme une rupture. Sans doute avaient-ils des raisons vraiment urgentes de repartir et leur présence de quelques heures à la conférence était-elle de leur part une manifestation courageuse. Lorsque le troisième délégué, l’enseignant Brizon, prit la parole, je redoutai à tout moment une explosion de toute l’assemblée.

Ce jeune monsieur tiré à quatre épingles joua une comédie qui mit les auditeurs à la torture. Je n’avais assisté qu’une fois à quelque chose de semblable avec Maximilian Harden, et il était finalement acteur de profession. Brizon prononçait un quart de phrase, s’interrompait, allumait cérémonieusement une cigarette, prononçait de nouveau quelques mots, sur quoi il marquait une pause. Puis c’étaient les grandes orgues, avec des hauts et des bas, des cataractes et des paroles péniblement arrachées, avec des trémolos et des tremblements dans la voix, et des pauses artistiques bien calculées. Tout un chacun ne pouvait que se dire qu’on n’avait pas affaire là à un homme politique, encore moins à un militant, mais simplement à un charlatan. Après de nombreux tours et détours, il en ressortait qu’en France il ne pouvait pas y avoir de lutte contre la guerre tant que l’ennemi était dans le pays. Il écouta encore quelques répliques et adjurations. Puis soudain, il disparut sans laisser de trace. La conférence avait manifestement échoué. Qu’était en effet une action internationale contre la guerre sans l’Angleterre (il y avait un ou deux invités fortuits, mais qui n’avaient aucune importance politique) et surtout sans la France ? Deux jours plus tard, Brizon était de nouveau là. Il expliqua qu’il était allé dans les montagnes pour y mener un combat intérieur, qu’il avait décidé de voter contre les crédits et de lutter contre l’impérialisme français — à condition que les Allemands ne continuent plus à avancer. On dut se contenter de ce maigre résultat et il n’y eut sans doute personne pour prendre au sérieux cette promesse obscure. L’ambiance de la conférence restait déprimée.

Peu après la conférence, j’ai appris que les trois délégués français s’étaient très vaillamment comportés à la Chambre des députés. A propos de Brizon, des camarades français m’ont raconté plus tard que, dans son journal La Vague qu’il publiait en province, il avait mené un combat très énergique contre la guerre. Il est mort en 1923. Blanc et Raffin-Dugens ont rejoint le PCF au congrès de Tours, mais ils ne jouent plus de rôle politique depuis longtemps.

La gauche zimmerwaldienne était représentée à la conférence par les bolcheviks, la fraction polonaise des rozlamnowzy (scissionnistes), les linksradikalen allemands, les Suisses Platten, Nobs et l’enseignante Robmann, le Serbe Katzlerowitsch. Parmi les Italiens, Serrati penchait fortement vers la gauche ; il était en liaison constante avec nous. Les tribunistes néerlandais et l’Association de jeunesse suédoise (Höglund et Ture Nerman) qui appartenaient aussi à la gauche zimmerwaldienne n’avaient pas pu prendre part à la conférence. La gauche convint de maintenir une étroite liaison permanente et de développer de façon indépendante une propagande internationale pour ses positions. Le manifeste présenté à la conférence par la gauche fut diffusé en tract, deux autres brochures furent aussi publiées. Je ne me souviens plus de leur contenu. Après l’éclatement de la révolution russe, la gauche s’élargit fortement et prit un autre caractère, ce n’était plus l’opposition de Zimmerwald, mais le précurseur immédiat de la III° Internationale.