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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Appel du CSI
Décembre 1916
Article mis en ligne le 27 février 2019
dernière modification le 18 février 2019

par ArchivesAutonomies

En décembre 1916, la Commission socialiste internationale publia un nouvel appel, plus pressant, qui n’hésitait pas à proclamer que "pour forcer les gouvernements à la paix, il n’y a plus qu’une puissance : la force réveillée du prolétariat international, sa volonté ferme de tourner ses armes non contre ses frères, mais, dans chaque pays, contre l’ennemi intérieur."

Voici d’ailleurs cet appel, le dernier avant la Révolution russe de février 1917, qui démontre le glissement de la Commission socialiste internationale vers les positions de la gauche.

A la classe ouvrière !

La troisième campagne d’hiver de la guerre est devenue réalité. Deux ans et demi de meurtre ininterrompu, deux ans et demi de destructions et de dévastations sans exemple ne suffisent pas ; la bête déchaînée le 1er août 1914, après une préparation systématique de plusieurs années par tous les gouvernements capitalistes, n’est pas encore repue. De nouveaux fleuves de sang doivent encore couler. Des méthodes encore plus raffinées et plus cruelles doivent être appliquées pour "bouchoyer" les hommes. Des sacrifices plus lourds auront lieu jusqu’à l’appauvrissement et l’épuisement complets de l’Europe.

Pourquoi ? A quoi bon ?

Dans les manifestes de Zimmerwald et de Kienthal les causes de cette autodestruction des peuples ont été indiquées : l’avidité, le désir de conquête des classes capitalistes, leur soif impérialiste, leur besoin criminel d’augmenter leurs profits dans leurs pays comme dans les pays conquis et de se procurer de nouvelles sources de richesses.

Cette vérité, ni les mensonges diplomatiques, ni les arguties des hommes d’Etat, ni les paroles chauvines des ex-socialistes indignes ne sauraient l’effacer. Elle a été une fois de plus mise en évidence et confirmée par les événements des derniers mois.

La Roumanie, dont on prétendait agrandir la gloire et la considération, mais qui n’est en réalité qu’un pion sur l’échiquier des grandes puissances impérialistes, est à terre, brisée. Elle subit le sort de la Belgique, de la Serbie, du Monténégro, le sort qui attend demain la Grèce et d’autres Etats neutres encore à l’heure qu’il est. La misérable farce de la "libération" de la Pologne — un pays qui, même sous le knout du tsar, n’était pas plus mal que sous le régime du "libérateur" austro-germain — prouve combien peu le vainqueur militaire pense à autre chose qu’au vol et au pillage complet. La déportation de prolétaires belges et polonais, pour les mettre aux travaux forcés, loin de leur patrie, la transformation de tous les Etats belligérants en pénitenciers nationaux, la terreur blanche envers tous ceux qui font appel au bon sens et à la raison pour mettre un terme à l’horrible massacre, les prisons qui regorgent des meilleurs et des plus courageux parmi les militants de la classe ouvrière ; tous ces faits qui constituent autant d’actes d’accusation contre les classes dirigeantes, autant de preuves de leurs mensonges de guerre et des motifs vils, avidité, rapacité, qui sont à la base de cette guerre comme de celles qui l’ont précédée.

Aujourd’hui cette guerre traverse une crise : "Pas de vainqueurs, pas de vaincus, ou plutôt tous vaincus, tous saignants, tous ruinés, tous épuisés." Les hommes d’Etat des pays belligérants, pris dans leurs propres pièges, maîtrisés par la guerre, jouent maintenant la comédie de la paix. Comme ils jouèrent pendant la paix avec la menace de guerre, ils prostituent pendant la guerre l’idée de la paix.

Les puissances centrales ont offert des négociations de paix à leurs adversaires. Mais comment ? En s’armant jusqu’aux dents, en plaçant jusqu’au dernier homme sous le joug d’une organisation de meurtre, en clamant leurs victoires ! En réalité un vrai jeu de fous pour cacher la vérité à leurs propres peuples et, par un refus certain de leur proposition, faire renaître l’écume des haines nationales et du chauvinisme.

La réponse qui suivit de la part des puissances opposées est digne de la proposition des puissances centrales. La garde du tsar rouge se sent à l’aise chez soi dans le terrible bain de sang. Les fauteurs de pogroms se retranchent dans le pogrom général de l’Europe. Pour étendre leur puissance sur Constantinople, sur les détroits et sur la Pologne prussienne, ils sont prêts à sacrifier jusqu’au dernier homme la jeunesse d’Europe, comme ils n’ont jamais hésité devant les actes les plus honteux pour maintenir cette même puissance sur les peuples opprimés par la Russie.

Le renégat Briand cherche par des phrases de haine et de mépris à cacher à la France qu’en réalité elle se saigne et marche à sa perte par la continuation de la guerre et cela pour les puissances alliées. Le plus grand démagogue du siècle, Lloyd George, avance sciemment cette affirmation fausse que l’Angleterre combat pour la complète libération des nations opprimées. Oublie-t-il, ainsi que son compère Briand, que l’Angleterre et la France, par leur diplomatie et par leur politique guerrière, sont liées aux buts de guerre de la Russie ? Oublient-ils à quelles aspirations obéit l’Angleterre en Orient, en Mésopotamie et en Asie Mineure ?

Et qu’en est-il de la note du président des États-Unis ? Elle ne peut perdre le caractère à peine voilé d’une note de guerre. Si Wilson veut la paix, très bien, mais l’Amérique devait juguler sans égards les particuliers gagnant des millions dans les livraisons de guerre et avec cette preuve se présenter au monde comme apôtre de la paix.

En vérité, aujourd’hui non plus les gouvernements ne veulent pas la paix : les dirigeants de la guerre, par peur de l’inévitable règlement de compte qui suivra, les autres parce que les profits de guerre ont plus d’attrait pour eux que les intérêts élevés et les droits de l’humanité. Il n’y a qu’une puissance qui puisse les forcer à la paix : la force réveillée du prolétariat international, sa volonté ferme de tourner ses armes non contre ses frères, mais dans chaque pays contre l’ennemi intérieur.

Cependant cette force n’est pas encore assez grande ; les maux infinis et les coups terribles n’ont pas encore ouvert les yeux aux peuples. Et pourtant quelque chose remue chez toutes les nations de la terre. Pas un pays où des prolétaires énergiques ne lèvent l’étendard du socialisme qui signifie paix et liberté, pas un Etat qui ne mette ces lutteurs au ban de la société et ne les poursuive, prouvant ainsi qu’ils sont redoutés comme la seule force en faveur de la paix véritable et durable.

Ce combat des minorités socialistes contre leurs gouvernements et contre les socialistes patriotes à leur solde doit être continué sans trêve ni répit. Le devoir envers sa propre classe, envers l’avenir de l’humanité avant tout. Remplir ce devoir doit être la volonté indomptable de tous les ouvriers dans les pays belligérants comme dans les pays neutres. Les uns en rassemblant toutes les forces dans chaque pays pour les opposer à la classe dominante. Les autres en soutenant de toutes leurs forces morales et financières le combat des minorités.

A l’heure où la guerre est entrée dans une impasse ;
à l’heure où les gestes de paix hypocrites des diplomates vont conduire à des massacres plus effrayants encore si les masses ne manifestent pas leur volonté de paix au prix des plus grands sacrifices ;
à l’heure où les fantômes de la disette et de la faim sont devenus des réalités ;
à l’heure actuelle, il faut agir avec une fidélité et un dévouement entiers dans le sens du socialisme révolutionnaire international pour obtenir une prompte fin de la guerre. Il faut combattre pour l’Internationale du travail, libératrice des peuples.

Vive la lutte de classe !
Vive la paix !
Vive l’Internationale du travail !

Berne, décembre 1916.

Commission socialiste internationale [1].