Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Soldats ou insurgés – Louis Bertoni
Le Réveil communiste-anarchiste N°401 - 9 Janvier 1915
Article mis en ligne le 1er novembre 2017

par ArchivesAutonomies
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Notre camarade Grave a eu le courage et le mérite de ne pas se solidariser avec les dirigeants de l’Etat français, en proclamant bien hautement qu’ils ne représentaient pas le moindre principe révolutionnaire et que la prétendue "France du droit" n’est que trop souvent la France des pires iniquités. Mais, ajoute-t-il, puisque les Français n’ont pas été en mesure de faire la révolution contre les maîtres de l’intérieur et du dehors, il ne leur restait plus qu’à se battre pour ne pas devenir les complices d’un agresseur qui apportait un supplément d’exploitation et d’oppression.
Si l’on admet ce raisonnement pour les Français vis à vis des Allemands, il devient impossible de ne pas l’admettre pour ces derniers vis-à-vis des Russes... et ainsi de suite. Chaque peuple en guerre pourra croire — et le croit en effet ! — de l’être pour la bonne cause, et nous voilà transformés en instruments volontaires des crimes de nos dirigeants.
"Il n’y a pas d’absolu — très bien ! mais alors pourquoi raisonner comme si le bon droit absolu était du côté des alliés ?
Le "devoir" de donner sa vie n’est-il pas, d’ailleurs, ce que l’on peut imaginer de plus absolu, et il est invoqué pour un avantage moins que relatif, très douteux, peut-être absolument nul ! Jamais pour nos revendications les plus élevées et les plus essentielles nous n’avons fait une obligation de se vouer à la mort, comment pourrions-nous l’exiger pour le mensonge patriotique, démocratique et national ?
Le fait de la guerre apportera aussi bien aux peuples vainqueurs que vaincus un surcroît d’exploitation et d’oppression, à moins que protestations, résistances et révoltes ne surgissent parmi eux, et c’est pour provoquer et réaliser ces dernières que nous devons garder autant que possible toutes nos forces, au lieu de les mettre au service de n’importe quel Etat national.
Si vraiment nous nous sentons de l’héroïsme, les occasions de le manifester ne nous manqueront certes pas. Et ce sera pour une affirmation nette et précise de notre idéal, pour la vraie cause de. la justice et de la liberté. Cherchons donc à ne pas être soldats en attendant de devenir des insurgés.
Constater que nous sommes souvent forcés de faire des accrocs à nos principes n’est pas une raison pour en justifier continuellement de nouveaux. Nous sommes anarchistes non pas dans la mesure où nous nous adaptons au milieu, mais surtout dans celle où nous savons lui résister et nous en affranchir. Laissons aux social-démocrates de justifier continuellement par les anciennes les nouvelles concessions, compromissions et contradictions. Nous demandons, au contraire, à l’individu d’avoir le plus souvent possible la force de se ressaisir. Ce n’est d’ailleurs pas en se laissant envoyer à la boucherie qu’on domine les événements ; on en devient ainsi plus que jamais le jouet.
Nous ne sommes et n’avons jamais été neutres. Ce mot nous répugne plus que tout autre. Nous sommes, au contraire, les ennemis de toutes les politiques, de tous les militarismes, de tous les impérialismes. C’est pour cela qu’il ne nous est pas permis de confondre, ne fût-ce que momentanément, notre cause avec l’un d’entre eux. Et prétendre qu’en nous refusant d’être les complices de nos gouvernants, nous le devenons des gouvernants étrangers, ressemble par trop à l’accusation des candidats socialistes dénonçant les abstentionnistes comme les alliés de leurs concurrents bourgeois.
L’oppression étrangère pourra être plus odieuse que l’oppression nationale, mais nous ne saurions qu’approuver nos amis de Trieste, lesquels tout en détestant profondément le gouvernement autrichien, n’ont pas la moindre sympathie pour un gouvernement italien à venir !
Que le peuple, en toutes circonstances, ait plus à souffrir que les classes aisées, n’a plus besoin d’être démontré. Mais nous avouons être également émus à l’idée qu’une contribution de guerre frappera le prolétariat allemand au lieu du prolétariat français. N’a-t-on pas répété sur tous les tons que la France était de beaucoup plus riche que l’Allemagne ? Or, nous ne pouvons vraiment cesser d’être internationalistes, au point de craindre grandement pour les uns un mal qui, de beaucoup aggravé, nous laisserait indifférents chez les autres.
Comment ne pas comprendre qu’avec un pareil état d’esprit, si demain un mouvement révolutionnaire venait à éclater en Allemagne, nous n’y verrions plus, comme nos maîtres, qu’une cause de faiblesse dont il faudrait profiter pour écraser un "ennemi" !
Non, il ne nous est pas possible de quitter le terrain des principes sans renier notre raison d’être et aboutir aux pires énormités. La guerre est à n’en pas douter une preuve de notre impuissance matérielle momentanée, mais, enfin, elle est aussi la confirmation indirecte de notre idée morale. Produit fatal du capitalisme et de l’Etat contre lesquels nous ne devons cesser d’exercer notre critique et notre action, la guerre ne disparaîtra qu’avec eux. Au moment où tous les autres remèdes se sont montrés impuissants, renoncerions-nous à préconiser le nôtre, le communisme anarchiste, seul à même de mettre un terme aux rivalités sanglantes des capitalistes et gouvernants et d’assurer ainsi au monde la paix dans le bien-être et la liberté pour tous ?




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