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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Aveux socialistes – Louis Bertoni
Le Réveil communiste-anarchiste N°402 - 23 Janvier 1915
Article mis en ligne le 5 novembre 2017
dernière modification le 8 octobre 2017

par ArchivesAutonomies
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Ce sont des aveux forcés, plutôt faits pour s’excuser que pour rendre hommage à la vérité ; nous croyons devoir les relever, afin de bien prouver que dans nos critiques, loin d’avoir été mus par le sectarisme ou la haine, nous nous inspirions d’un grand amour qui nous donnait une meilleure compréhension de l’idéal socialiste.
Les citations que nous donnons ci-après, sont tirées d’un article sur Les leçons de l’année de guerre 1914, paru dans le Métallurgiste, et probablement dans d’autres feuilles corporatives ou socialistes.
Son auteur constate d’abord que “l’Internationale n’a pas pu conjurer l’effroyable fatalité”.
La fatalité est une excuse trop commode pour que nous puissions l’admettre. La guerre nécessite l’adhésion et la participation de millions d’hommes. Elle est donc devenue fatale pour l’Internationale, seulement parce que ses millions d’adhérents avaient bien pris l’engagement de s’y opposer, mais nullement celui de ne pas y participer. Dans certain ordre du jour, l’Internationale s’est bornée à plaider à l’avance son irresponsabilité. C’était proclamer son impuissance dans le présent et pour l’avenir.
Voici, en somme, le raisonnement soi-disant socialiste :

Nous sommes les adversaires les plus sincères et convaincus de la guerre, mais nous la ferons dès que notre Etat nous l’ordonnera.

Ainsi, la logique “socialiste” consisterait à faire le suprême sacrifice, celui de la vie, pour ce que l’on a le plus en horreur, quitte à accuser une fatalité, dont on a bien voulu être les plus dociles instruments.
Mais voici qui est encore plus étonnant :

En nous maintenant sur le terrain de la conception historique matérialiste, nous croyons faux de rendre une personne ou l’autre responsable de la marche des événements, ou de la conduite des partis, ou du déchainement de la guerre.

Nous avons souvent dit que le fameux “matérialisme historique” de nos marxistes n’était autre chose que le vieux fatalisme, bien propre à créer des résignés et nullement des révoltés. Nous ne pensions pas le voir confirmer d’une façon si précise. Néanmoins, notre “scientifique” ajoute :

Nous avons la conviction que la guerre était inévitable, à moins que l’on eût réussi à arrêter les armements à temps. Ce n’était plus qu’une question de temps, tôt ou tard elle devait éclater.

Il nous souvient d’avoir répété sans cesse que l’augmentation des armements et des impôts marchait de pair avec l’augmentation des voix socialistes. Le parlementarisme se révélait ainsi absolument impuissant ; une action révolutionnaire s’imposait, afin de ne pas se laisser entraîner à une épouvantable catastrophe. La “fatalité” vient d’avoir rejeté, combattu, calomnié tout ce qui pouvait être tenté pour cette action.
Les électeurs socialistes ne comptent plus grand’chose aujourd’hui. Ecoutez plutôt :

Les quatre millions d’électeurs au Reichstag allemand ne peuvent pas nous illusionner ! Combien de ceux-ci sont de vrais socialistes ? Combien se sont seulement laissés entraîner ? Chacun sait quel formidable travail de propagande est nécessaire pour amener les masses aux urnes. Et on voudrait maintenant demander à ces gens, qui ne vont même pas voter de leur propre initiative, de se mettre devant les fusils prêts à tirer ! En outre, il faut aussi considérer qu’à l’encontre des quatre millions de voix socialistes, il y a encore dix millions d’électeurs bourgeois qui ne veulent pas se laisser courber sans autre.

Passons sur le "formidable travail" des agents électoraux pendant la quinzaine de la campagne électorale ! Le bon peuple connaît toute l’année un travail autrement formidable ! Mais “conscience” et “puissance” socialistes n’étaient donc que grossières tromperies, dont il n’était pas permis de s’illusionner ? Et les électeurs socialistes ne deviennent plus que des hommes “se laissant courber sans autre”, à l’encontre des électeurs bourgeois qui se courbent aussi pourtant, mais du moins pas au nom du socialisme !
Le bafouillage continue ainsi :

Une révolté armée a été déclarée indiscutable, à cause des expériences historiques et, en application des principes du parti, sans compter qu’il nous faudrait aussi des armes, dont nous ne disposons pas. On n’essayera sans doute pas de se révolter avec les outils, de guerre employés lors des guerres de la Jacquerie.
Les camarades allemands, spécialement Bebel et Kautsky, ont toujours refusé d’employer la grève générale comme moyen de protestation contre la guerre, et nous ne croyons pas que l’on puisse leur en faire un reproche.

Une révolte armée n’est pas indiscutable, elle est très discutable même, mais nullement impossible, comme a certainement voulu dire notre “scientifique”. Si de telles révoltes n’ont pas réussi dans des circonstances données, elles peuvent triompher dans d’autres, et l’expérience historique ne condamne nullement toute révolte, au contraire. Le peuple peut s’il le veut, s’armer, et employer non pas les “outils de la Jacquerie”, mais les moyens d’attaque et de défense les plus perfectionnés, qu’il connait très bien pour les avoir fabriqués et essayés pour ses maîtres. Il n’a qu’à prendre la décision de s’en servir pour son propre compte, voilà tout.
Mais la révolte armée serait impossible “en application des principes du parti” ! Autant dire que si ces “principes” permettent, font un devoir même de se faire tuer pour les Etats bourgeois contre l’Internationale, ils défendent absolument de s’insurger pour l’Internationale elle-même Aussi est-il très bien que Bebel et Kautsky aient condamné la grève générale contre la guerre. Il ne faut déserter en masse les usines que pour marcher à la boucherie, à la gloire du kaiser et des financiers allemands. Et gardez-vous bien de reprocher une conception si étrange de l’action socialiste !
Vient ensuite la constatation que “l’intérêt national a primé l’intérêt de classe dans tous les pays belligérants”, mais pourquoi en a-t-il été ainsi ? Tout simplement, dirons nous, parce que n’importe quel parlementarisme, même en se réclamant du socialisme, ne peut faire qu’une politique strictement nationale, sans quoi toute clientèle électorale serait de suite perdue.
Mais écoutez ce passage :

Il est certain que la théorie a de nouveau été renversée par la pratique. L’ancienne Internationale était vouée à la destruction, parce qu’elle avait pris trop à la lettre les paroles de Karl Marx : “Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !” Elle voulait réunir les ouvriers de tous les pays en une seule organisation, les soumettre tous à des règlements uniformes, sans égard pour les conditions nationales, économiques et historiques.
La débâcle fut la suite inévitable de cette organisation qui était très bien conçue théoriquement, et l’on a aussi tiré de cet insuccès la leçon que, dans la nouvelle Internationale, l’autonomie des organisations nationales serait absolument respectée. C’est sur ce fondement que repose la force de l’organisation. Ni un congrès, ni un bureau international n’avait le droit de s’immiscer dans les questions intérieures d’une organisation nationale.

Pauvres gens pratiques, obligés de constater que si leur pratique les a laissés impuissants en face de la guerre, leur théorie s’est aussi trouvée renversée ! Il y a ici une équivoque que nous ne pouvons accepter. Certes, la théorie socialiste a été brutalement écartée par la guerre, mais elle l’avait déjà été en temps de paix par ses soi-disant représentants. Ceux-ci ont vraiment tort de se plaindre de ne pas retrouver vivant ce qu’ils avaient systématiquement éliminé de leur pratique.
Le temps nous rend, d’ailleurs, justice. Ainsi, on reconnaît que le centralisme a tué la première Internationale, et du même coup l’opposition de Bakounine et de ses amis à Marx se trouve entièrement justifiée. L’autonomie préconisée par eux a fini par triompher quand même. Voyons plus loin :

Si la première Internationale a échoué parce que l’on voulait faire du jour au lendemain de la classe ouvrière du monde entier un peuple de frères, la seconde a fait faillite devant l’impossibilité de placer les intérêts prolétaires avant les intérêts nationaux.

Toujours la même équivoque ! Pourquoi parler d’impossibilité, alors que les partis socialistes ont toujours poursuivi une politique nationale, et qu’à leur tour les organisations ouvrières se sont constamment préoccupées de ne pas nuire à l’industrie, nationale aussi ?
Les résultats sont absolument conformes à ce qui a toujours été fait. Quand donc a-t-il été question des intérêts prolétaires exclusivement ? Jamais ! Et pour l’avenir ? Eh bien, ce sera comme dans le passé ! Lisez plutôt cette suite :

Toutes les sophismes ne changeront rien à cet état de choses. Si nous nous accommodons avec ce fait, il nous sera facile de trouver pour la troisième Internationale un terrain sur lequel les expériences acquises porteront de beaux fruits. Mais pour cela il est nécessaire de se délester de quelques idées erronées, de regarder les faits en face et de nommer les choses par leur vrai nom.

Le fait dont il faut s’accommoder, c’est que les intérêts nationaux passent avant les intérêts prolétaires. Quant aux idées erronées dont il convient de se défaire, ce ne peut être que de celles en contradiction avec ce fait, autrement dit les idées socialistes ! La guerre est parce que le socialisme n’est pas. Que faire alors ? Ressusciter le socialisme ? Non, ne plus en parler du tout. Et certes, c’est beaucoup plus simple.
Et voici de sages conseils — ô ! combien !

Laissons donc le conflit européen suivre la marche sanglante que personne ne peut arrêter. Après la guerre les nations belligérantes reprendront de nouveau les relations diplomatiques et économiques, et nous ne voyons pas pourquoi les ouvriers qui ne sont pourtant pas en guerre entre eux, n’en feraient pas de même. L’entente se fera naturellement attendre d’autant plus longtemps que de certains côtés on voudra régler les comptes avec les “boucs émissaires”. Cela aussi ressemble quelque peu à des aspirations de revanche.
L’Internationale syndicale n’aura pas besoin de régler de telles affaires. Aussitôt que la situation le permettra, elle reprendra sans grands cris son ancienne activité, pour le bien des ouvriers de tous les pays.

Notez que ceux qui demeurent si indifférents en face de la boucherie actuelle, sont les mêmes qui déconseillaient au prolétariat tout acte de révolte pour lui-même. Que diable ! Pourquoi les travailleurs ne s’inspireraient-ils pas de l’hypocrisie des diplomates et capitalistes ? Continuons à nous entretuer, tant que l’ordre nous en est donné, puis nous redeviendrons bons amis ! Les armées en campagne sont bien composées surtout d’ouvriers, mais ceux-ci “ne sont pourtant pas en guerre entre eux” ! Comprenez-vous cela ? La guerre n’est probablement qu’entre grands financiers ayant spéculé dans les deux camps ennemis.
Il ne faudra surtout pas demander des comptes à MM. les députés et permanents socialistes. Après la guerre, surtout pour l’Internationale syndicale, tout reprendra son cours comme auparavant. Les bons syndiqués n’auront qu’à verser les cotisations et à obéir, en attendant de marcher... à une nouvelle boucherie.
Admirez donc cette conclusion :

C’est pourquoi nous resterons à notre poste, advienne que pourra, et nous avons la certitude que l’année de guerre de 1914 tant de fois maudite nous aidera quand même puissamment à mener notre mouvement à bien.

Non, de telles sottises sont au-dessous de toute critique, et nous avons peut-être eu tort de nous y attarder, mais il fallait quand même donner une fois de plus la mesure de nos ineffables permanents.




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