Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Encore une réponse à quelques objections – J. et R.
Le Réveil communiste-anarchiste N°402 - 23 Janvier 1915
Article mis en ligne le 5 novembre 2017
dernière modification le 8 octobre 2017

par ArchivesAutonomies
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Les massacres de ces derniers mois ont instruit la bourgeoisie. Elle sait maintenant qu’il ne faut plus perdre du temps et de la peine à édifier des fortifications, que temps et peine et argent seront plus efficacement employés s’ils sont absorbés par la fabrication de canons de gros calibre. Elle observe la guerre en cours, afin d’en tirer des enseignements pour la conduite des guerres à venir. La paix ne sera pas plus tôt conclue que l’émulation entre Etats reprendra de plus belle : tous voudront acquérir les engins et les explosifs qui se seront révélés particulièrement destructeurs, s’approprier les méthodes des vainqueurs, .y entraîner leurs armées. Les gouvernements, riches d’expériences nouvelles, se remettront à leur ancienne besogne de préparation à la guerre. Chez eux pas de désarroi. Pour nous, il serait à désirer "que nous nous retrouvions ensemble, fermes à l’avant-garde du mouvement d’émancipation". Comment le pourrons-nous si d’ici là nous ne nous retrouvons pas d’accord sur une question aussi importante que celle de la participation volontaire à la guerre ?

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L’article de W. développait quelques-uns des arguments qu’on fait valoir d’ordinaire en faveur de la participation à la guerre actuelle. A ces arguments nous voudrions opposer quelques réflexions. Nous n’entendons pas attribuer à W. toutes les opinions de ceux qui approuvent "la défense du pays de France" et dont il dit : "J’avoue que toutes mes sympathies leur sont acquises". Nous voulons seulement montrer que nous ne demandons rien d’"impossible" et que nous tenons compte des "faits concrets".

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Après avoir constaté qu’il est impossible de rester indifférent en face du conflit, W. n’envisage (du moins dans son article) qu’une manière de sortir de l’indifférence, celle qui consiste à souhaite la victoire de l’un ou de l’autre des belligérants : ou bien prendre parti pour ou contre les alliés, ou bien rester indifférents au sort de l’humanité. Nous n’acceptons pas ce dilemme. Non pas que les luttes des hommes "même si les causes en sont détestables, puissent nous laisser impassibles", mais parce que nous pensons que le sort de l’humanité est lié à celui du peuple, et plus particulièrement de la classe ouvrière, de tous les pays, et que l’important dans la lutte présente c’est le rôle qu’y joue le peuple. W. d’ailleurs le pense aussi, la conclusion de son article le prouve. Est-il donc "incompréhensible" et "inadmissible" que dans l’issue de la lutte nous nous intéressions seulement au sort de cette classe, que nous considérions uniquement les intérêts populaires tant dans les pays en guerre que dans.les autres ? Est-ce être indifférent, est-ce se mettre au-dessus et en dehors de l’humanité que de s’émouvoir uniquement du résultat social de la guerre et d’attacher peu d’importance aux résultats nationaux ?

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C’est parce que "nous cherchons, en plein dans la vie du peuple, à développer ce qu’il y a de tendances communistes et anarchistes en lui", c’est pour cela que nous étions, déjà avant les hostilités, persuadés qu’il faut toujours en théorie et en fait distinguer les intérêts des possédants de ceux des dépossédés, et ne se sacrifier que pour ses propres convictions et non pour celles des maîtres. Nous estimions que c’était rester dans le domaine des faits concrets que de rechercher les moyens de prévenir ce qui depuis lors s’est produit, que la bonne manière d’"apprécier les efforts émancipateurs de nos aînés" c’était de ne jamais nous solidariser avec ceux contre qui les efforts de nos aînés (et les nôtres) ont toujours été dirigés. Nous avons été surpris et consternés, il y a six mois, de constater que nos idées n’étaient pas encore devenues des "idées-forces", capables de diriger l’action de ceux qui les professent, mais nous restons persuadés de leur justesse. Et si les moyens que nous avions considérés comme propres à prévenir la guerre n’ont pas été mis en œuvre, cela ne prouve pas qu’ils étaient inefficaces, mais seulement que nous manquons de préparation et de résolution. Nos ennemis se sont trouvés mieux préparés et plus résolus que nous. Mais combien de siècles y a-t-il que le patriotisme est nourri, entretenu, fortifié ? et combien peu de dizaines d’années que la propagande socialiste et libertaire se fait dans le sens où elle doit être faite pour prévenir les guerres ? Y a t-il jamais eu des hommes élevés dans nos idées comme on est élevé dans le culte de la patrie et des lois ? Combien y en a-t-il d’entre nous qui tiennent leurs idées et leurs sentiments actuels de leur éducation et qui ne doivent lutter contre aucune survivance de leur mentalité d’enfants et de jeunes gens ? Si quelques camarades ont marché, si d’autres les ont approuvés, c’est qu’il y a disproportion de forces même morales entre nos ennemis et nous. Cette disproportion ne peut pas ne pas diminuer ; c’est un défaut qui se corrige un peu comme celui de la jeunesse, chaque jour en emporte quelque chose. Nous avons été faibles parce que notre mouvement est trop jeune par rapport aux influences contraires ; mais la direction de notre mouvement était la bonne.

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Est-ce que vraiment en persévérant dans cette direction nous nous mettrions "au-dessus" et "en dehors" de la foule ? Est-ce que nous "renierions le peuple" (pour employer l’expression de W. dans un autre article) ? Renier le peuple, n’est-ce pas cesser de croire à la nécessité de son travail, à sa capacité de création dans le domaine social, à la légitimité de ses revendications, à la bonté de ses aspirations essentielles ? Nions-nous tout cela lorsque nous déconseillons un acte, combattons une tendance particulière, contestons la justesse d’une appréciation ?
W. a fait à Lausanne de la propagande contre l’action électorale. Il savait pourtant que la grande majorité des ouvriers de Lausanne vote. Il n’en a pas conclu qu’il fallait que les anarchistes votent. On lui aura certainement dit une fois ou l’autre : "Les. voix des anarchistes ou syndicalistes pourraient faire élire des candidats moins hostiles à la classe ouvrière que ceux qui passent grâce à votre abstention." Je ne sache pas que W. se soit jamais rendu à cette objection. S’est-il alors accusé de "doctrinarisme extraordinaire !" Non, il s’est dit que la différence entre les députés était peu de chose en regard de l’abandon du principe anarchiste, qu’en allant voter ou en approuvant ceux qui y allaient il renoncerait à l’essentiel, l’action directe, pour une bagatelle, une nuance de rouge (ou de rose) dans la teinte de l’assemblée législative. Bref, il a eu à l’égard de la politique électorale l’attitude que nous avons maintenant à l’égard de la participation à la guerre. C’est pourquoi nous avons peine à comprendre que notre attitude lui paraisse "incompréhensible" et "inadmissible."

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D’ailleurs l’accusation de doctrinarisme ne nous intimide guère, on nous l’a trop souvent prodiguée. L’éloge des "réalistes" ne nous en impose pas ; nous avons trop souvent eu à combattre ce prétexte pour y voir facilement une preuve. Et en écrivant que "nous" avons été souvent traités de doctrinaires et que "nous" avons souvent critiqué le prétexte "réaliste", nous englobons W. dans ce "nous".

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Ce qui nous inquiète c’est de savoir, puisqu’"il nous est impossible d’échapper à ce fait formidable", comment nous nous retrouverons ensuite "ensemble, fermes à l’avant-garde du mouvement d’émancipation". Nous craignons que le désarroi ne soit plus grave que W. ne le pense. (Nous comprenons les camarades que le souci du sort de leur famille a traînés contre leur gré jusqu’aux champs de bataille. Nous souffrons avec eux. Et nous sommes certains qu’avec eux (s’ils reviennent) il sera facile de reprendre en commun la propagande anarchiste et antimilitariste.
D’autres camarades sont partis volontairement pour le front, persuadés qu’ils allaient y défendre la liberté. Nous ne disons pas qu’ils aient "accepté leur rôle pour protéger la bourgeoisie française". Selon W. il faut ou bien les approuver ou bien les injurier. Encore un dilemme que nous n’acceptons pas. Nous reconnaissons que le mobile qui les guide est généreux ; mais sommes-nous tenus, sous peine de leur "faire une injure", de croire que ce mobile n’est pas illusoire ? Et ne pouvons-nous pas, sans leur "faire injure", demander : Quelle propagande antimilitariste ces camarades pourront-ils faire dans les pays avec l’armée desquels ils auront marché ? que répondront-ils lorsqu’on leur objectera qu’ils ont reconnu eux-mêmes dans la guerre un moyen de lutter contre le militarisme ? Le militarisme prussien abattu (s’il l’est), il peut en surgir un autre. Il faudra donc que toujours les antimilitaristes soient prêts à faire la guerre pour défendre un militarisme moyen contre un militarisme extrême ? Comment sortir de là, à moins de revenir en théorie et en pratique à nos idées d’avant la guerre, dont, nous le répétons, la fausseté n’a pas encore été démontrée.

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"Mais discutons de faits concrets". Nous ne demandons pas mieux, à condition qu’on n’examine pas seulement certains faits concrets. C’est parce que nous nous efforçons de tenir compte du plus grand nombre possible de faits concrets que nous n’avons jamais approuvé la fameuse invective de Gorki contre la France et que son "crachat plein de fiel et de sang" nous parait être un mauvais effet de rhétorique. Mais d’un autre côté nous croyons pouvoir, sans injustice, faire quelques restrictions à ce que W. dit à la gloire de la France.
"La poussée des communes du moyen âge" s’est produite dans presque tous les pays d’Europe. Pourquoi en faire honneur à la seule France ? "La suppression de la féodalité... le mouvement de 1789 avec la légère émancipation paysanne qu’il a amenée" ont vraiment eu leur origine en France. Mais la France ne combat-elle pas maintenant de concert avec la Russie où le servage n’a été aboli qu’en 1861 et où la condition des paysans est ce que nous savons tous ? et avec l’Angleterre où 523 familles possèdent le tiers du terrain cultivable ? "Un certain degré de liberté de réunion et de la presse" ; il est vrai qu’on écrit en France des choses qui ne pourraient s’imprimer impunément partout, mais par contre y a-t-il un pays où on attrape aussi facilement 3 et 5 ans pour un article ? "L’insurrection communaliste de 1871" ; nous ne la nions pas. Mais la répression de ce mouvement, comme les représailles d’après 1848, n’était-elle pas aussi française que le mouvement lui-même ?
Et les lois scélérates ?

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W. reconnaît d’ailleurs que "ce n’est pas l’anarchie, certes, qu’on défendra ainsi, mais ce sont des conditions de vie, cependant, qui en permettront mieux l’éclosion." Cette dernière assertion suppose la connaissance des conditions qui permettent le mieux l’éclosion d’un mouvement révolutionnaire et libertaire. Mais qui les connaît ? W. pense-t-il que la loi de cette éclosion soit découverte ? Nous n’avons de notre côté aucune certitude sur ce sujet et l’observation des faits concrets nous rend perplexes. Nous ne voulons pas affirmer que l’allure du mouvement ouvrier est "nécessairement" d’autant plus révolutionnaire que le régime politique et social est plus réactionnaire (Russie). Par contre W. ne pourra prouver le contraire sans omettre des faits concrets de première importance (Suisse).
Qui aurait cru, il y a six mois, qu’on trouverait plus facilement un protestataire au Reichstag qu’à la Chambre française ?

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Nous reconnaissons aujourd’hui que nous nous étions fait de grosses illusions sur la valeur révolutionnaire des syndicalistes français. Cela ne doit-il pas nous engager à être plus prudents dans l’appréciation de Marianne ?

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Reste l’argument qui consiste à dire que le militarisme "est spécialement ignoble en Allemagne". W. fait-il allusion à la façon dont les Allemands se sont conduits dans cette dernière guerre ? Nous lui demanderons alors si jamais dans une bataille les Français ont vu massacrer autant des leurs par les Allemands que les Versaillais n’ont tué de Parisiens en 1871. Et s’il s’agit de l’horreur des détails, du sort des femmes et des enfants, nous rappellerons à W. ses causeries sur la Commune et certain épisode où figure un enfant de quatre ans avec sa mère. Si l’on tient compte de ces faits, concrets à souhait, n’hésitera-t-on pas à invoquer "la lutte sociale" pour justifier le "réalisme" de certains camarades ? [1]

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Enfin, nous croyons que, même s’il y a eu un péril germanique pour l’avenir du mouvement, il est maintenant écarté, et qu’il faut envisager dès aujourd’hui le péril de demain. La victoire de la France vaudra un regain de popularité aux partis prépondérants dans le gouvernement actuel. Dans la République française, démocratique, laïque et vaguement sociale de demain, il faudra compter avec le parti que Guesde et Sembat représentent dans le gouvernement de défense nationale. Or l’œuvre capitale des théoriciens de ce parti, n’est-ce pas l’"Armée nouvelle", l’apologie d’un militarisme (sans casque à pointe c’est vrai) qui prend les enfants dès l’école primaire pour les préparer en vue de la caserne. L’"antimilitarisme" y est réduit à ce qu’on appelle la "démocratisation de l’armée". Les unifiés ne se sont-ils pas vantés d’être les vrais patriotes  ? N’ont-ils pas laissé passer sans opposition la loi Berry-Millerand ?
Voilà un militarisme qui, pour avoir les manières moins raides que celui des Prussiens, n’en est pas moins dangereux. Combattons-les tous les deux et tous les autres aussi. Et pour les combattre efficacement, commençons par ne pas confirmer le préjugé suivant lequel le militarisme, pourvu qu’il s’exerce contre la Prusse, n’est plus du militarisme.
On a opposé souvent aux critiques du mouvement ouvrier la comparaison suivante : les défauts sont à l’ensemble du mouvement ce que la gouttelette qui rejaillit et remonte est à la cataracte du Niagara. Il ne faut pas, à force de considérer l’ascension de la gouttelette, perdre de vue la chute de l’énorme masse d’eau du Niagara.
Prenons garde que, dans le cas qui nous occupe aujourd’hui, le "quelque chose de plus" qu’il y a à défendre en France ne soit la gouttelette et le militarisme la cataracte !

Notes :

[1On nous objecte souvent que nous n’avons pas tenu aux Marocains attaqués par les Français le même langage qu’aux camarades français. L’objection ne porte pas, car il y a entre les deux cas une différence essentielle : Les Marocains n’ont jamais jusqu’ici, que nous sachions, pris conscience de la solidarité internationale des exploités ni reconnu que chacun a ses véritables ennemis dans une classe de ses concitoyens. Ce qu’il faudrait nous reprocher, c’est d’avoir trop peu engagé les camarades français, italiens, etc. à se rappeler que les Marocains, les Tripolitains, etc. n’étaient pas leurs ennemis. Quelque chose a été fait dans ce sens, cependant, la campagne pro Masetti, par exemple. (Et enfin, fussions-nous restés indifférents alors, ce ne serait pas une raison suffisante pour justifier leu fautes présentes).




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