Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Révision (des principes) – Louis Bertoni
Le Réveil communiste-anarchiste N°403 – 6 Février 1915
Article mis en ligne le 5 novembre 2017
dernière modification le 8 octobre 2017

par ArchivesAutonomies
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Dans les milieux d’avant-garde, depuis la guerre, il a été beaucoup question d’une révision de principes, correspondant aux besoins de nouvelles formes de propagande et d’action.
Nul ne contestera que ce qui a été fait jusqu’à présent était insuffisant et inefficace, puisque de grands peuples ont été envoyés à la boucherie par leurs gouvernants, sans aucune résistance sérieuse. Il a même manqué, à proprement parler, une protestation collective d’une certaine envergure. De suite, sous prétexte d’unité nationale, de danger immédiat à parer, nous avons eu le spectacle des palinodies les plus lamentables.
Notre champs d’activité doit donc avant tout être élargi, car, inutile de s’y méprendre, si la faiblesse des convictions individuelles vient du manque d’éducation, de l’habitude prise jour après jour de se plier quand même, de préjugés anciens ressuscités sous de nouveaux noms, le sentiment de l’isolement est en somme le principal briseur de nos élans vers l’affranchissement et la révolte. Prôner l’action comme une nécessité vitale, un besoin de propreté morale, c’est très bien ; mais la question de l’utilité ou non de l’effort ne s’en pose pas moins impérieusement, surtout pour le cas où un échec a des suite tragiques. C’est pourquoi le développement des individualités n’a de valeur réelle que dans le sens de la solidarité.
Or, il est arrivé dans nos milieux que les uns se sont trop préoccupés d’obtenir de nouvelles adhésions à tout prix, fussent-elles d’une passivité désespérante ; d’autres se sont tellement préoccupés de leur "moi" qu’ils ont fini par se croire seuls au monde et par cela même impuissants. Une force réelle et durable ne peut résulter que de l’union des facteurs individuel et social.
Le problème qui se pose à nous n’est pas des plus faciles. Nous ne pouvons nous séparer longuement de la masse, sans aboutir à l’impuissance et renier la solidarité ; mais nous ne saurions non plus la suivre dans tous ses errements, sans anéantir notre personnalité et n’être plus à notre tour que des instruments aux mains de bergers forcément mauvais ou à la merci d’un hasard aveugle.
Si le mal que nous constatons aujourd’hui consiste surtout dans l’absence de fortes individualités, n’oublions pas que celles-ci, faute d’avoir l’oreille du peuple, n’auraient pu que servir de glorieux exemples. Et les exemples ne sont vraiment efficaces que pour autant qu’ils sont suivis.
Ceci dit pour bien préciser notre point de vue et prouver qu’en somme les divergences entre camarades sincères ne sont pas bien profondes. Elles proviennent uniquement des moments successifs considérés par trop isolément, mais individualistes et "solidaristes" sont tour à tour également appelés à avoir raison.

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Cependant la guerre, au dire de certains, aurait renversé à la fois notre conception idéale et pratique. Il est vrai qu’invités à s’expliquer, ils ne consentent à voir que le fait de la guerre. Or, celui-ci, pour énorme qu’il soit, n’est aussi qu’un fait passager, ne pouvant d’ailleurs être considéré comme unique, même en cette heure tragique.
Et d’abord, la guerre vient-elle démentir ou confirmer tout notre enseignement ? Le Capital et l’Etat nous ont conduits à la catastrophe que nous avions prévue, et ce n’est toujours pas avec eux, mais contre eux que nous pouvons espérer affranchir l’humanité. A moins de vouloir conclure de l’échec d’un principe que celui-ci est faux, nous ne voyons pas comment l’on peut parler de renversement de nos principes. Au moment où la Sainte Inquisition triomphait, elle n’en représentait pas moins un sanglant mensonge et la liberté de la pensée demeurait quand même un principe de vérité. Au lieu de la révolution, c’est la guerre qui a éclaté, mais celle-ci ne pouvant donner la solution attendue, l’humanité éprouvera le besoin de revenir à celle-là, et nous n’avons pas à désespérer, mais à travailler avec une ardeur redoublée, et à prévenir, favoriser, hâter le cours des événements, afin de ne pas en être surpris, mais de savoir surprendre l’heure propice.

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Ecoutons l’un de ces révisionnistes qui font l’admiration de la Bataille Syndicaliste. Il s’agit toujours du "député antiparlementaire", le "phénomène" de Parme, qui nous dit :

Aujourd’hui, celui-là s’aveugle volontairement, qui ne voit pas ceci : La guerre nous a posé à nouveau des problèmes que nous avions cru résolus, et il est devenu nécessaire de faire une révision complète et radicale de toutes nos conceptions théoriques, en les dépouillant de tout ce qu’elles avaient de caduc, et en greffant sur le tronc du syndicalisme ouvrier les germes non desséchés des nécessités sociales et politiques jusqu’ici méconnues ou niées.

A vrai dire, nous avons toujours affirmé non seulement qu’aucun problème n’avait trouvé sa solution, mais que le régime étatiste et bourgeois était incapable de nous la donner. Mais quels sont ces problèmes ?
C’est d’abord, celui des nationalités. Ce problème a été traité magistralement par Bakounine, qui n’en voyait pas la solution dans l’agrandissement des Etats existants ou dans la création de nouveaux, mais dans la destruction de tous les Etats. Nous restons de son avis et affirmons que tous les faits sont venus lui donner raison. A remarquer que la guerre actuelle a surtout pour but, d’après une opinion presque unanime, la conquête de l’Empire colonial du monde. Or, qu’est-ce donc que cet empire sinon la négation la plus flagrante du droit des nationalités ? Et aucun des belligérants ne parle de renoncer à ses propres conquêtes, mais uniquement de priver l’ennemi des siennes. Quel que soit le vainqueur, voilà donc un problème qui n’aura pas de solution. Mais que propose notre révisionniste ? Nous l’avons en vain cherché. Il laisse sans doute le soin d’une solution aux monarques et aux gouvernants !
Le problème des nationalités admis, il faudra aussi admettre un militarisme "dépouillé de tout ce qu’il a d’odieux et de non nécessaire". Un militarisme antimilitariste, quoi ! Et avec cela, donner les "armes au peuple", autrement dit introduire la fameuse nation armée, car ainsi "nous gagnerons en capacité révolutionnaire pratique ce que nous aurons perdu en rigidité théorique".
Quels vieux chevaux de retour ! N’est-ce pas là le programme de la Sozial-Demokratie, qui nous est resservi presque avec les mêmes mots ! Ce qui n’empêche pas le député antiparlementaire de parler ensuite de la banqueroute frauduleuse de cette Sozial-Demokratie, à laquelle il emprunte son programme, sans doute pour une banqueroute future non moins frauduleuse.

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James Guillaume est aussi un révisionniste et dans le sens le plus radical du mot. Dans un article nécrologique, il écrit :

Avec l’excellent Lorenzo finit la vieille école anarchiste espagnole. Son heure avait sonné. Les événements actuels imposent une refonte de toutes les organisations qui se réclament de l’émancipation ouvrière. Le vieux parti socialiste, tel qu’il s’était développé dans les divers pays sous l’influence de la "Sozial-Demokratie", doit disparaître : le mouvement historique l’a dépassé. Les écoles anarchistes disparaîtront également ; depuis un certain temps déjà elles se mouraient ; les éléments utilisables qu’elles peuvent contenir trouveront place dans le grand parti révolutionnaire qui doit forcément se constituer.

Nos camarades comprendront ainsi aisément les divergences qui se sont produites entre nous et Guillaume. Nous demeurons anarchistes, tandis que Guillaume, qui probablement ne l’a jamais été, et en tous cas ne se dit plus tel depuis longtemps, veut la disparition des écoles anarchiques, "soit comme partis, soit comme philosophies prétendant donner une explication tout à fait subjective et arbitraire de l’histoire et du monde". (Interview De Ambris). Et il ajoute :

Pour renouveler le monde, il faut renouveler continuellement nous-mêmes, nos doctrines, notre action pratique, en se gardant surtout de se fossiliser dans le formalisme extérieur qui tue l’esprit révolutionnaire.

Voilà qui est très bien dit, mais n’oublions pas que plus d’un ancien anarchiste a répété cela pour devenir social-démocrate. Disons mieux. En France, presque tous ceux qui nous ont parlé du "grand parti révolutionnaire" en opposition à la "petite école anarchiste", ont fini par adhérer tout simplement au socialisme étatiste et réformiste.
Guillaume prononce des arrêts de mort sans appel et nous parle à un parti "qui doit forcément se constituer". Cette façon de commander à l’histoire nous paraît particulièrement étrange chez un historien.
Nous ne croyons pas à la possibilité d’un "grand" parti révolutionnaire avant la révolution. Cette dernière seulement peut le former. Mais quel programme faut-il réaliser et comment ? Poser cette question, c’est reconnaitre d’emblée l’utilité des doctrines et des écoles.
Voyons. Est-ce avec ou contre l’Etat que nous voulons agir ? Préconisons-nous une centralisation toujours plus grande ou l’autonomie et le fédéralisme ? Rêvons-nous des "armées de travailleurs" ou la plus large indépendance du producteur ?
N’en déplaise donc à Guillaume, il faut être étatiste ou anarchiste. D’aucuns prétendent que beaucoup n’acceptent pas le mot "anarchie", tout en voulant la chose elle-même. Nous nous permettons d’en douter, et de douter de tous ceux qui ont de grandes sympathies pour les anarchistes à condition qu’ils cessent de l’être. Quant à nous, nous voulons plus que jamais le rester.




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