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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Notre propagande – Georges Herzig
Le Réveil communiste-anarchiste N°404 – 20 Février 1915
Article mis en ligne le 8 novembre 2017
dernière modification le 8 octobre 2017

par ArchivesAutonomies
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Malgré l’horreur des temps, nous ne sommes pas des pacifistes, nous ne saurions jamais l’être tant que le prolétariat ne se sera pas émancipé du joug économique de la société capitaliste et.de la tutelle écrasante de l’Etat. La révolte des producteurs — quand viendra — nous parait amplement justifiée par les événements actuels. Nous voyons où nous mènent les gouvernements et à quels mobiles intéressés ils obéissent. Il ne s’agit pas pour eux uniquement d’agrandir les territoires nationaux — ils le feront sûrement s’ils en ont la possibilité — ils visent surtout à donner à leur industrie, à leur commerce, une importance capitale, à leur marine une puissance étendant leurs échanges et mettant en valeur leurs conquêtes coloniales. Malheur à qui arrive dernier dans le partage des territoires de l’Extrême-Orient et de la terre africaine, il ne lui reste plus qu’à désirer la dépossession du premier conquérant et qui dit conquérant dit spoliateur. Ainsi l’Allemagne, trop tard arrivée à la colonisation, mal servie par sa position géographique, envisageait, après avoir acquis la puissance des mers, la reconquête des possessions déjà arrachées au premier occupant, l’indigène, par les Etats maritimes européens.
Cet état de choses est la cause initiale de la guerre actuelle et sera, dans l’avenir, une source inépuisable de conflits échappant, par leur nature et la diversité des intérêts en jeu, à toute espèce d’arbitrage. La fameuse lutte contre le militarisme allemand, à laquelle se sont résignés les belligérants de la Triple-Entente et leurs alliés temporaires est donc un simple mensonge destiné à donner le change et à faire croire aux peuples entraînés à la guerre qu’ils accomplissent une œuvre de défense imposée par les appétits de leurs adversaires. Déjà, nous voyons le Japon, mis en goût de conquête et profitant de l’état général de guerre de l’Europe, rendant toute opposition purement platonique, chercher à imposer son protectorat d’abord, puis sa domination ensuite à la Chine. Nous ne savons pas non plus ce que nous réserve l’entrée profitable des Etats balkaniques dans la lutte. Cet "écrasement du militarisme allemand" pour lequel la diplomatie anglaise recrute constamment de nouveaux alliés, nous réserve sans aucun doute un développement toujours plus grand et plus épuisant du militarisme universel. L’Allemagne travaille , de même à jeter dans la guerre de nouveaux éléments dont l’intervention aboutira au même résultat.
La paix, qui ne sera jamais que provisoire, quels que soient les vainqueurs et les vaincus, nous offrira le spectacle de traités nouveaux, aussi draconiens que faire se peut et qui seront pour l’avenir des peuples une cause de conflits sanglants, qui ne pourront être évités quand bien même les alliés d’aujourd’hui deviendraient les adversaires de demain. Voilà où nous en sommes et quel formidable point d’interrogation pose devant nous la guerre actuelle et ses conséquences fatales.

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Notre propagande antimilitariste, antérieurement à la conflagration européenne, tendait à séparer les intérêts populaires de ceux de la classe capitaliste ; elle était une conséquence logique de la lutte de classe ; elle devait être parallèle à la lutte économique et à notre internationalisme tout à la fois. Pour nous la lutte de classe n’est pas un but en soi ; mais un moyen. Notre but est la suppression des classes par la révolution et l’expropriation, mais il est évident qu’en présence de l’organisation de l’Etat, couvrant par tous les moyens légaux et illégaux la main-mise de la classe capitaliste sur tout ce qui permet la vie, sur l’entière production universelle, nous ne saurions nous contenter de suprêmes appels à l’équité des classes nanties. Il faut, pour les toucher au cœur, toucher à leurs intérêts et les mettre dans la nécessité de constater que l’appui populaire inconscient qui a fait leur force dans le passé, cède peu à peu sous la poussée de besoins plus grands et plus vivement ressentis qu’ils ne le furent jamais. La grande force bourgeoise réside surtout dans le fait que les producteurs identifient nationalement leurs intérêts avec ceux de la classe ennemie. Jusqu’ici le dualisme ne s’est montré que dans des conflits localisés, corporatifs, aussitôt effacés quand les causes se trouvaient momentanément écartées soit par l’acquiescement des exploiteurs aux revendications des producteurs, soit par le renoncement de ces derniers à la lutte, soit encore par une défaite infligée par la mise en jeu des ressorts de défense de l’Etat. Cette lutte entre intérêts inconciliables a sa valeur ; elle n’est pas tout cependant. Si ces intérêts sont opposés l’un à l’autre, et ils le sont sûrement, autrement il n’y aurait pas lutte, nous ne voyons pas qu’ils soient toujours uniquement limités à l’exploitation industrielle et au travail salarié. Leur opposition se manifeste dans tous les domaines de la vie et les conséquences en sont que les travailleurs se trouvent parqués et forment dans l’Etat une classe de parias. Voyez la nourriture, voyez le logement, voyez les vêtements, toutes choses ayant une action directe sur la vie des individus et vous constaterez l’écart entre la classe riche et celle des producteurs de toute richesse. Laissons de côté les jouissances de toutes sortes de l’une — nous ne les lui envions pas dans la plupart des cas — mais l’autre n’a que les jouissances frelatées mises à sa disposition par des comparses bourgeois sans scrupules ; l’une pourrait être saine si le désœuvrement ne poussait pas à toutes les turpitudes, mais l’autre est fatiguée, continuellement énervée, sans trêve et sans autre espoir que la maladie qui mettra un terme à son œuvre de forçat. Pensez-vous, réellement, qu’une misérable augmentation de dix sous, de vingt sous ou plus encore, journellement, de son pouvoir de consommation mettra un terme à son enfer en laissant même de côté les moyens de récupération de la classe capitaliste ?
Ce contraste, tout résumé qu’il soit, nous montre cependant l’antagonisme d’intérêts vitaux
existant entre l’une et l’autre classe formant dans leur ensemble la nation, et il représente la vie normale. Qu’est-elle en ce moment où toute activité de travail productif est arrêtée, où les hommes valides de vingt à cinquante ans sont en train d’acquitter, jusqu’au sacrifice ultime de leur personne, l’impôt du sang pour conserver d’aussi piètres conditions d’existence ? Comment ce sacrifice peut-il être consenti sans protestation, comment peut-il se faire que le prolétaire n’ayant d’autre ressource que ses deux bras, ait pu envisager la possibilité d’un tel sacrifice sans que lui soit venue à la pensée l’immense injustice d’un pareil impôt ? Ce n’est pas le patriotisme. Ce mot n’a aucun sens réel, c’est un sentiment qui ne correspond à rien, ne repose sur aucune base sérieuse, mais qui fait partie du bafouillage scolaire imposé aux enfants du peuple. Il n’actionne aucunement la vie des individus. Il y donc autre chose. Cette autre chose, c’est la responsabilité illusoire que se forgent les individus en participant à la vie politique du pays. L’égalité des citoyens devant la loi et devant l’urne qui la prépare et la sanctionne tout à la fois a plus fait pour le triomphe du nationalisme que toutes les leçons de patriotisme apprises à l’école populaire. C’est du reste depuis l’octroi du suffrage universel aux classes pauvres qu’est née l’idée de leur faire supporter, en compensation d’une éphémère souveraineté, le devoir pour tous de servir la patrie, de donner son sang pour la défense de ses frontières. La suppression du suffrage restreint et son étendue à tout citoyen majeur, qui devait être la ruine de la classe bourgeoise, s’est trouvée au contraire un merveilleux moyen de faire sanctionner par les déshérités tous les privilèges de celle-ci. En devenant électeur, tout citoyen s’est senti grandi, il s’est cru l’égal de son maître et il lui a fallu beaucoup de temps avant de s’apercevoir que l’égalité politique était un leurre si elle n’était pas libérée elle-même par l’égalité économique. Et encore est-ce de la loi, toujours, qu’est espérée cette égalité, aussi le socialisme électoral a-t-il eu la partie belle pour ramener aux urnes ceux qui allaient s’en écarter comprenant qu’un tel bouleversement dans la vie ne pouvait être que le résultat d’une révolution profonde, en dehors de toute légalité et précédée par une élévation de la mentalité populaire, n’obéissant plus aux habitudes traditionnelles et coutumières.
Nous sommes donc, quant à notre propagande, en face d’une situation bien définie. En raison même de la participation du prolétariat à la politique, le rendant solidaire de l’œuvre de ses maîtres, notre antimilitarisme n’a pas pénétré les masses ; il demeura superficiel, d’autant plus qu’on se faisait scrupule de demander trop et de faire de la désertion ou du refus de servir un article de foi. Cependant, il n’y a pas dans la vie un seul acte qui soit plus nécessaire, qui marque mieux l’absolu renoncement aux dogmes imposés, qui affirme davantage la scission rédemptrice des esclaves d’avec leur servitude, qui ne brise plus hardiment toutes les conventions, passant, sans s’user, des pères aux fils et transmises, comme toutes les tares, par le milieu familial, éducatif et civique.
Nous ne croyons pas que la guerre, malgré toutes les souffrances endurées, soit capable de détruire l’antimilitarisme. Il y a dans le danger couru, dans la mort planant sur tous, un élément de solidarité indéniable qui s’effacera difficilement parmi les survivants de ce grand meurtre collectif. Il faudra démontrer aux individus à nouveau que leur sacrifice ne pouvait servir l’humanité mais de bas intérêts bourgeois, que dans une société à base de privilèges propriétaires, il n’en peut être autrement et que pour éviter le retour d’une telle tromperie, il faut éviter d’être trompé journellement dans les actes que l’on accomplit à certains moments, comme ceux d’un culte ritualiste, quand l’Etat nous le commande. Notre action doit être une action dissolvante, rappelant en toute circonstance aux travailleurs qu’ils sont des victimes de l’ordre, de l’Etat, du capitalisme, de la politique qui sanctionne par des lois tous les privilèges monstrueux et que de collaborer d’une façon quelconque avec ses ennemis, c’est reconnaître leur droit à l’exploitation, au vol et à l’assassinat si cela devient nécessaire pour leurs intérêts.




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