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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Contre les insoumis et les déserteurs – Louis Bertoni
Le Réveil communiste-anarchiste N°405 – 6 Mars 1915
Article mis en ligne le 8 novembre 2017
dernière modification le 8 octobre 2017

par ArchivesAutonomies
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Nos "patriotes suisses" tout en étant divisés dans leurs sympathies pour les belligérants, manifestent une haine commune contre les insoumis et les déserteurs de n’importe quelle nationalité. C’est ainsi que dans le Genevois, dont la rédaction affecte généralement une certaine largeur de vues et de sentiments, il a paru une série de six articles sur Les déserteurs en pays neutres, invoquant des mesures telles que les valets mêmes du tzar de toutes les Russies n’oseraient peut-être en réclamer. L’individu qui a pu les écrire est, à n’en pas douter, un de ces policiers amateurs plus répugnants que n’importe quel professionnel. Examinons sa prose, qui n’a pu être publiée qu’en comptant sur l’absence de tout sentiment de droiture et de liberté chez le lecteur.
Nous avons d’abord l’affirmation que "la paix régnant sur le monde", le "caractère infamant" de la désertion "n’apparaît pas devoir diminuer l’estime que ces étrangers ont acquise dans leur entourage".
Pourquoi serait-il "infamant" d’avoir une conduite qui, d’ailleurs, ne va pas sans risques et sans sacrifice et qui, seule, pourrait mettre un terme au plus terrible de tous les fléaux frappant l’humanité : la guerre ?
Suit la distinction entre la désertion passive (refus de se rendre à rappel) et celle active (abandon de poste sur le front). Or, s’il y a une chose certaine, c’est qu’aucun traité international n’oblige la Suisse à prendre des mesures de coercition pour favoriser le recrutement ou la mobilisation d’étrangers domiciliés sur son territoire, pas plus qu’à extrader les déserteurs qui pourraient venir s’y réfugier. A notre connaissance, aucun journal étranger n’a encore réclamé cela. Que nous parle-t-on alors du risque "d’être vu des pays belligérants d’un œil défiant et de s’exposer à certaines représailles (défense d’importer les denrées alimentaires, pour ne citer que celle-là) ?"
Suggérer aux étrangers des menaces pour avoir l’occasion de sévir a l’intérieur, voilà le comble du servilisme et de l’esprit réactionnaire. Personne ne demande à nos autorités de favoriser la désertion dans les pays belligérants, mais elles n’ont pas à la réprimer non plus. Nul traité ni loi ne les y oblige :
Il y a, parait-il, 500 étrangers domiciliés à Genève, ne s’étant pas rendus à l’appel de leur pays. Voilà qui prouve combien le patriotisme est forcé ! En calculant la population française à Genève à 50.000 habitants, la même proportion nous donnerait 350,000 réfractaires pour toute la France !
Il y a, en outre, environ 200 déserteurs arrivés dans le canton en civil, et qui n’ont pu être internés, selon les usages de la guerre, comme les déserteurs se présentant en uniforme.
Que faire ? se demande le collaborateur du Genevois. Et il répond :

Le déserteur et le réfractaire n’ont aucun droit, résultant de traités d’établissement, à une protection spéciale de la part du pays neutre.

Pardon ! Personne ne demande une "protection spéciale" pour le déserteur et le réfractaire ; il suffit qu’il n’y ait pas de "persécution spéciale". Or, le Genevois justifie à l’avance, "toutes les mesures de rigueur au-dessus des traités" que l’Etat "jugera bon de prendre contre les déserteurs et les réfractaires". Et il ajoute ces réflexions hypocrites :

On pourrait se demander également si le droit d’asile peut être invoqué au bénéfice des déserteurs. Là encore rien ne milite en leur faveur, car ne jouissent du droit d’asile que les personnes coupables de délits politiques proprement dits.
Les conceptions sur le droit d’asile sont très divergentes et ces divergences proviennent des différentes formes de gouvernement. L’Angleterre, la Suisse et, en général, les démocraties républicaines, font du droit d’asile un dogme quasi-sacré et cela avec raison. Rien de plus respectable que les opinions politiques ou sociales tendant à l’amélioration d’un régime, et les pays démocratiques se sont fait un devoir, même une coquetterie de protéger contre les représailles du plus fort les hommes sincères et courageux qui deviennent victimes de leurs idées. Tout Suisse s’élèverait contre toute atteinte au droit d’asile.
Mais, comme l’a si bien dit le Genevois du 4 février (édition du soir), on ne conçoit pas qu’un déserteur, qui a fui le danger alors que dans son pays aucune voix, aucun parti ne l’a engagé à ne pas répondre à l’appel ou d’abandonner son poste, soit assimilé à un délinquant politique.
Il résulte des considérations ci-dessus que rien n’oblige un pays neutre à tolérer sur son territoire un déserteur ou un réfractaire.

Bourtzeff expulsé, Wassilieff extradé, pour ne citer que ces deux cas, prouvent le véritable caractère du dogme quasi-sacré du droit d’asile en Suisse ! Et ne faut-il pis une impudence frisant presque l’inconscience pour invoquer ce fameux droit au moment même où, le considérant comme nul, on demande de livrer des centaines d’hommes coupables de ne pas vouloir tuer ou se faire tuer ! Ah l’inexpiable crime que voilà !
Quant à prétendre qu’aucune voix ne s’est élevée pour engager les soldats de tous les pays à ne pas répondre à l’appel, nous déclarons que comme la nôtre s’est fait entendre, il en eût été de même, dans chaque pays, si toute liberté d’opinion n’avait été supprimée aussitôt la guerre déclarée. Nous avouons n’avoir jamais eu grande confiance dans le libéralisme de nos maîtres, sans toutefois penser qu’ils auraient pu assimiler la désertion à un délit de droit commun. Et voyez avec quelle aisance, de l’affirmation de n’avoir pas à "protéger" déserteurs et réfractaires, on arrive à celle que rien "n’oblige un pays neutre à les tolérer."
Mais notre articuliste ne s’arrête pas là. Ecoutez-le :

Cette solution s’impose d’une façon plus impérieuse à notre époque, car presque tous les pays neutres ont dû mobiliser, et il est juste que les nationaux mobilisés du !pays neutre sentent que, chez eux, les étrangers qui se seront soustraits à l’obligation militaire n’auront pas une situation préférable à la leur.
Et l’Etat neutre doit aussi veiller à ce que l’activité commerciale ou industrielle de ses nationaux mobilisés ne soit pas accaparée par les déserteurs ou réfractaires.
Le devoir du pays neutre est donc de ne pas tolérer sur son territoire, à conditions égales entre l’étranger et le citoyen. aucun élément étranger jouissant d’un tel privilège.

Est-ce assez canaille et comprend-on la gradation ? D’abord, la Suisse n’a pas à protéger déserteurs et réfractaires ; ensuite, rien ne l’oblige à les tolérer, et, enfin, son devoir est de ne pas les tolérer. Et pour arriver à cette conclusion, de misérables prétextes de places et de gros sous sont même invoqués. A noter que les riches trouveront toujours asile dans la Suisse de Guillaume Hôtel et que les travailleurs étrangers surtout sont visés. Vive la guerre qui fait même du travail de salarié, un privilège ! Ah ! vraiment, elle favorise le progrès !
Après être arrivé à la conclusion ci-dessus, son auteur cherche à l’excuser, tout en affirmant avoir "tenu largement compte du côté humanitaire de la question". Répugnant tartufe, passons !
Le déserteur, d’ailleurs, ne sera pas extradé, mais refoulé. Seulement comme tous les pays en feront de même, justifiés à l’avance par notre exemple, le déserteur finira par être livré sans autre. Pour nous consoler, une note nous fait remarquer que la peine pour la désertion, n’est pas la mort, mais de cinq à dix ans de travaux publics. Un rien, sans doute ! C’est presque à souhaiter que le collaborateur du Genevois soit mis à même d’en goûter une fois.
En attendant il propose que non seulement le déserteur en uniforme, mais celui en civil soit aussi interné. Ce n’est pas encore tout. Il faut interner même les réfractaires domiciliés en Suisse et jouissant déjà d’un permis de séjour ou d’établissement avant la guerre. Et cela, afin de

...mettre tout le monde sur le même pied et de rétablir l’équilibre entre le mobilisé du pays neutre qui a dû, lui, quitter son foyer, abandonner ses affaires, voire même fermer sa boutique ou remettre la sauvegarde de ses intérêts à des tiers, et le déserteur ou l’insoumis étranger. Cette mesure ne serait prise qu’à l’égard du chef de famille insoumis ou déserteur, cela va de soi ; elle n’a rien d’anti-humanitaire et parait même à tous égards équitable.

Admirons cette équité pour étendre des mesures de répression et cette humanité pour arracher à une famille son principal soutien et la plonger dans la misère.
Et voici un regret :

Sous l’ancien régime on n’acceptait pas sur notre territoire les déserteurs, mais petit à petit les idées libérales ont fait renoncer à cette rigueur, convaincu que l’on était de l’impossibilité d’une conflagration générale.

Quelle revanche pour M. Maunoir ! Le Genevois a-t-il assez vanté la police "radicale" et blâmé la police "démocratique" pour aboutir à invoquer l’ancien régime ! Oui, l’ancien régime, tout parti "usé par le pouvoir", pour employer l’expression de feu Favon, ne pouvant qu’y retourner fatalement.
M. Paul Ourtis — c’est le nom dont les articles cités sont signés — termine en invoquant une fois de plus la répression. Écoutez-le :

...quelle provocation plus puissante à la désertion que celle qui murmure à l’individu : fuis la guerre, conserve ta vie, ta famille, tes biens ; va vers une terre de liberté que la guerre a épargnée et là tu pourras jouir en paix de ton acte de lâcheté.
Provocation indirecte à laquelle un individu peut riposter et à laquelle il riposte victorieusement dans de multiples occasions. Mais si cette provocation est appuyée de suggestions de tiers voulant trouver une excuse à leur défaillance dans celle des autres, il faut que le tentateur soit frappé, ses agissements constituant un danger pour le pays neutre.
Dans ce cas l’action du pays neutre est répressive et le provocateur, doit être chassé impitoyablement du territoire.

Pour que la Suisse demeure sinon une terre liberté, du moins un Etat avec quelques libertés, souhaitons que les Ourtis n’y soient pas trop écoutés. Car il ne s’agit plus seulement de frapper déserteurs et réfractaires, mais encore tous ceux coupables de leur témoigner quelque sympathie !
Nous n’insisterons pas davantage sur le caractère révoltant d’un tel langage, en ce moment surtout. Mais il importe de souligner que le Genevois représente la fraction la plus avancée du parti radical au pouvoir en Suisse.
Espérons qu’un mouvement d’opinion se produira contre de si infâmes menaces aux plus élémentaires droits et libertés, et travaillons de toutes nos forces à ce qu’il en soit ainsi.




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