Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Nous aurons raison demain – Georges Herzig
Le Réveil communiste-anarchiste N°406 – 20 Mars 1915
Article mis en ligne le 11 novembre 2017
dernière modification le 8 octobre 2017

par ArchivesAutonomies
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Quelle que soit notre manière d’envisager le conflit actuel qui a mis les armes à la main à presque toutes les grandes nations de l’Europe, risquant fort d’entraîner avant peu les neutres dans l’orbite de la guerre, menaçant même d’étendre ses ravages en Afrique, en Asie et dans l’Extrême-Orient, nous pouvons dire que les anarchistes, malgré leur désir si souvent exprimé d’être toujours avec le peuple, attitude dont ils ont fait pour ainsi dire un article de foi, se trouvent être en désaccord profond avec l’acquiescement populaire aux sentiments belliqueux. En France, grâce à une action tenace des différents groupements politiques pour réveiller le patriotisme ; en Allemagne, où l’isolement dans lequel des grandes puissances européennes tenait le pays, lui faisant envisager la fatalité d’une prochaine conflagration ; en Russie, où la haine de l’Allemand a fait naître une unité d’action qui ne s’explique guère de la part des révolutionnaires ; partout, enfin, le peuple a marché sans essayer même d’enrayer le mouvement guerrier par quelques protestations qui, si elles n’eussent pas été appelées à un succès retentissant, auraient prouvé tout au moins que le courant révolutionnaire ne s’était point tari aux premiers appels de la mobilisation. Qu’on le veuille ou non, l’unanimité s’est faite prouvant une fois de plus la nature foncièrement moutonnière des individus.
Nous savons bien que c’était la carte forcée et, comme on l’a dit, si la bataille laisse quelque chance d’échapper à la mort, le peloton d’exécution, adjuvant obligatoire de l’enthousiasme guerrier, ne permet aucune incertitude sur le sort réservé aux défaillants. Nous ne connaissons de l’enthousiasme des soldats que ce que les journaux intéressés, et stipendiés pour cette besogne, ont bien voulu nous conter, mais nous pouvons bien admettre qu’en pareille circonstance l’orgueil humain ait voulu faire bonne contenance. L’on a fait toute une sélection de lettres de soldats sur le front pour nous prouver que le désir de l’action était demeuré intangible. Nous avons aussi les récits colorés de nombreuses âmes féminines qui, abandonnant leurs dentelles, s’en étaient allées soigner les blessés dans les hôpitaux, nous racontant le désir des soldats de rejoindre le front ; mais nous savons aussi que les hommes sont de grands enfants et que devant les femmes, par un instinct tout physiologique, ils font montre d’un courage qui n’est pas toujours au fond d’eux-mêmes. Mais nous avons encore, s’inscrivant en faux contre tout cet étalage de gloire douteuse n’ayant rien de spontané, les déclarations de nombreux soldats prouvant que l’enthousiasme n’est pas aussi grand qu’on veut bien nous le dire et que les vœux unanimes de ceux qui sont en première et seconde ligne, c’est que la guerre abominable prenne bientôt fin. Le ministre Malvy, dans un dialogue désormais célèbre, faisait l’aveu au camarade Sébastien Faure que les soldats étaient nerveux et trouvaient que ça devenait long, ce qui n’autorisait point de parler de paix... pour le moment.
Le désaccord entre le peuple et nos idées consiste précisément dans l’acceptation plus ou moins volontaire, plus ou moins forcée du fait accompli. Toute notre propagande antimilitariste acheminait, par la lutte de classe sur ce terrain, à séparer la classe travailleuse de la classe bourgeoise, à obtenir une division dans la nation qui eut été un échec pour les tentations guerrières. Ce sera donc l’œuvre de demain, plus profonde en raison des souffrances endurées et des dépenses énormes augmentant considérablement la dette publique dont le travail salarié devra payer les intérêts au capitalisme sous ses diverses formes. Nous n’avons pas été compris ou du moins l’effort était trop grand pour une sympathie trop superficielle de nos idées, combattues par la tradition nationale inconsciemment acceptée sous mille formes, adaptant les individus au moule nationaliste.
Avions-nous tort de concevoir la propagande révolutionnaire sous cette forme ? Nous qui avons toujours parlé de décentralisation, d’organisation de la Commune pour lutter contre le pouvoir central, péchions-nous contre le principe en voulant, avant la guerre, affaiblir le gouvernement afin d’empêcher les grandes tueries entre peuples qui sont toujours un recul des idées révolutionnaires internationalistes souvent calculé par les gouvernants ? Personne, parmi les anarchistes avérés, ne nous a fait grief de notre conception, aussi avons-nous été surpris de voir des camarades révolutionnaires faire chorus avec les nationalistes et pousser non pas à la lutte de classe mais à la lutte des nations. On nous a bien dit "Faisons la révolution et courons aux frontières" mais comment s’y prendre quand plusieurs millions d’hommes sont armés pour un but précis et que parmi ceux-là des milliers et des milliers ont oublié qu’avant d’être armés contre l’ennemi extérieur ils étaient les esclaves — le mot n’est pas de trop — de leurs ennemis de l’intérieur, gouvernants et capitalistes. Cette révolution cependant devait bien se faire contre ces ennemis de l’intérieur, donc nous avions raison de la préparer et nous ne pouvons concevoir que l’ayant préparée, il nous soit un devoir, à l’heure où les gouvernants ont rendu sa mise en valeur impossible, de faire cause commune avec eux.
Il y a les Allemands ! C’est très vrai. Ils sont devenus des êtres dangereux par leur arrogance, leur orgueil démesuré, par leur ambition de conquérir le monde et de le germaniser sous prétexte qu’ils sont arrivés à un stade supérieur de civilisation. Mais tout te monde les y a aidés. Depuis leurs victoires, tous les regards se sont tournés vers eux. Représentant une force qui s’était imposée par les armes, ils sont devenus les maîtres du monde par la lâcheté générale. Ils se sont gonflés de leurs succès ; on les a copié en tout et pour tout ; la science allemande est devenue la Science et toutes leurs habitudes de méthode et d’organisation ont fait dire de grosses âneries à tous les socialistes de France, jusqu’à ce Hervé, devenu une gloire française depuis qu’il a retiré le drapeau national du fumier où l’avait planté sa faconde d’hurluberlu. Ah ! les méthodes allemandes ! les fortes cotisations syndicales ! les permanents de tous les pays en bavaient d’envie, sans se préoccuper autrement des tempéraments particuliers à chaque pays !
Puis, les Allemands n’ont pas été seuls à avoir cette manie orgueilleuse ; les Français l’avaient eue jusqu’à la défaite ; les Anglais étaient insupportables par leur ambition d’imposer leur langue à tout le monde ; ils voulaient partout être les premiers ; leurs conquêtes n’ont-elles pas été un attentat à la liberté des petits peuples quand ceux-ci avaient le malheur de posséder sur leurs territoires minuscules souvent des mines enviées par les financiers de la Cité. Dans ce pays de prétendue liberté qu’y voyons-nous ? Les Irlandais bernés par le Home rule, dès longtemps accordé, mais jamais organisé et qui n’a eu d’autre gloire en ses deux mots que d’avoir fait lâcher la proie pour l’ombre ; la lutte agraire abandonnée pour une autonomie relative qu’ils attendent et qu’ils attendront longtemps encore malgré leur participation loyaliste à la guerre continentale. Nous ne voyons pas davantage ce que les gouvernés russes ou assimilés gagneront à la guerre, mais nous voyons déjà ce que font dés provinces conquises les conservateurs des saines traditions russes.
Et alors ? Alors, notre façon de concevoir la propagande révolutionnaire en dehors de toute idée nationale nous a fait un devoir de rester sur ce terrain, de nous y agripper, pour Ou-voir reprendre la lutte, sans nous forcer demain à un mea culpa qui nous enlèverait toute valeur de propagande et d’action parmi les travailleurs circonvenus actuellement mais en voie de se ressaisir.
C’est aussi notre logique pour rester, malgré toutes les excitations chauvines, antipatriotes, adversaires de la propriété et de l’Etat.




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