Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Insoumis et déserteurs – Louis Bertoni
Le Réveil communiste-anarchiste N°406 – 20 Mars 1915
Article mis en ligne le 11 novembre 2017
dernière modification le 8 octobre 2017

par ArchivesAutonomies
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La rédaction du Genevois déclare "partager absolument les vues" de son Collaborateur occasionnel, M. Paul Outis, dont nous avons relevé les articles contre les insoumis et ’les déserteurs, dans notre dernier numéro. Bien entendu, il n’a été répondu à aucun de nos arguments. M. Tony Roche se borne à re- prendre pour son compte cette balourdise consistant à dire que l’insoumis ou le déserteur étranger devient un privilégié vis-à-vis du citoyen suisse accomplissant son devoir militaire A ce compte-là, aucun Anglais ne devrait plus pouvoir séjourner sur territoire suisse, car n’étant pas astreint au service militaire obligatoire, il se trouve privilégié vis-à-vis des citoyens qui, eux, au contraire le sont. Sans compter que tous les sans-le-sou suisses — et ils sont le grand nombre ! pourraient réclamer l’expulsion de tout riche étranger, indiscutablement privilégié à leur égard ! Est-ce cynisme ou inconscience de la part de M. le Rédacteur du Genevois que d’oser justifier, avec M. Outis, "toutes les mesures de rigueur au-dessus des traités que l’État jugera bon de prendre contre les déserteurs et les réfractaires", et cela, tout en affirmant que "le sentiment de la justice n’est pas encore aboli dans son coeur" ? Vrai, il y a des énormités qu’il faut lire plusieurs fois pour se convaincre de ne pas se tromper !
Le Genevois ne s’en contredit pas moins, puisqu’il dit en concluant :

Quant aux mesures pratiques à prendre, nous n’en voyons guère qui soient vraiment efficaces.

Comment, M. Outis écrit six articles où il envisage certaines mesures ; M. Roche déclare l’approuver entièrement, tout en n’y voyant, lui, rien d’efficace ni de pratique.. C’est donc que le "collaborateur occasionnel" a discouru longuement pour ne rien dire.
Pour finir, que le Genevois se rassure. Nous n’avons jamais fait aucune propagande en faveur de la "nationalisation suisse" et n’en ferons jamais. Heureux ceux qui peuvent rester sans patrie, pour ne pas avoir à accomplir en son nom les crimes les plus épouvantables.

* * * * *

Il paraîtrait toutefois que parmi les lecteurs mêmes du Genevois, quelques protestations se sont élevées. Dans le numéro du 13 mars courant, la rédaction donne les lignes suivantes :

Je dois vous déclarer sans ambages que je suis un adversaire de l’expulsion des déserteurs sans autre motif. A l’heure actuelle, le déserteur qui a ses moyens d’existence et qui se tient en règle avec la police peut vivre sans crainte en Suisse, mais, par contre, il doit se tenir sur ses gardes car, en général, les lois seront plus sévères pour lui ; il risquera aussi d’être plus vite expulsé à la moindre faute. Je ne vois donc pas quel règlement plus sévère vous voudriez lui infliger. Quant à faire une distinction entre eux, ceci est une affaire délicate car, s’il est vrai que quelques déserteurs ne sont pas du tout intéressants et n’ont peut-être droit à aucune sympathie, il faudrait instituer un tribunal qui aurait le droit de juger la conscience et l’opinion d’autrui, chose qu’aucun homme de progrès ne saurait ou ne pourrait admettre.

Voilà déjà quelqu’un qui ne veut pas de "mesures de rigueur au-dessus des traités". Le Genevois essaie de répondre et s’enferre dès les premiers mots. Les voici :

Nous nous refusons quant à nous à voir un délit d’opinion dans le fait de refuser de servir son pays contraint à une guerre défensive.

Voyons. Laissons de côté, pour un instant, les anarchistes, mais les bons citoyens suisses, amis de l’ordre et de la loi, sont-ils unanimes à reconnaître, dans les nations alliées ou dans les empires centraux, "des pays contraints à une guerre défensive" ? Non, et alors la base de jugement invoquée vient à manquer. Et, disons-le franchement, la polémique paraît à n’en pas douter menée pour le compte du Consulat de France. Car, inutile de vous dire que le pays contraint à une guerre défensive est surtout la France. Déserteurs allemands et autrichiens pourraient encore invoquer leur opinion, mais nullement les déserteurs français qui, eux, ne seraient que des lâches ! Cependant la loi ne pouvant qu’être la même pour tous, frapper ceux qui n’ont pas participé à une guerre soi-disant défensive, ce serait décréter aussi des persécutions pour qui ne veut pas servir dans une guerre agressive.
Le Genevois taxe ensuite de lâcheté le fait de se refuser à marcher à la mort pour les spéculations financières les plus hideuses, les dominations les plus infâmes, les buts les plus inavouables. Et il y a à n’en pas douter de tout cela chez tous les belligérants. Il en conclut "que les insoumis et déserteurs en temps de guerre ne sont pas dignes d’intérêt."
Or, personne n’a prétendu l’y intéresser. C’est lui qui s’en est occupé, un peu trop abondamment, dans l’esprit peu louable de justifier à l’avance des mesures d’exception, des persécutions extra-légales, illégales même. Il est vrai qu’il s’en défend, mais... d’une façon à nous confirmer toujours plus dans notre opinion. Ainsi, après avoir témoigné de tout son mépris, qui nous laisse d’ailleurs indifférents, contre insoumis et déserteurs, le Genevois ajoute :
De là à prononcer leur expulsion, il y a un pas — que nous n’avons pas franchi, que nous sachions. La question est aussi complexe que délicate. Nous ne voyons, pour notre part, aucun moyen pratique de la résoudre.
Tout ce que le Genevois a écrit en la matière tendait précisément à pouvoir franchir ce pas. Le lecteur de la feuille radicale, dont nous avons reproduit ci-dessus la prose, ne s’y est pas trompé pas plus que nous. A quoi bon continuer à disserter sur une question qui ne comporte pas de solution, si ce n’est pour faire oeuvre d’intimidation, vraiment lâche celle-là, pour le compte du Consulat de France ?
L’organe gouvernemental, après avoir invoqué en somme, une fois de plus, le retour à l’ancien régime — ô Maunoir, voilà bien votre revanche ! — conclut ainsi :

Il ne nous paraît pas que de tels sentiments soient en désaccord avec l’idéal radical ; le parti radical est un parti de braves gens, qui ne composent pas avec leur devoir.

En fait de sentiments il est difficile d’en discerner d’autres qu’une basse vengeance à exercer, en contradiction avec des dispositions et une pratique dont le Genevois avait fait en son temps un mérite au parti radical. A moins d’admettre avec le Journal de Genève que la police radicale a jusqu’à présent composé avec son devoir, nulle mesure ne saurait être prise contre l’homme se refusant à devenir un instrument aveugle de meurtre. Le rédacteur du Genevois aspirerait-il peut-être au rôle de sous-Maunoir...




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