Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
Lumpen/prolétariat, marginalité, autonomie
{Matin d’un Blues}, n°1, (Fin 1978 ?), p. 22.
Article mis en ligne le 6 avril 2013
dernière modification le 18 novembre 2013

par ArchivesAutonomies
logo imprimer

Il doit être clair que ce qui est dit ici ne prétend absolument pas constituer un essai de théorisatlon. C’est un ensemble de réflexions. Il ne s’agit, en aucun cas, d’un texte visant à servir de référence. Ce sont simplement les pen­sées d’un homme s’exprimant en son nom per­sonnel et en tant qu’individu.
Je ne crois pas dire la vérité. Toute vérité est subjective, donc relative. Je ne dis que ma vérité. Vouloir l’imposer aux autres est un abus que je refuse. En faire une vérité générale cons­tituerait une imposture que je dénoncerais. Je ne veux aucun pouvoir, si ce n’est sur moi-mê­me, surtout pas celui de l’oracle et du bavard.
Depuis un siècle, Papa Marx sévit sur le monde. A côté d’analyses définitives sur le capi­talisme, si nous a saoulés de théories socio-éco­nomiques et de morale politique. Il a prétendu porter au pouvoir le prolétariat qui n’en deman­dait pas tant, n a servi de prétexte aux pires fascistes de gauche. La dictature du prolétariat n’est rien d’autre que la dictature des petits chefs du prolétariat- Pas celle du prolétariat. Comme d’habitude, les prolos se sont fait avoir.
Les nouveaux maîtres qui leur ont confis­qué leur révolution. Ce qui est assez adieux, c’est qu’ils font semblant de parler en leur nom. La meilleure preuve : il vaut mieux se taire dans les pays d’obédience marxiste. Le droit à la parole et à la liberté d’opinion, symboles de toutes les libertés, n’existe plus. Un individu libre ne peut qu’arborer le statut de dissident, encourir l’hôpital psychiatrique ou le camp de travail et risquer sa vie, c’est-à-dire la mort.
Nous sommes dans un système de profit, dont les capitalistes ont l’apanage et sont le modèle par excellence. Le capital reste notre ennemi premier. Le capitalisme d’État, ali­gné sur le capitalisme privé, devient l’enjeu du même combat. C’est la cible à atteindre et le système à renverser. Le monde entier fonctionne désormais selon le même schéma : prise de pouvoir (junte militaire, démocratie, socialisme, monarchie, dictature), société de profit, basée sur la production et la consom­mation (sans autre alternative que la désertion sociale et la marginalité), surveillance et con­trôle des individus par la mise en place d’appa­reils d’État de plus en plus forts (police, justice, armée).
Au sommet de la hiérarchie, tenants et aboutissants du pouvoir, règnent les grands potentats, les émirs, les politiciens, les super-banquiers, les technocrates, les patrons des trusts, des consortiums et des multinationales. Toutes les magouilles sont permises. Les caÏds de la politique s’associent à ceux de la pègre. Le milieu noyaute les gouvernements. Les trafi­quants internationaux traitent avec les seules des chefs d’États.
Les techniciens du marketing politique nous font croire que la police vient de déman­teler un important réseau de drogue (exemple : le "French Connection"). En réalité, les têtes de ligne ne sont que des sous-fifres. Les véri­tables chefs donnent sur leurs deux oreilles. On ne les arrêtera jamais, puisqu’ils font partie ou sont proches des appareils d’"tat chargés de la répression. C’est exactement le même principe que le "condé" pour les prostituées. Le proxénétisme privé s’effondre ; mais il est remplacé par le proxénétisme d’État. La fille a tout intérêt à faire appel au condé, puisque c’est l’assurance de la sécurité de l’emploi. C’est cher, mais plus sûr que le maquereau de barrière. Le condé ne va pas en prison. Le flic, en principe’ évite de s’arrêter lui-même.
Le capitalisme privé n’est pas à une com­promission près. Il accepte très volontiers de s’allier à l’Êtat. Les tractations de Creusot-Loire (multinationale Empain-Schneider), St-Gobain-Nucléaire. Péchiney Ugine Kuhlmann et autres trusts internationaux avec l’Électricité de France et le Commissariat à l’Énergie Ato­mique débouchent sur des milliards de francs lourds. La Commission Production d’Électricité d’Origine Nucléaire (P.E.O.N.) met en évi­dence ces collusions. Dès que le profit est au bout de la chaîne, tous les grands requins se rassemblent. L’argent cimente les alliances les plus bancales. Et l’on retrouve dans un bureau consultatif comme le P.E.O.N. les services pu­blics et les multinationales au coude à coude, bien au chaud, solidaires et résolus à faire front commun.
Sur un autre plan, par-delà les différences politiques, les États s’associent en matière de répression. Il est évident qu’à ce niveau peu importe le régime. Ce qui compte, C’est de gar­der le pouvoir. Tous les moyens sont bons. Entre chefs d’État ne se pose plus tellement la question d’être pro-capitaliste ou marxiste. Les loups ne se mangent pas entre eux. C’est comme cela que fut créé "Interpol". C’est aussi comme cela que se dessine "l’Europe des flics". Le discours réactionnaire sur le terro­risme international ne pouvait que déboucher sur la Convention Européenne contre le Terro­risme.
Les grands bourgeois se gobergent. Ils dansent sur le ventre des prolétaires. Ce sont les aristocrates du XXe siècle. Leurs abus sont une provocation et une incitation à la révolte. Cela ne peut finir que par un 1789 ou une révo­lution d’Octobre à leur mesure.
Où en est le prolétariat ? Battu, écrasé, manipulé, normalisé, standardisé, il flotte entre deux eaux, tel un cadavre décomposé. Le tiercé, le loto, la loterie nationale sont ses pâtures de la semaine. La télévision le matraque à bout portant. Le "Compromis historique", en Italie, le Programme commun, en France, ont sonné le glas de ses prétentions révolutionnaires !
Il a perdu tout espoir de changer quoi que ce soit au système qui l’oppresse.
Il s’est rabattu sur le hochet syndicaliste et les 3 % d’augmentation par an. C’est très bien, le syndicat. On tient le même discours. On emploie les mêmes mots. On milite tou­jours. On a l’illusion d’être révolutionnaire. Certes, on ne milite plus que pour soi. Au se­cond degré, c’est contre soi, puisque cela va dans le sens du renforcement du pouvoir de l’État. Mais le syndicaliste ne veut pas la révo­lution. Il réclame un plus grand pouvoir d’achat et un meilleur standing.
Face à cette récupération orchestrée à grande échelle, il ne reste plus que le lumpen-prolétariat C’est pourquoi il fait si peur. Tout le monde crie « haro sur le baudet », bourgeois et ouvriers, libéraux et communistes pour une fois d’accord.
Les gauchistes devenus traditionnalistes aboient avec la meute. "C’est intolérable ! la violence, l’incohérence politique ! Cela fait le jeu du système !". Tous les vieux poncifs re­viennent à la surface. C’est le règne de la peur.
"Pourvu que les autonomes ne nous bouffent pas notre part de gâteau !"...
Qui sont ces débris du gauchisme et ces spectres de la liberté dont ont parlé les mass-médias ? Ce sont tous ceux qui n’entrent pas dans la comédie conventionnelle de la lutte des classes, les déviants, les "drop out", les mutants ou désirants. Ils existent. Ils sont là. Squatters, travailleurs précaires, chômeurs, femmes, punks, homosexuels, lycéens, étu­diants prolétarisés, junkies, psychiatrisés, immigrés, voyous et militants en rupture de ban, ils créent des foyers de lutte et de subversion par les occupations, les autoréductions, les réappro­priations, la gratuité des transports publics, le vol collectif et individuel, les luttes de quar­tiers et les manifestations offensives. Il est dé­sormais sérieusement question de pratiques politico-militaires et de guérilla urbaine.
C’est trop ! C’en est vraiment trop ! C’est plus que ne peuvent en supporter les maîtres et les esclaves du capital. Tout risque de bascu­ler. Des foyers insurrectionnels s’enflamment partout en Europe : Bologne, Malville, Kalkar, Paris, Strasbourg...
L’énorme machine euro-policière adapte ses moyens de répression à l’éparpillement et à la multiplication des flots de résistance. Face à la mobilité des groupes marginaux qui sillonnent l’Europe, elle systématise ses mé­thodes de fichage, de violence, de matraquage idéologique et de torture psychique. Nous sommes en route pour un fascisme sophisti­qué, programmé, cybernétique, informatique et nucléaire.
La propagande des États repose sur la sé­curité. Elle crée la peur et cherche à déclencher la panique. ‘Elle veut faire régner la terreur, en parlant de terrorisme. Nous allons vers les blocs monolithiques inter-étatiques. Face à ces monstres de pouvoir et de profit, l’homme n’est plus rien. C’est un matricule destiné à produire, tenu en laisse par le joujou de la consomma­tion.
Le moment est venu de passer à l’action directe. Il est insensé que l’être humain soit à ce point nié, aliéné, conditionné, exploité et réduit à néant.
Des spécialistes pensent que les boulever­sements économiques internes au capitalisme ont donné naissance à une nouvelle classe : l’ouvrier social/l’ouvrier-masse. D’autres dédui­sent de cette analyse qu’il importe de créer un contre-pouvoir à partir de ces néo-prolétaires.
C’est un piège. Les nouvelles luttes sont réellement dangereuses pour les États néo-fas­cistes, mais elles seront récupérées le jour où elles rentreront dans les schémas traditionnels de la lutte des classes, du pouvoir et du contre-pouvoir, qui n’est rien d’autre qu’un pouvoir différent.
Ce qui parait important dans le surgisse­ment des groupes autonomes, c’est qu’ils sont totalement irrécupérables. Ils ne se revendi­quent d’aucune idéologie, ni ne veulent appar­tenir à aucune organisation. Ils s’inscrivent dans une rupture totale, qui n’est pas seulement le résultat d’une critique de toutes les idéolo­gies, mais surtout de besoins réels et immédiats. L’autonomie c’est un ensemble d’opérations survie face à un quadrillage de violence et de mort.
Le lumpen-prolétariat se révèle ce qu’il était depuis longtemps : le détonateur suscep­tible de déclencher la révolution. La marge n’est jamais totale. On est toujours en marge de, ce qui signifie quelque part avec ou à côté, et pas seulement ailleurs. Mais l’important, c’est que la marginalité devienne une force politique. Elle cesse peut-être alors d’être la marginalité. Mais en entraînant l’ouvrier social, l’ouvrier- masse, elle peut mettre fin à l’hégémonie des États capitalistes et totalitaires. La mort du ca­pital privé ou d’État, c’est la plus grande vic­toire que l’homme puisse remporter sur lui- même. C’est celle du Désir de Liberté.

Jacques Lesage de La Haye




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.53