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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Présentation de la conférence de Stockholm (5-12 septembre 1917)
Article mis en ligne le 27 février 2019
dernière modification le 28 février 2018

par ArchivesAutonomies

Jules Humbert-Droz, dans son ouvrage sur le mouvement de Zimmerwald, a appelé cette conférence "un avortement (…) intervalle sans histoire et sans gloire" [1].

Son histoire mérite cependant d’être connue. La Troisième Conférence de Zimmerwald est née en réaction au projet de tenir pour la première fois depuis l’éclatement de la guerre mondiale une réunion de tous les partis socialistes, à Stockholm (en pays neutre), initialement au printemps 1917.

La révolution russe de février qui avait vu la chute du Tsar et l’établissement d’un gouvernement provisoire faisait craindre l’ouverture de négociations en vue d’une paix séparée entre la Russie et l’Allemagne. Le "Bureau Socialiste International", l’organe suprême de la IIe Internationale, qui jusque là avait obstinément refusé toute idée de convoquer une réunion des partis socialistes des pays en guerre, estimait que le moment était venu de se souvenir de l’internationalisme : "On pouvait craindre que l’idée de paix à tout prix ne l’emportât et désagrégeât la force de résistance de la Russie. Le développement de ces tendances nous conduisait fatalement à des perspectives de paix séparée, c’est-à-dire, peut-être, à une prolongation de la guerre et, avec elle, à un retour de la réaction (sic !)" [2] écrivit ainsi le BSI pour expliquer son accord à la proposition, qui avait été émise par le Parti Social Démocrate Hollandais et le parti Suédois, d’une Conférence internationale de tous les Partis socialistes.

Le Comité Exécutif du Soviet de Petrograd vota en mai 17 un Appel "Aux Socialistes de tous les pays" pour la tenue d’une telle Conférence. L’Appel, présenté par les Socialistes Mencheviks (participant au gouvernement), l’avait largement emporté sur le texte des Bolcheviks et de leurs alliés en faveur d’une Conférence restreinte aux seuls partis qui étaient opposés à la guerre et faisaient partie du mouvement de Zimmerwald.

Au même moment une délégation de députés socialistes français et britanniques se trouvaient en Russie, à l’initiative de la délégation militaire française et des autorités britanniques, pour soutenir les partisans de la guerre ; elle fut convaincue de la nécessité d’y participer. Marcel Cachin qui en faisait partie, énuméra les raisons en sa faveur, du point de vue des intérêts de la poursuite de la guerre, notamment : "L’armée russe est entre les mains des révolutionnaires. Telle qu’elle est, elle ne marchera que sur un mot d’ordre venu du Comité des soldats et ouvriers. Il serait utopique de penser le contraire. Dès lors la seule chance que nous ayons de la remettre en action, et d’en faire pour nous une force d’appui, c’est de persuader les chefs du mouvement de la pureté de nos intentions et de nos buts. Si nous refusons de répondre à leur appel, notre cause auprès d’eux est perdue : aucun concours à attendre de leur force militaire et de leur force morale. (…) Les bolcheviks en refusant la conférence, lui donnent son vrai caractère. Elle est la condamnation de Zimmerwald-Kienthal (…). Elle est contre les extrêmes, contre la paix à tout prix" [3].

Le Conseil National du Parti Socialiste approuva le 27 mai la participation à la Conférence, en dépit de l’opposition des jusqu’au-boutistes (dont le vétéran socialiste Jules Guesde qui dénonçait un "piège boche") ; le 21 août le Labour Party accepta à son tour, comme l’avait déjà fait les petits British Socialist Party et Independant Labour Party. Le Parti Socialiste Italien, le Parti Social Démocrate Indépendant d’Allemagne (USPD, la minorité "centriste" qui avait été expulsée du SPD) le Parti Social Démocrate suisse, etc., donnèrent aussi leur accord, accompagné de réserves plus ou moins grandes ; il en fut de même des Zimmerwaldiens français. Même le groupe Internationale avait semblé au début l’accepter [4].

Le Comité Socialiste International (CSI) fondé après Zimmerwald, avait pris une orientation plus à gauche après la démission du suisse Grimm (qui avait été accusé de manœuvrer au profit du gouvernement de son pays). Il répliqua par une fin de non recevoir à la proposition qui lui avait été transmise par des représentants russes, terminant ainsi sa réponse : "Les partis qui sont sérieux à propos de la paix et du rétablissement de l’Internationale n’ont pas d’alternative. Ils se trouvent devant un fait historique ou, comme nos camarades allemands l’ont justement dit : “un accord international qui accroisse réellement les chances de la paix entre les peuples et ne voile pas les plans des gouvernements n’est possible qu’entre véritables partisans de l’internationalisme".
La voie vers la paix passe par Zimmerwald" [5]

De son côté, la "Gauche de Zimmerwald" publia le 20 juillet un appel "Contre la Conférence de Stockholm" ; il était signé par le Comité Central du POSDR (bolchévik), la Social Démocratie de Pologne et Lituanie, le Parti Social Démocrate Bulgare ("Etroit"), le Parti Ouvrier Social Démocrate suédois et la Ligue Suédoise de la Jeunesse. Son thème principal était : "Sans la révolution dans tous les pays, la paix ne signifiera qu’une suspension temporaire des hostilités".

En définitive ce sont les gouvernements français, britannique et américain qui en refusant d’accorder des passeports pour des délégués à cette éventuelle Conférence, la rendirent impossible [6].

Cet échec laissait la voie ouverte aux Zimmerwaldiens, et le CSI relança son projet d’une troisième conférence qui était en suspens depuis plusieurs mois. La conférence fut convoquée se tint début septembre, également à Stockholm, où le CSI s’était installé. Elle fut suivie quelques jours plus tard par une Conférence informelle des Femmes Socialistes (14-15/9/17).

Lénine était hostile à la participation, estimant qu’en raison de la "faillite" du mouvement de Zimmerwald, incapable de rompre avec les équivoques centristes, il fallait rompre avec lui et appeler à une "conférence des gauches". Sa position ne fut cependant pas reprise par le parti et les Bolcheviks participèrent à la Troisième conférence, tout en manifestant leur opposition à la présence des Mencheviks (voir la résolution du CC du POSDR et de la SDRPL).

Etaient présents à cette "Troisième Conférence de Zimmerwald" des "centristes" comme le Parti Social Démocrate Indépendant d’Allemagne, mais qui comprenait dans sa délégation des représentants du groupe "luxemburgiste" Internationale, le Parti Social Démocrate Suisse, les Menchéviks Internationalistes, etc., et des "droitiers" comme le Comité d’Organisation (Menchéviks) et les Danois, la gauche étant constituée des Bolcheviks, des Polonais, des Suédois et du groupe d’opposition dans le parti Social Démocrate autrichien. Lénine écrivit à ce sujet : "on voit que la composition de la Conférence a été extraordinairement disparate et même absurde, car elle réunissait des hommes qui n’étaient pas d’accord sur l’essentiel et qui par suite étaient incapables d’agir vraiment en harmonie, vraiment en commun" [7].

Toutefois, après de longues discussions un projet de Manifeste réussit à être élaboré et adopté à l’unanimité, bien qu’il soit décidé de ne pas le publier immédiatement. Dans les semaines qui suivirent les Indépendants allemands insistèrent pour qu’il ne soit pas rendu public, afin de ne pas donner prise à la répression dans leur pays ; la Gauche, par la voix de Radek, tout en critiquant ses limites (par exemple l’absence de mention de la lutte révolutionnaire, et au lieu de cela la perspective illusoire d’une grève générale de masse internationale), fit pression pour qu’il soit publié au plus tôt. Radek finira d’ailleurs par le publier d’office en novembre sur un journal finlandais ; mais la révolution dite d’octobre (novembre selon le calendrier julien) en Russie fit passer cette publication inaperçue…

Dans les mois qui suivirent le CSI publia divers manifestes : un appel aux prolétaires de tous les pays pour soutenir la révolution en Russie (8/11/17), un appel à la classe ouvrière pour s’opposer à la campagne contre le pouvoir révolutionnaire russe à propos de l’ouverture des négociations de Brest-Litovsk (27/12/17), etc.

Mais l’aggravation des événements internationaux accentua les divisions au sein du mouvement zimmerwaldien, sujet en outre à la répression, le réduisant peu à peu à l’impuissance : il fut notamment incapable de publier la moindre prise de position lors des événements révolutionnaires d’Allemagne. L’action en commun de courants qui se révélaient de plus en plus être de part et d’autre de la barricade était devenue impossible. Il fut officiellement dissous lors du premier Congrès de l’Internationale Communiste (mars 1919), mais il était en réalité déjà mort.