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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Compte-rendu officiel de la conférence
Berner Tagwacht, N°88 - 17 avril 1915
Article mis en ligne le 27 février 2019
dernière modification le 18 février 2019

par ArchivesAutonomies

La conférence internationale socialiste de la jeunesse, à laquelle étaient représentés le Danemark, la Norvège, la Suède, l’Italie, la Russie, la Pologne, la Hollande, la Bulgarie, toute une série d’organisations allemandes et la Suisse, s’est ouverte par les messages de salutation des délégués étrangers et suisses. Après l’élection du bureau de la conférence, dirigé par Münzenberg (Suisse), les débats ont été reportés au jour suivant.
Le second jour, les délégués ont présenté la situation de leurs organisations. [...]

Les délégués allemands ont déclaré qu’étant donné la situation en Allemagne, ils n’étaient pas mandatés par le mouvement de jeunesse officiel, et que les camarades présents participaient à la conférence sous leur propre responsabilité. Ils sont toutefois portés par la conscience que des milliers de jeunes travailleurs partagent leurs vues. [...]

Ont également participé à la Conférence les camarades Vogel et Platten, du Comité directeur du Parti social-démocrate de Suisse, le camarade Grimm au nom de l’Union ouvrière de Berne, et la camarade Balabanoff au nom de la direction du parti italien.

Les deux principaux points à l’ordre du jour étaient "La guerre et les tâches des organisations socialistes de jeunesse" ainsi que "l’organisation future de l’Internationale de la jeunesse socialiste ".

Dans la délégation russe, la partie représentant les organisations liées au Comité Central avait élaboré, en commun avec la Pologne, leur propre projet de résolution. Cette résolution ne se contentait pas d’aborder les questions politiques de fond, mais prenait parti sur l’attitude des partis dans les différents pays belligérants. Mais la Conférence fut d’avis que ce n’était pas le lieu de soumettre les partis à un tribunal, et que d’autres raisons pratiques motivaient le rejet de ce projet de résolution. Ce projet d’une partie de la délégation russe fut rejeté par 14 voix contre 4. Lorsqu’une partie de la délégation russe présenta alors des amendements au projet de résolution de la commission, ils furent repoussés avec les mêmes votes. La résolution suivante fut alors adoptée par 18 voix contre 3, avec les votes contre de la délégation hollandaise et d’une partie de la délégation russe, et l’abstention de la délégation polonaise ;

RÉSOLUTION :

"La conférence socialiste de la jeunesse réunie les 5, 6 et 7 avril 1915 à Berne, qui a rassemblé des délégués de 9 pays réaffirme les résolutions des conférences socialistes de la jeunesse de Stuttgart, Copenhague et Bâle, appelant la jeunesse ouvrière de tous les pays au combat contre la guerre qui assassine les peuples et contre le militarisme.

La conférence constate à son grand regret que, comme les organisations socialistes d’adultes, les organisations socialistes de jeunesse de la plupart des pays ne se sont pas conformées à ces résolutions lors du déclenchement de la guerre.

La guerre actuelle est le résultat de la politique impérialiste des classes dominantes de tous les pays capitalistes. Même là où la guerre est présentée par les classes dirigeantes et leurs gouvernements comme une guerre défensive, elle est la conséquence d’une politique dirigée contre les peuples et liée de manière indissoluble au capitalisme. La guerre est en opposition irréductible avec les intérêts de la classe ouvrière, dont elle menace et détruit le droit à la vie, dont elle paralyse les organisations et entrave la capacité d’action contre l’exploitation internationale.

La politique d’Union sacrée, politique de conciliation des classes, signifie l’abdication de la social-démocratie comme parti de la lutte de classe prolétarienne, et abandonner la lutte des classes, c’est abandonner les intérêts vitaux et les idéaux du prolétariat.

C’est en s’appuyant sur ces considérations que la Conférence internationale socialiste de la jeunesse lance un appel à l’arrêt immédiat de la guerre. Elle salue avec joie les tentatives de groupements de partis des pays belligérants, en particulier les décisions de la conférence internationale des femmes prolétariennes appelant la classe ouvrière à la reprise des actions de lutte de classe pour imposer la paix aux classes dominantes. Elle considère comme le devoir des jeunes camarades, hommes et femmes, des pays belligérants de soutenir énergiquement le mouvement pour la paix qui prend sans cesse plus d’ampleur. La conférence compte sur les organisations de jeunesse des pays neutres pour soutenir avec vigueur cette action pour la paix.

La conférence élève la protestation la plus énergique contre les tentatives de mettre les organisations socialistes de jeunesse au service des organisations bourgeoises d’embrigadement militariste de la jeunesse, détournant ainsi la jeunesse ouvrière de ses tâches réelles d’éducation socialiste au combat contre l’exploitation capitaliste et contre le militarisme.

Devant les conséquences monstrueuses de la guerre actuelle, qui utilise sans aucune pitié comme chair à canon même des jeunes à peine sortis de l’école, la Conférence insiste sur la nécessité d’éduquer de manière plus intensive encore les jeunes travailleuses et travailleurs de tous les pays sur les causes et la nature de la guerre et du militarisme, phénomènes inhérents à l’ordre social capitaliste, de les former dans l’esprit de la lutte des classes internationale et de les grouper toujours plus nombreux et plus solidement sous la bannière du socialisme international.

LA QUESTION DU DÉSARMEMENT

Une vive discussion fut déclenchée par un amendement des pays scandinaves réclamant un désarmement total. Une partie des délégués considéraient que pour l’instant la réalisation d’une telle revendication est impossible. Pour les petits pays, un désarmement total équivaudrait à une invitation à l’annexion par les grands états, et un désarmement pendant l’ère capitaliste apparaît donc impensable. Le capitalisme et le militarisme sont inséparables. Il faut tenter de démocratiser les armées et les utiliser éventuellement pour nos intérêts. Pour une autre partie des délégués en revanche, si les grands états ont vraiment intérêt à annexer un petit pays, ils ne se laisseront pas arrêter par les armées des petits pays, voir l’exemple belge. Mais dans ce cas les sacrifices supportés par le peuple seraient encore plus lourds que si la population laissait les armées des grands états se répandre sans résistance sur les terres et les biens de leurs propres classes dominantes. Il est impossible de démocratiser les armées. Dans tous les pays, le militarisme tend à devenir plus autocratique, à la mode prussienne. En conclusion de cette discussion, l’amendement suivant fut adopté par 9 voix contre 5 :

"La conférence internationale socialiste de la jeunesse appelle les organisations de jeunesse socialistes de tous les pays à oeuvrer au sein du mouvement ouvrier de leur pays pour faire intégrer le désarmement total comme élément du programme

L’ORGANISATION DU MOUVEMENT INTERNATIONAL DE LA JEUNESSE

Au début de la discussion de ce point de l’ordre du jour, le président présente un bref aperçu de l’histoire des Internationales de la jeunesse. L’éclatement de la guerre a non seulement empêché la tenue de la Conférence internationale de la jeunesse prévue, il a également interrompu les échanges réciproques. Mais c’est une grande satisfaction de pouvoir constater aujourd’hui que seules des difficultés de déplacements en étaient la cause, et que nous avons conservé nos idées et notre état d’esprit communs. Nous regrettons vivement que certains pays n’aient pu envoyer de délégués. Nous proposons tout de même aujourd’hui à notre conférence de fonder une nouvelle association internationale.

Nous avons besoin d’un noyau très solide, sur lequel puissent s’appuyer nos organisations nationales. Dès que la fin de la guerre permettra un retour à la normale, nous nous réunirons avec les représentants de tous les pays. Mais nous croyons que nul ne sera plus heureux de la fondation d’une nouvelle association internationale que les organisations des pays belligérants qui, contre leur volonté, ne peuvent être aujourd’hui parmi nous. La constitution d’une nouvelle association internationale socialiste de la jeunesse est la meilleure mise en pratique de notre résolution.

La création de l’association internationale socialiste de la jeunesse est alors décidée. En sont membres pour l’instant la Suède (8 000 adhérents), le Danemark (7 000) , la Norvège (8000), la Bulgarie (400), l’Italie (10 000), la Hollande (300) et la Suisse (2 200). N’ayant pas d’organisations nationales, et également en raison de dispositions légales, les Allemands ne peuvent y adhérer, mais ils assurent la nouvelle organisation de leur sympathie pleine et entière. Il est immédiatement décidé de mettre en place jusqu’à la prochaine conférence un secrétariat provisoire, composé de 5 membres de 5 pays. Un camarade suisse est désigné comme secrétaire général.

Il fut également décidé de publier dès que possible un journal international de combat et de propagande, qui paraitra pour l’instant en 3 langues : allemand, français et scandinave. Le secrétariat est chargé de la préparation et de la rédaction du journal.

Chaque année, le même jour, se tiendra dans tous les pays une journée de la jeunesse au cours de laquelle seront distribués des écrits et organisées des réunions de la jeunesse ouvrière pour l’éclairer sur le rôle du militarisme dans les états d’aujourd’hui.

La conférence appelle aussi les organisations à constituer un fond Liebknecht. L’utilisation des fonds rassemblés sera décidée par Liebknecht et le Bureau de l’Internationale de la jeunesse. Une série d’autres résolutions sont adoptées après une riche discussion. En outre, la conférence proteste contre l’incarcération, au mépris de toutes les règles de droit, de la camarade Rosa Luxemburg et contre la condamnation des 5 membres social-démocrates de la Douma par le gouvernement du Tsar assoiffé de sang.

Compte tenu des limites imposées par la situation politique, la Conférence a eu des travaux fructueux. Les relations entre les différents pays sont reconstituées, le terrain est créé pour que dans les jours prochains la jeunesse de tous les pays soit en mesure d’agir selon des directives communes.

A l’issue de la Conférence, des messages de soutien sont parvenus de France et de toute une série de villes allemandes, et une ville d’Allemagne centrale fit parvenir la résolution suivante : "La jeunesse pénétrée d’un esprit socialiste salue chaleureusement l’initiative, alors que la guerre mondiale fait rage, d’unir la jeunesse ouvrière de tous les pays. C’est avec joie qu’elle constate que la jeunesse de la quasi-totalité des pays a gardé intact son esprit socialiste, contrairement à de nombreux dirigeants des partis social-démocrates des pays belligérants. Elle assure la conférence qu’elle continuera à se construire sur le terrain du socialisme international.

C’est donc de toutes parts que se lève une aube nouvelle, la jeunesse ouvrière de tous les pays a entendu le cri d’alarme et s’apprête à le suivre. Au-dessus de la masse des corps des jeunes assassinés par la guerre s’élève dés aujourd’hui, annonçant la paix et la liberté, le soleil de la jeunesse, de l’avenir et du socialisme.