Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
Texte de Rosmer
Article mis en ligne le 27 février 2019
dernière modification le 18 février 2019

par ArchivesAutonomies

... Nous avons vu que le secrétariat de la Commission avait déjà reçu, au début de février, des projets de déclarations et de résolutions. C’étaient : les thèses adoptées le 1er janvier par le groupe allemand "l’Internationale", un appel de la Ligue socialiste révolutionnaire et du Parti social-démocrate de Hollande ; un projet de manifeste signé : Naché Slovo et Vie Ouvrière. Les thèses insistaient sur le caractère de l’impérialisme et sur le sens de cette guerre : "L’exploitation capitaliste accrue et la réaction politique dans chaque pays, du fait de la guerre, en affaiblissant le contrôle de l’opinion publique et en réduisant les parlementaires au rôle d’obéissants serviteurs du militarisme, développent déjà toutes les prémices de guerres nouvelles."

L’addition purement "polonaise" signalée par Zinoviev dans la lettre à ses amis, c’était ce passage : "A l’époque de l’impérialisme déchaîné, les guerres nationales ne sont plus possibles. Les intérêts spécifiquement nationaux ne peuvent être invoqués et ne peuvent servir qu’à duper les masses travailleuses du peuple et les assujettir à leur ennemi mortel : l’impérialisme." Là-dessus Rosa Luxembourg était en complet antagonisme avec Lénine ; ç’avait été, entre eux, l’objet de polémiques acerbes. Rosa Luxembourg maintenait cependant son point de vue sans rien céder. En conclusion : "La Deuxième Internationale a été brisée par la guerre", et étant donnée la trahison des représentants officiels des partis socialistes des principaux pays, "c’est une nécessité vitale pour le socialisme de créer une nouvelle Internationale des travailleurs qui aura pour tâche de diriger et d’unifier la lutte de classe révolutionnaire contre l’impérialisme dans tous les pays".

Le projet soumis par les socialistes hollandais était très limité et pas très actuel, la préoccupation dominante de ses auteurs ayant été de fixer les bases d’un programme pour l’action à engager, immédiatement, à la cessation des hostilités. Dans le domaine économique : annulation de toutes les dettes d’État ; expropriation des banques et des grandes entreprises ; confiscation des bénéfices de guerre ; impôt — exclusif — sur le capital et sur le revenu ; pension assurée à tous les travailleurs. Dans le domaine politique : démocratisation de tous les organismes représentatifs ; une Chambre unique ; l’instauration d’une république ; la journée de huit heures ; le libre-échange ; l’abolition du système militaire. Le projet précisait les formes de l’action à mener dans les parlements, mais "ce sont les masses elles-mêmes qui devront le faire leur, dès l’ouverture des négociations de paix, avant même que les soldats aient regagné leur foyer. Enfin les socialistes révolutionnaires doivent demander dès maintenant que, aussitôt que se réuniront les plénipotentiaires des puissances, soit convoqué un rassemblement de tous les partis et groupes qui auront lutté réellement contre l’impérialisme avant et pendant la guerre".

Dès qu’on sut, à Paris, qu’une seconde conférence allait être convoquée, la rédaction de Naché Slovo et le groupe qui s’était formé autour du journal examinèrent la question de leur participation. Trotsky n’y pourrait certainement pas aller : il n’aurait, cette fois, ni passeport ni visa. Aucun autre camarade n’ayant la possibilité de faire le voyage, il fut décidé qu’un rapport et un projet de manifeste seraient rédigés et expédiés à Berne ; Trotsky fut chargé de les préparer. Ainsi, à défaut d’une délégation présente, la voix de Naché Slovo serait entendue et sa position exactement connue.

A la Vie Ouvrière, nous étions dans la même situation, puisque ni Merrheim ni Bourderon ne seraient autorisés à quitter le territoire français ; après Zimmerwald, les journaux nationalistes avaient bruyamment protesté contre la faiblesse et l’insuffisance des mesures policières qui avaient permis à des Français d’aller en Suisse rencontrer des Allemands et se concerter avec eux. Trotsky eut alors l’idée d’une déclaration commune pour son groupe et pour le nôtre. Nous étions en rapports constants, nous acceptâmes sa suggestion avec empressement. Trotsky soumit son projet à Merrheim qui n’y fit pas d’objection, puis il me le communiqua. Nous y retrouvions nos vues sur la situation et sur la guerre exprimées avec une netteté et en un langage plus vif que celui que nous aurions employé : nous étions pleinement d’accord sur le fond. Nous n’étions pas membres du Parti socialiste, nous n’appartenions pas à la Deuxième Internationale ; bien qu’elle sacrifiât encore à la phrase révolutionnaire nous la savions tout acquise au parlementarisme, et si son effondrement nous avait surpris c’était surtout par sa soudaineté et son étendue ; ce ne pouvait être pour nous le choc qu’il avait été pour les vrais internationalistes qu’on rencontrait dans ses diverses sections et qui, comme les Russes, n’auraient pu imaginer un reniement si total. Notre organisation internationale c’était la Fédération syndicale internationale ; mais la Confédération Générale du Travail y était complètement isolée, toujours seule ; elle en était sortie et n’y ’était revenue que pour demeurer en contact avec les organisations ouvrières d’Europe et d’Amérique. Par son refus d’inscrire à son ordre du jour les questions commandant directement l’action internationale du prolétariat, elle se dépouillait délibérément du caractère essentiel d’une Internationale : nous ne pouvions verser des pleurs sur sa disparition.

La nécessité de créer un nouvel organisme différent de ces deux-là nécessité que Lénine et Trotsky défendaient avec la même clairvoyante intransigeance — nous trouvait donc tout acquis ; une Internationale composée à l’image des regroupements qui s’opéraient sur la base de Zimmerwald. Trotsky participait d’ailleurs activement au travail du Comité pour la reprise des relations internationales ; il assistait à ses réunions plénières, s’y heurtait parfois à Merrheim lorsqu’il insistait sur l’urgence pour le Comité de publier un Bulletin qui porterait au dehors les informations sur le mouvement ouvrier venues de tous côtés et qui restaient peu connues et mal utilisées. Craignant d’être débordé, Merrheim entendait réserver à la Fédération des Métaux la direction de l’opposition.

Au projet de Trotsky nous ne pouvions demander que des modifications de détail ; la seule de quelque importance se rapportait à un paragraphe consacré au Parti socialiste. Les syndicalistes révolutionnaires étaient très jaloux de leur indépendance ; ils prenaient fort mal les incursions des leaders socialistes dans le domaine syndical, les considérant comme des intrusions inadmissibles. Par contre, ils se gardaient d’intervenir dans les querelles intérieures, encore fréquentes malgré l’unité, mettant aux prises les diverses tendances du parti. Je demandai donc la suppression du passage discutant en détail l’attitude des majoritaires et des minoritaires. Trotsky connaissait trop bien maintenant les particularités du mouvement ouvrier français pour ne pas comprendre mon objection ; il fit la suppression que je désirais. D’ailleurs, pour que socialistes et syndicalistes ne se gênent au sein du Comité, il avait paru sage de créer deux sections, l’une réservée plus particulièrement aux syndicalistes et à leur action au sein de la C.G.T. et des organisations syndicales ; dans l’autre, les socialistes étudiaient et discutaient les questions qui leur étaient propres, notamment leur intervention dans les assemblées du Parti socialiste, dans les congrès, etc. Le texte définitif du projet portant les deux signatures : Naché Slovo - Vie Ouvrière, fut inséré dans le Bulletin de la Commission socialiste internationale ; il est reproduit ici in extenso.