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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Appel de la CSI - Août 1918
Article mis en ligne le 27 février 2019
dernière modification le 18 février 2019

par ArchivesAutonomies

La Commission socialiste internationale publia encore, en août 1918, l’appel suivant aux masses ouvrières de tous les pays :

Prolétaires,

La guerre détruit et extermine tout ; seules votre patience, votre soumission et votre résignation demeurent. Aucun tyran, aucun autocrate, aucun esclavagiste du temps de la réaction la plus noire ne pouvait se permettre d’exterminer tant de vies humaines, ni soumettre à son poing tant d’esclaves que le font à toute heure, à tout instant, ceux qui aujourd’hui détiennent le pouvoir dans les pays constitutionnels et "démocratiques"... De nouvelles humiliations, de nouvelles injures viennent constamment s’ajouter aux souffrances indescriptibles et aux sacrifices sanglants des masses... Vos exploiteurs deviennent de plus en plus cyniques, votre soumission les enhardit de plus en plus. Ils prétendaient d’abord qu’il y allait de la défense de la patrie : désormais la presse vénale et criminelle — cet assassin des peuples n’a plus à recourir à ce subterfuge démagogique. L’avidité des bandits impérialistes se repaît sans dissimulation de millions de cadavres et de mers de sang.

Le rôle de Caïn

Dans cet holocauste impérialiste des masses ouvrières pour le triomphe de l’impérialisme, le prolétariat ne remplit que le rôle de Caïn (car ce n’est pas son ennemi, c’est son frère, c’est lui-même qu’il extermine), mais pis que cela, on l’oblige à trahir sa propre cause, les prolétaires trahissent leurs propres enfants, ils faillissent à leur honneur, à leur classe : tout ouvrier préférerait sa propre mort s’il avait un seul moment conscience de l’œuvre horrible qu’il accomplit. Depuis longtemps déjà les capitalistes et leurs laquais serviles, la presse, ont compris que ce conflit sanglant ne peut être liquidé sur le champ de bataille. Les offensives et les contre-offensives qui amènent avec elles des sacrifices inouïs et augmentent la panique tout en servant de prétexte à exciter le "patriotisme" tant chez le "vainqueur" que chez le "vaincu", ne servent en réalité à autre chose qu’à ajourner l’explosion de la grande colère au sein des masses, en les empêchant de se recueillir pour voir clairement que toute cette boucherie et tous ces sacrifices n’ont abouti à rien et que tout ce qui en a été affirmé par la bourgeoisie n’était que mensonge et tromperie...

Pourquoi la guerre ne finit pas

Pourquoi les classes dirigeantes qui ont déchaîné la guerre et qui savent qu’elle ne peut avoir une issue militaire n’y mettent-elles pas fin ? Parce que, comme les zimmerwaldiens l’ont expliqué aux masses depuis le commencement même de la guerre, les classes dirigeantes craignent l’heure qui amènera pour elles le règlement inévitable des comptes. Après la victoire de la glorieuse révolution du prolétariat russe, cette crainte prit une forme très concrète, c’est que le "spectre rouge" qui a pris chair en Russie, incite par son exemple attirant les peuples des autres pays à agir de la même manière ; voilà pourquoi les classes dirigeantes du monde entier déclarent : "Guerre jusqu’au bout au prolétariat russe !"

La question russe

Qu’importe à l’Allemagne si, au commencement de la guerre, elle a déclaré la guerre au tsarisme ? Les ouvriers conscients et le gouvernement révolutionnaire de la Russie ne sont-ils pas les mortels ennemis, la vraie menace qui les fait sincèrement haïr par ceux qui doivent leurs richesses et leur pouvoir au salariat des masses ? Il s’agit donc de détruire la Finlande rouge et la Russie socialiste. Les gouvernements alliés qui ont tenté de justifier la boucherie des peuples par la lutte pour le droit des peuples de disposer librement d’eux-mêmes ; les milliardaires américains auxquels l’indignation contre l’impérialisme allemand fait verser des larmes de crocodile — tous lui rendent maintenant les plus précieux services et cherchent à gratifier l’intrépide république russe d’un autocrate qui doit surpasser aussi bien Nicolas que Guillaume.

Les Tchécoslovaques qui, s’ils n’étaient les laquais des gouvernements alliés, passeraient pour "traîtres", sont officiellement considérés comme puissance alliée, eux qui ne sont que les mercenaires du capitalisme anglo-français. Ceux qui, hypocritement, invoquaient les souffrances de la Belgique, assaillent un pays non seulement neutre, mais encore un pays qui, en paroles et en fait, démontra clairement qu’il n’entend plus faire la guerre. Les enfants de la Grande Révolution tentent d’exterminer les fils d’un peuple, les représentants d’une classe qui réalisa la sainte oeuvre de libération du peuple russe, débarrassé désormais du joug le plus odieux, en substituant le pouvoir du peuple à l’autocratie la plus ignoble.

La réaction européenne

Ce n’est pas contre le militarisme destructeur de la vie humaine et de la liberté que s’élève à nouveau le poing armé de l’Europe, mais bien contre les pionniers d’une nouvelle civilisation qui aspire à édifier un régime de liberté et d’égalité sur les ruines du vieux monde décrépit, On exige de vous, prolétaires européens, que vous forgiez de nouveaux fers, que vous vous souilliez à jamais du crime de Caïn et que vous muriez de vos propres mains les portes qui conduisent à votre propre libération. On exige le rétablissement du tsarisme et l’égorgement des révolutionnaires russes, de vous qui, à juste raison, considériez de tout temps l’autocratie comme votre plus grand ennemi et les révolutionnaires russes comme des martyrs et les héros de l’émancipation universelle. La Russie des Soviets est dans une situation telle que la conjuration la plus infernale ne pourrait en créer de plus difficile.

Comme ce fut le cas pour la paix de Brest et en d’autres occasions encore, c’est à vous, ouvriers des pays alliés qu’elle s’adresse de nouveau. Mais l’oeuvre de libération ne pouvant venir que des masses travailleuses du monde entier, c’est au prolétariat international, sans distinction de pays, que nous nous adressons : Ne commettez pas cette trahison ! Ne commettez pas ce suicide ! N’étouffez pas la révolution socialiste au berceau !
De même que les internationalistes allemands protestèrent contre leurs classes dirigeantes lorsqu’elles allaient assaillir la Russie des Soviets et la Finlande révolutionnaire, de même les internationalistes de l’Angleterre, de la France, et surtout ceux du parti italien sans cesse pourchassés et les martyrs de l’internationalisme en Amérique — malgré une réaction atroce — protestent unanimement contre ce nouvel assaut. Cependant ces forces internationalistes resteront une minorité impuissante tant que vous, "masses ouvrières", ne viendrez vous placer à leur côté ; tant que les masses ne les appuient pas, tant que votre conscience de classe, votre puissance, votre volonté révolutionnaire n’ont pas été mises dans la balance, cette minorité ne cessera d’être poursuivie, emprisonnée, paralysée dans son action, empêchée de parler.

Les Judas du socialisme

Les Scheidemann allemands donnant leur acquiescement à l’intervention ignoble de l’Allemagne en Russie et en Finlande ont par le fait même facilité le travail des autres Judas du socialisme. Les traîtres du socialisme français poussèrent tellement loin leur trahison qu’ils facilitèrent à leurs gouvernements la guerre contre la Russie ouvrière en soutenant son opportunité ! Les social-impérialistes anglais, dépassant ceux des autres pays dans la défense éhontée des intérêts anti socialistes, les ex-socialistes américains, représentants d’une politique d’hypocrisie des plus infâmes, font la tournée du monde pour encourager les prolétaires, las de la guerre, à servir de chair à canon. Alors que le prolétariat japonais cherche à s’opposer aux tentatives impérialistes qui le menacent, les "socialistes" des pays neutres, munis de passeports en retour des services rendus à la cause impérialiste, distraient l’attention des masses vers une conférence dont ils savent qu’elle ne pourra avoir lieu que pour autant qu’elle se fera le porte-voix des impérialistes, dès l’heure où elle pourra couronner leur orgie. Ces "socialistes" prétendent entre autres que la victoire des alliés est nécessaire pour la convocation d’une telle conférence ; or, n’est-ce pas justement ce dont les gouvernements ont besoin, eux qui envoient déjà à la mort des fils du peuple à peine sortis de l’enfance.

A la veille de la ruée des troupes allemandes et autrichiennes sur la Russie et la Finlande, lorsque les prolétaires de l’Allemagne et de l’Autriche étaient sur le point de se flétrir par ce fratricide, la Commission socialiste internationale leur rappela qu’il s’agissait de toutes les conquêtes du socialisme, des droits les plus élémentaires conquis par la Révolution russe aussi bien que des aspirations les plus hautes des masses opprimées, écrivant entre autres :

L’heure tragique

"La situation n’a jamais été aussi critique : deux questions, l’une plus tragique que l’autre, nous obsèdent. Est-il possible que la guerre actuelle, qui a privé l’ouvrier de tout, cette guerre dont le déchaînement et le développement, dont les conséquences directes ou indirectes constituent une provocation permanente à la classe ouvrière, est-il possible que cette guerre aboutisse au triomphe de ceux qui l’ont déchaînée et qui en ont profité ? Seront-ils encouragés à en déclencher d’autres, plus sanglantes encore, sera-t-elle suivie d’une noire réaction, les ennemis du peuple pourront-ils élever sur les monceaux de cadavres des fils du peuple leur étendard triomphant ?"

La seconde question, non moins brûlante, non moins humiliante : "Est-il possible que les peuples allemand et autrichien, exécutant la volonté de leurs ennemis de classe, lèvent la main sur la république socialiste, sur leurs frères qui n’entendent plus participer à la boucherie provoquée par les convoitises impérialistes de leurs exploiteurs, sur leurs propres frères luttant pour l’émancipation de tous les esclaves du joug capitaliste ? De qui ces troupes sont-elles composées ? Y a-t-il des prolétaires considérant la république ouvrière comme un "pays" ennemi ?"

Aujourd’hui la question s’approfondit et se complique. Le peuple russe mène une lutte intrépide pour donner la paix aux peuples, pour pouvoir se vouer à la construction d’une société nouvelle de justice et de liberté sur les ruines de la société capitaliste, pour substituer le règne de la vie au règne de la mort. Cependant, les classes dirigeantes, encouragées par l’attitude passive des masses, les obligent à s’armer de nouveau.

Songez donc, prolétaires d’Europe et d’Amérique, à ce que vos classes dirigeantes sont en train de vous faire faire ! On vous oblige à détruire les germes du socialisme libérateur afin que vos exploiteurs, foulant vos cadavres, puissent sceller la misère et l’esclavage de vos femmes et de vos enfants, prouvant ainsi qu’ils sont les maîtres du monde et que le règne de la violence et de l’esclavage est inébranlable. Sur les ruines de la République russe, sur les cadavres des Soviets russes, les impérialistes de tous les pays aspirent à planter l’étendard abject du capitalisme mondial.

Ouvriers et ouvrières, vous ne permettrez pas que cela se fasse ! Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !
Sauvez l’étendard du socialisme international !
Vive l’Internationale révolutionnaire des socialistes !
Debout pour la lutte en faveur de la République des ouvriers et paysans russes !
Vive l’action de Zimmerwald dans tous les pays !
A bas l’impérialisme !

Stockholm, août 1918.

Commission socialiste internationale. [1]