Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Causes ou conséquences - Georges Herzig
Le Réveil communiste-anarchiste N°409 – 1er Mai 1915
Article mis en ligne le 11 novembre 2017
dernière modification le 1er novembre 2017

par ArchivesAutonomies
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Pour avoir donné à la guerre actuelle des raisons purement économiques, on nous a fait des critiques qui ne nous paraissent pas justifiées. Nous avons, nous dit-on, par trop abondé dans le sens marxiste du matérialisme historique. Disons de suite que c’est indûment qu’on a fait de Karl Marx le fondateur de la méthode matérialiste appliquée à l’étude des transformations sociales. Bien d’autres avant lui, longtemps avant lui, avaient reconnu dans les luttes entre peuples, entre collectivités, une base d’intérêts purement matériels. Toutes les invasions, dès les temps les plus reculés, n’ont eu d’autre but que de se soustraire à un climat trop rude, peu favorable à la culture, aux primitifs moyens, rendant plus vif encore le désir d’échapper à un travail au-dessus des forces humaines.
Mais laissons le passé lointain pour une vision plus contemporaine des faits. Tous les jours, l’histoire s’augmente d’un chapitre... qui vient nous donner raison. L’invasion de la Belgique par les Allemands n’a déjà plus tout à fait le caractère stratégique qu’on lui attribuait au début ; on en est arrivé à se demander et l’on est bien forcé de conclure que cette invasion avait un but plus précis encore que celui de gagner une avance sur les adversaires, celui de se rendre maître des ports de la mer du Nord, face à l’Angleterre, l’ennemie commerciale et maritime. Les conquêtes coloniales, et parmi celles-ci les plus récentes, faites par l’Angleterre, la France, la Belgique ont-elles eu uniquement pour but l’extension de l’administration politique nationale ou bien encore et surtout la mise en valeur de pays riches en minerais, aux produits naturels abondants, dont le commerce et l’industrie allaient largement profiter ? Nous verrons mieux encore au moment des traités de paix qui interviendront, garantissant le payement des indemnités de guerre, par les nouveaux traités de commerce qui s’élaboreront sous la pression d’intérêts industriels et commerciaux, la tendance à faire prévaloir l’économique sur la politique.
Il semble que parmi beaucoup de nos camarades l’on se leurre quelque peu sur les déclarations "libérales" des gouvernants alliés. La fameuse lutte pour l’écrasement du militarisme allemand n’est nullement confirmée par les propos échappés parfois à l’éloquence des parlementaires en rupture de tribune. Ainsi, dans un discours de M. Deschanel, prononcé en mars, à l’ouverture d’une conférence de M. Ferdinand Buisson sur l’École de demain, ce dirigeant préconisait, comme programme nouveau d’enseignement, un pétrissage de la jeunesse française en vue de préparer une France militariste par la méthode allemande, qu’on prétend combattre :

Ils comprendront (il s’agit ici des jeunes Français) que la guerre n’est pas seulement affaire de courage, mais qu’elle est aussi affaire de production industrielle ; qu’il y faut, pendant la paix, une longue préparation, une vigilance de toutes les heures, auxquelles les plus surprenantes improvisations ne sauraient suppléer.
Nous devons détruire dans l’esprit de la démocratie cela dès les jeunes années, des sophismes mortels, qui ont tué de très grands peuples...
A travers ces orages, il faut d’abord que la France vive, il faut qu’elle vive dans la dignité, dans l’indépendance, dans l’honneur, Il faut qu’elle puisse repousser toutes les agressions, défier toutes les convoitises, braver toutes les insultes. Il faut qu’elle soit forte, non seulement moralement, mais matériellement ; non seulement par les sciences, les lettres, les arts, par l’agriculture, l’industrie, le commerce, mais par les armes. Il le faut, et pour nous et pour l’humanité tout entière, car les nobles cœurs qui veulent faire triompher dans le monde un idéal de justice et de paix savent bien qu’ils ne peuvent pas compter pour cette œuvre sur un peuple de ruse, de violence et de conquête. Une France toujours puissante, une France toujours prête, voilà la première garantie du droit et par conséquent le premier objet à l’enseignement national.

Ce programme lancé par le président républicain de la Chambre française laisse intentionnellement de côté toute amélioration des conditions de vie de la classe prolétarienne. Du reste, en le poussant à fond, ce programme, sera, heure par heure, par son application même, le meilleur antidote aux revendications sociales. C’est un programme purement nationaliste qui sera accepté d’emblée par la grande bourgeoisie, parce qu’elle y trouvera une complète sécurité intérieure. Est-ce pour cela que nos camarades révolutionnaires se battent sur le front et pensent-ils trouver dans ce verbiage une seule idée qui puisse leur servir de boussole pour l’avenir ? Et Deschanel n’est-il pas le représentant autorisé de la bonne bourgeoisie ?

* * * * *

Mais si le but de la guerre et ses causes ne peuvent échapper au matérialisme économique, il n’en est pas de même de ses conséquences et il nous paraît à nous que les amis qui nous ont critiqué confondent précisément les causes réelles avec les conséquences possibles.
Or, qu’avons-nous vu ? L’Allemagne victorieuse depuis un demi-siècle contre le Danemark, l’Autriche et la France, s’est imposée non seulement par la force des armes, mais aussi par une puissante vitalité. Tous les regards se sont tournés vers elle, les peuples et les individus ayant, comme les enfants, le culte de la force. La théorie du transformisme a servi à justifier toutes les conquêtes : les plus forts, les mieux adaptés au milieu et aux circonstances éliminant les plus faibles. On trouve cynique aujourd’hui la formule allemande la force crée le droit, mais laquelle, parmi les puissances alliées, ne l’a pas faite sienne à un moment donné ? Toutes les spoliations de la colonisation ne se sont-elles pas justifiées par un pareil axiome gouvernemental ? La lutte si vive en France contre le prolétariat luttant non seulement pour de meilleures conditions de vie mais aussi pour en maintenir les précaires avantages gagnés au cours des siècles, ne s’est-elle pas faite au nom du même principe de la force contre tout droit ! Il n’est pas jusqu’à la fameuse déclaration du chancelier allemand Bethmann-Hollweg : nécessité fait loi qui n’ait trouvé sa place, avant la guerre, dans la bouche du ministre Briand, dans une séance mémorable de la Chambre française, pour un but moindre sans doute, mais dénotant tout de même un identique mépris de la légalité quand elle devient gênante. Mais il ne s’agit pas seulement des règles immuables pour ainsi dire de tous gouvernements, en dehors de toute justice et de tout droit, mais c’est qu’ils se sont laissés attirer aussi par les méthodes allemandes. La centralisation a pris un essor plus grand encore, tant les yeux étaient fixés sur l’évolution germanique. En Suisse, c’est au lendemain de la guerre de 1870 que s’est poursuivie à outrance la lutte contre le fédéralisme, à telle enseigne que les pangermanistes ont pu parler du pays sans se tromper comme d’une province allemande. Il ne nous paraît pas qu’en France la centralisation ait subi quelque échec, malgré de timides critiques sans courage et sans volonté.
En science, en art ce fut encore l’influence allemande qui régna en maîtresse, grâce à l’absence totale d’individualité de nos diplômés de tous genres. L’architecture allemande laissera partout la trace de sa lourdeur et de son manque de proportions. Nous avons été empoisonnés par les produits allemands et la France, plus que toute autre nation, tout protestataire qu’elle fût, s’est laissée submerger, sans réagir, par l’industrie tudesque, à tel point qu’elle se trouve, pour une quantité d’articles, forcée d’avoir recours à des intermédiaires neutres pour obtenir des produits qu’elle est dans l’incapacité totale de fabriquer. La situation est pire qu’au temps du blocus continental. Voilà pour le côté bourgeois. Quant au socialisme politique et au syndicalisme, réformiste ou autre, l’influence allemande a été plus complète encore. On s’est inspiré de la bureaucratie allemande et, la fainéantise aidant, tous les permanents admiraient la discipline, l’organisation des syndicats allemands et du "Parti". Comme on eut voulu pouvoir imposer les fortes cotisations ! Quel triomphe si l’on avait pu organiser fortement, à l’allemande, journalistes, libraires, cafetiers, marchands de soupe du Parti ! Quelle aubaine pour les poil-aux-pattes du socialisme et du syndicalisme !
Toutes ces solennelles ganaches du socialisme politique et du syndicalisme, qui ont été pendant des années inféodées aux méthodes allemandes, se sont levées comme un seul homme, au nom d’une liberté qu’ils veulent maintenant conquérir pour les autres peuples. Que ne nous ont-elles montré, avant la guerre, le souci de maintenir, hors de l’influence allemande, les organismes de la classe ouvrière, qualifiés tels du moins ?
Quelle que soit maintenant l’issue de la guerre, la puissance expansive de l’Allemagne est brisée et ce sera un bien, car de nouvelles méthodes interviendront, les liens de la force seront rompus, notre jugement sera plus sain, une vision nouvelle nous fera prendre d’autres voies que celle suivie depuis quarante ans. En repoussant l’influence allemande, le prolétariat international, domestiqué par la fameuse discipline de classe qui l’a jeté sans aucune force de résistance dans les bras du nationalisme, devra redevenir révolutionnaire sous peine de disparition inévitable en tant que parti protestataire.
Voilà quelques conséquences entrevues de la guerre n’ayant rien à faire avec le matérialisme historique. Mais nous-mêmes, anarchistes, aurons-nous la force de ne point être des conservateurs et de changer nos méthodes de propagande et d’action ? Saurons-nous nous renouveler ? Là est la question.




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