Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Insoumis et déserteurs – Louis Bertoni
Le Réveil communiste-anarchiste N°410 – 15 Mai 1915
Article mis en ligne le 11 novembre 2017

par ArchivesAutonomies
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Dans son numéro du 1er mai courant, le Genevois nous a donné le texte d’une lettre adressée au ministère français des affaires étrangères, lettre que nous allons analyser point par point. Elle débute ainsi :

La colonie française de Genève, représentée par les présidents et délégués des 56 sociétés mutuelles, politiques et philanthropiques réunies en assemblée plénière afin d’examiner la question qui se pose au sujet des déserteurs, dont la situation anormale et fâcheuse réclame des sanctions d’ordre juridique et international, n’a pas voulu émettre une opinion avant d’avoir soumis à une discussion générale les arguments que l’on peut opposer les uns aux autres dans une thèse où la contradiction semblerait ne pas avoir de place.
Mais un procès ne peut se poursuivre que toutes les pièces en main, et la démocratie française de Genève est trop soucieuse de ses responsabilités sociales pour se dérober à un examen rigoureux et délibératif, donnant audience à tout ce qui touche à la cause.

C’est un joli nombre que 56 sociétés et nous aimerions connaître les noms des délégués et le nombre des membres de chacune d’elles, ne fût-ce que pour découvrir ceux qui tout en voulant envoyer l’univers entier à la boucherie, restent tranquillement à l’abri.
Le fait qu’une question des déserteurs se pose prouve que leur nombre est déjà grand et tend à augmenter chaque jour. La fatigue, l’écœurement, la simple réflexion, l’amour instinctif de la vie et des siens, tout concourt à diminuer les ardeurs guerrières, si toutefois elles ont existé. Et cela en dehors même de principes et d’idées qui peuvent détourner les individus du grand carnage.
Admirons le souci de la "démocratie française de Genève" d’instituer un procès suivant les règles les plus scrupuleuses, mais en l’absence de tout accusé et défenseur.
Ecoutons la suite :

Très préoccupée d’un état de choses qui heurtait sa dignité nationale, la démocratie française de Genève, n’oubliant point qu’elle était en pays neutre, s’est bien gardée de soulever elle-même cette épineuse question, mais maintenant que la presse suisse a parlé, rien ne l’empêche plus d’en délibérer à son tour.

C’est cousu de fil blanc. Il est absolument faux que "la presse suisse ait parlé". Il n’y a eu que quelques articles dans le Genevois, demeurés sans grand écho, et, d’ailleurs, écrits à l’instigation même du Consulat de France, navré de constater que le patriotisme était en baisse.
Mais voyons de quoi peuvent bien être coupables insoumis et déserteurs :

Laissant de côté la partie qui relève du droit international et qui est du ressort des jurisconsultes, s’appuyant sur des textes, la démocratie française de Genève ne veut s’étendre ici que sur la solidarité sociale, voulant que chaque citoyen prenne sa part des charges de la collectivité qui lui assure la sécurité et la régularité de sa vie personnelle. Il serait antisocial que des hommes puissent jouir sans risques et sans aucune obligation de tous les bénéfices d’une société péniblement organisée par une longue suite de siècles de luttes ardentes et de sacrifices incessants, sans être tenus de participer à l’impôt économique intégral et à l’impôt du sang que tant d’autres paient si largement, et pas un seul pays du monde ne devrait donner asile à ces traîtres qui violent le plus sacré des devoirs tenant de la dignité humaine, surtout aux jours de danger public. Le permettre serait accorder une prime au plus cynique des égoïsmes et à la bassesse des sentiments. La Suisse, le plus libre pays du monde, et toujours prête à défendre par les armes sa fière indépendance, peut-elle admettre et supporter que des étrangers réfractaires aux lois de leurs pays, viennent lâchement profiter chez elle de cette sécurité coûteuse au peuple tout entier, et que les citoyens valides lui assurent en gardant ses frontières lorsque les événements en créent la nécessité ?
A ces hommes sans grandeur d’âme, et que la honte ne peut toucher, il faut imposer des peines en rapport avec leur crime de lèse-patrie, peines pouvant les punir par les choses mêmes qu’ils pensaient pouvoir éviter en se dérobant aux devoirs civiques et militaires.

Il est difficile d’imaginer un bafouillage plus absurde et plus révoltant.
Remarquons d’abord que la guerre est la négation même de l’idée de solidarité sociale. Constatons ensuite que "la sécurité et la régularité de la vie personnelle" ne sont nullement assurées d’une manière égalitaire à chaque citoyen. La "collectivité", par laquelle il faut entendre évidemment l’Etat, assure l’usurpation et l’exploitation du petit nombre contre les justes revendications du grand nombre. En tout temps, chacun ne prend pas sa part de charges ; celles-ci retombent entièrement sur les plus pauvres. Dans une même nation, des divisions profondes existent entre citoyens et la guerre ne les a nullement supprimées.
Le régime tout entier est antisocial, et c’est précisément pour cela qu’il a abouti à la boucherie. Ce sont les riches qui jouissent "de tous les bénéfices d’une société péniblement organisée par une longue suite de siècles de luttes ardentes et de sacrifices incessants" ; mais les déshérités ne connaissent que privations et persécutions.
"Le plus cynique des égoïsmes et les plus bas sentiments" seulement ont toujours guidé les classes dirigeantes, dont ce serait pour nous "le plus sacré des devoirs tenant de la dignité humaine" de défendre la tyrannie odieuse !
Allons donc ! Après avoir mis le feu à la maison, les incendiaires réclament la solidarité des incendiés ! Ceux-ci, dans le premier moment de désarroi, peuvent même avoir été forcés de l’accorder, mais les comptes restent à régler.
Les mufles et les trompeurs du Consulat de France nous parlent de traîtres. Sans doute il y a des traîtres, mais ce sont ces hommes d’Etat qui pendant de longues années ont prétendu vouloir surtout la paix, alors qu’ils préparaient froidement le massacre. Et de ces traîtres, tous les Etats du monde ont eu les leurs. Aujourd’hui, ironie atroce, ils sont même devenus les politiciens les plus respectés, pour leur perspicacité, leur génie diplomatique !
Nous ne comprendrons jamais la grandeur d’âme de tuer, brûler, saccager, empoisonner par ordre, et à ceux qui nous parlent d’un crime de lèse-patrie, nous répondrons qu’il y a avant tout un crime de lèse-humanité, et nous approuvons et appuyons hautement tous ceux qui se refusent à le commettre.
Nul besoin de dire que les mesures proposées contre insoumis et déserteurs sont celles dont M. Magnenat-Ourtis avait entretenu les lecteurs du Genevois. Les voici :

Pour atteindre ce but de légitimes représailles, l’assemblée a émis le vœu suivant voté à l’unanimité par les présidents et délégués des sociétés françaises :
Que le Gouvernement français demande :
1. Au Conseil fédéral suisse : l’internement pendant la durée de la guerre de tout Français en état de porter les armes, qui a été appelé à cet effet sans avoir répondu au décret de mobilisation du 2 août 1914, ou qui, ayant déserté son poste, s’est réfugié sur le territoire helvétique.
En effet, passer la frontière en costume civil. ou y séjourner de la même manière, ne change rien au statut de l’individu, ce n’est qu’un déguisement masquant une situation anormale, et en droit et en justice, un masque ne saurait être pris pour une réalité.
2. Pour ces mêmes motifs, demande également
que les actes d’immatriculation justifiant de leur qualité de Français et déposés à la police leur soient retirés.
3. Que tous les biens des insoumis ou déserteurs soient placés sous séquestre en France, afin d’assurer après la guerre le recours des peines judiciaires contre les coupables."

Ces propositions ont paru dans l’organe du gouvernement genevois avec son approbation ! Et ce gouvernement est radical ! N’insistons pas ; mais les naïfs qui voudraient nous entraîner à la boucherie pour le triomphe de la démocratie comprendront peut-être mieux notre refus catégorique.
Bien entendu, présidents et délégués des sociétés françaises ne se demandent pas si leurs "légitimes représailles" s’accordent avec les traités existants ! Les traités ? Chiffons de papier, comme toutes les lois, d’ailleurs, dès qu’une répression est jugée nécessaire.
Il y a un point sur lequel nous voudrions attirer l’attention des farouches guerriers français, accomplissant "leur devoir" dans les tranchées de Genève. Si leurs vœux se réalisaient quant aux déserteurs français, la Suisse devrait traiter de la même façon déserteurs allemands et autrichiens, coupables de s’être refusés à écraser la Belgique et la Serbie. Des gens dont ils ne peuvent que louer la conduite seraient ainsi frappés. Les mesures invoquées par les chauvins français se retourneraient contre eux. Pour nous, nul besoin de le dire, il est aussi méritoire de désobéir à l’un qu’à l’autre gouvernement.
Il resterait à parler du droit d’asile suisse, du fait que la Suisse ne saurait admettre de pressions étrangères ; mais il nous faudrait pour cela avoir en nos gouvernants une confiance que nous avons entièrement perdue. C’est encore et toujours au peuple, aux simples citoyens, que nous dénonçons l’odieuse tentative pour être prêts à en empêcher l’exécution.




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