Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Comment un peuple est mené à la guerre - Louis Bertoni
Le Réveil communiste-anarchiste N°411 – 30 Mai 1915
Article mis en ligne le 11 novembre 2017
dernière modification le 2 novembre 2017

par ArchivesAutonomies
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L’Italie, à son tour, vient d’entrer en guerre. C’est pour nous une bien douloureuse nouvelle, mais, avouons-le, depuis quelque temps, sans désespérer positivement, nous sentions que les événements prenaient une tournure défavorable.
Nous croyons bien faire de les résumer, car il s’en dégage plus d’un enseignement utile aux fins de notre propagande.

La neutralité et le sentiment populaire.

Au mois d’août dernier, l’Etat italien proclama sa neutralité, aussitôt la guerre déclarée. Cette mesure fut approuvée par toute la population de la péninsule, à part quelques nationalistes, à ce moment-là fort rares qui voulant la guerre pour la guerre, après avoir reproché au gouvernement de ne s’être pas rangé aux côtés des empires alliés, étaient quinze jours plus tard devenus francophiles et réclamaient la rupture avec l’Autriche.
D’aucuns ont prétendu que les Italiens voulaient alors attendre pour se prononcer de savoir de quel côté se trouveraient les vainqueurs. C’est faux. Une sourde hostilité se manifesta d’emblée contre les Allemands, d’autant plus grande que leur victoire paraissait s’affirmer davantage. L’agression de la Belgique souleva aussi une très vive et très sincère indignation. Bien entendu, nous parlons du peuple et non des gouvernants, envers lesquels tout soupçon est justifié. Une chose devint de suite certaine : c’est qu’une guerre aux côtés de l’Autriche était absolument impossible. La diplomatie allemande s’en aperçut alors un peu trop tard et se borna à une intense propagande pour la neutralité, qui devint ainsi suspecte à beaucoup.

Divisions et palinodies des partis.

Pendant ce temps, les groupes d’avant-garde socialistes, syndicalistes, républicains et anarchistes, au lieu de renouveler l’union qui avait produit le beau mouvement de la "semaine rouge" de juin 1914, se trouvaient divisés et donnaient le spectacle des plus lamentables palinodies.
Les chefs républicains d’abord, renonçant une fois de plus à la république pour l’irredentismo, réclamèrent la guerre à l’Autriche. Disons néanmoins qu’une forte minorité, surtout ouvrière, se prononça nettement contre ces chefs.
Ensuite, quelques syndicalistes de marque, entre autres le député antiparlementaire De Ambris, se déclara, lui aussi, d’une façon naturellement équivoque, pour la guerre. Il fut désavoué par une importante majorité au congrès des organisations syndicalistes italiennes et dut démissionner du Comité central. Ce qui ne l’empêcha pas de garder pour lui et son groupe, l’organe de l’Unione sindacale italiana et d’en faire une feuille belliqueuse.
Parmi les anarchistes aussi, il se trouva une douzaine d’individus — avides surtout de réclame et dont nous nous étions déjà précédemment séparés — pour adhérer aux Fasci (faisceaux) soi-disant révolutionnaires pour la guerre. Pensez donc ! ils ne s’étaient jamais vus à pareille fête : les plus grands journaux de la péninsule imprimaient presque chaque jour leurs noms, qui, parfois, paraissaient même dans des feuilles étrangères. Nous avons certes manqué de propagandistes éloquents, capables de parcourir le pays et de le tenir en haleine, mais les aurions-nous eus que leur arrestation ne se serait pas fait attendre. Par contre, la masse de nos camarades s’est toujours montrée aux premiers rangs des manifestations populaires contre la guerre.
La Confédération générale du Travail réformiste s’est révélée on ne peut plus incapable de toute initiative et de toute action. Elle s’est surtout bornée à pleurer en ces ordres du jour sur la tristesse des temps !
Restait le parti socialiste officiel (car il y a en Italie des socialistes réformistes dissidents, dont le groupe parlementaire et les organisations s’étaient, à la presque unanimité, montrés favorables à la guerre) ; mais ce parti, pour beaucoup de raisons dont nous examinerons ci-après les principales, n’a su remplir cette tâche de défense prolétarienne dont il revendique en quelque sorte le monopole.

Les contradictions socialistes

Et tout d’abord il a été desservi par M. Sudekum ! Cet étrange socialiste qui, après avoir adhéré à la guerre dans son pays, partait en mission presque officielle, chargé par son gouvernement de rappeler les socialistes des autres pays aux idées de fraternité internationale, souleva l’indignation de l’Italie entière ! Il a puissamment contribué à rendre suspecte, antipathique, la meilleure des causes. Ce fut un cri unanime :

— La paix, oui, mais pas une paix à la Sudekum !
Il n’est pas exagéré de dire que beaucoup se tinrent ce raisonnement :
— Puisque Sudekum nous déconseille la guerre, elle doit avoir quelque chose de bon !

La contradiction qui est à la base même de tous les partis socialistes parlementaires s’accusa dès l’abord nettement. Comment un parti essentiellement étatiste peut-il se désintéresser en présence du remaniement de la carte d’Europe ? L’Etat étant le pivot même de son action, ce que cet Etat est appelé à devenir acquiert une importance capitale. Les socialistes allemands l’avouent ouvertement et justifient ainsi aujourd’hui leur participation à la guerre. Seulement, lorsque nous affirmions cela avant cette conflagration, toutes les social-démocraties de l’univers s’en défendaient vivement.
L’abstentionnisme pour la politique internationale ne peut être que la suite logique de l’abstentionnisme pour la politique nationale. Toutes les politiques, d’ailleurs, s’enchaînent : intérieure, étrangère et coloniale. Participer à l’une, c’est la coopération fatale avec toutes.
Le parti socialiste italien vota une série de délibérations toutes contre la guerre, valables seulement jusqu’au jour où elle serait déclarée. Car, alors, sans être pour, chacun ne pouvait qu’y participer. Pauvre parti, qui s’avouait ainsi vaincu à l’avance ! Et, encore une fois, la « tactique scientifique » du socialisme consistera-t-elle donc toujours à se dire contre une chose tout en se déclarant prêt à la faire ?

La majorité était opposée à la guerre

Mais le peuple ? Car, enfin, en dehors des groupements de parti il existe toujours une majorité énorme échappant à toute organisation. Or, quelle était son attitude ?
Eh bien, la masse était nettement hostile à la guerre, et c’est une constatation réjouissante en elle-même, mais qui pose une fois de plus le douloureux problème du pourquoi de notre impuissance, lors même que nous avons le nombre avec nous.
La presse favorable à la guerre a été forcée d’avouer à plusieurs reprises qu’elle ne représentait qu’une minorité. En plus des populations ouvrières et paysannes, commerçants et industriels y étaient aussi opposés. L’expédition en Tripolitaine avait épuisé le pays, les espoirs fondés sur elle avaient été cruellement déçus et le nombre des morts et blessés, plus de cinquante mille, avait dépassé les pires prévisions. Dès lors, comment souhaiter une nouvelle guerre et combien plus terrible ?
Ce n’est pas tout. La Chambre et le Sénat avaient une majorité neutraliste. C’est ainsi que le Secolo, journal radical, en était arrivé d’abord à recommander aux députés de ne pas trop écouter les plaintes et les désirs des électeurs, puis à invoquer un retard dans la réouverture de la Chambre et à défendre les prérogatives les plus réactionnaires de la Couronne, pour inviter enfin le roi à aller de l’avant sans consulter la soi-disant représentation nationale.

Pourquoi l’opposition devint impuissante

Or, avec autant d’éléments favorables, comment la guerre n’a- telle pu être évitée ?
L’irredentismo ne comptait presque plus de partisans en Italie, à part les républicains fidèles à la tradition de Mazzini. Les nationalistes eux-mêmes, avant la guerre, étant des partisans de la triple alliance, n’en parlaient nullement. Il a donc été littéralement ressuscité pour la circonstance.
La croyance dans une guerre de libération non plus n’était pas très répandue ; par contre, la situation économique déjà mauvaise s’étant encore aggravée, la haine des Autrichiens et des Allemands, considérés comme les premiers responsables de l’immense catastrophe, allait croissant partout.
Les chefs du parti socialiste n’étaient pas tous sincèrement contre la guerre. Les uns se déclaraient neutralistes par discipline, les autres n’adhéraient qu’à une neutralité « relative », tous étaient opposés à un appel immédiat à l’insurrection populaire contre la guerre.
Or, attendre que la mobilisation soit décrétée pour le lancer, c’est s’exposer à un échec presque certain. Il faut bien dire que toute idée d’user de l’action directe des foules avait été écartée.
Quelques membres ouvriers ayant fait la proposition de grève générale, les dits chefs s’empressèrent de la combattre hautement. Ainsi, dans un discours prononcé à Bologne le 1er mai, Turati n’hésita pas à déclarer « qu’à la grande folie de la grève générale, il préférait la petite folie de la guerre ». Il fut hué et sifflé par ses propres partisans. Le même jour, à Florence, Treves, un autre élu du parti, déclarait que « les socialistes ne sont pas des puces anarchistes ou des travailleurs de l’étranger » pour adhérer à une telle grève. A vrai dire MM. les députés, comme toujours, ne comptaient pas sur le peuple mais sur les intrigues parlementaires. Malgré les démentis, il semble bien que personnellement sinon officiellement, ils aient traité avec les lieutenants de Giolitti pour renverser Salandra. L’Avanti ! — leur quotidien a publié une interview avec un ancien ministre, prétendant que des concessions satisfaisantes, bien propres à éviter la guerre, avaient été faites. Plus tard, la Stampa, organe de M. Giolitti, précisait ces concessions avant que le gouvernement lui-même en eût eu connaissance.
Or, c’est précisément cette intrigue diplomatique et parlementaire, à dire vrai ignominieuse, qui a servi aux partisans de la guerre pour provoquer un mouvement de protestation contre lequel il devenait difficile de réagir, étant justifié en lui-même, quoique odieux par le but poursuivi.

Le truc interventionniste

Comment donc ? Un représentant du kaiser était venu s’installer à Rome et députés et sénateurs traitaient et complotaient avec lui ? Allait-il se former un ministère Bulow ?
Remarquons, en passant, que le prolétariat une fois placé sur le terrain politique, qui n’est pas son terrain propre, ne peut que se trouver dans une situation contradictoire permettant toujours de le duper.
Sous prétexte de protester contre Bulow et Giolitti, il se fit des manifestations pour la guerre, manifestations qui d’ailleurs n’eurent pas l’importance que certaines dépêches ont bien voulu leur attribuer. Sauf peut-être à Rome et à Milan, le peuple partout ailleurs était absent. Etudiants, bourgeois, enfants, badauds, déambulaient dans les rues, au milieu de l’indifférence et souvent même de l’hostilité des ouvriers. Les soldats récemment rappelés au service ne se gênaient pas de crier : "A bas la guerre !" et de cogner énergiquement sur les fils à papa. Le fait a été relevé et regretté par plusieurs feuilles bien pensantes.
A signaler aussi la participation de toute la bureaucratie, des fonctionnaires, des plus humbles aux chefs les plus haut placés, à la manifestation contre Giolitti ! Il est permis de se demander si ce dernier et Salandra n’étaient pas, au fond, d’accord ! Dans tous les cas, des ronds-de-cuir s’insurgeant contre un ancien chef de gouvernement pouvant le redevenir encore, ont donné un spectacle quelque peu étrange !
L’incroyable s’est vérifié. La très grande majorité du pays étant contre la guerre, la Chambre et le Sénat la redoutant hautement, le clergé travaillant à l’éviter aussi, la guerre n’en a pas moins éclaté, imposée par d’infimes minorités les plus hétérogènes.
Comment les groupements pacifistes et révolutionnaires sincères n’ont-ils su, avec une pareille situation, s’imposer ?

Le rôle équivoque de Giolitti

Tous les gens de l’ordre espéraient en Giolitti et laissaient faire. Le grand homme, au bon moment, reprendrait le pouvoir et mettrait tout le monde à la raison. N’était-il pas le maitre du Parlement où il disposait d’une formidable majorité ? Néanmoins, pendant la dernière session de la Chambre, il avait encore laissé triompher Salandra. Celui-ci n’allait-il pas mettre le pays en présence du fait accompli ? Voilà ce que les politiciens auraient dû se demander, d’autant plus qu’une certaine presse rappelait la précédente guerre à la Turquie, déclarée avec les Chambres en vacances. C’est précisément ce qui est arrivé.
Malheureusement, les dirigeants du parti socialiste aussi, comptaient surtout sur Giolitti. Ils prétendaient bien que leur neutralité n’était pas celle de ce dernier, mais en réalité leur seul grand espoir était d’arriver, d’accord avec lui, à renverser le ministère. Comme toujours. ils craignaient par dessus tout une action populaire se proposant un but à elle et non seulement celui de faciliter une manoeuvre parlementaire quelconque. Cette mentalité propre à tous les parlementaires, servit à contenir et à briser la force des masses, qu’il s’agissait de mettre en mouvement.
Rappelons aux légalitaires obstinés que la guerre est due, en somme, à une insurrection équivoque contre le parlement. Des journaux conservateurs n’ont pas hésité à proposer d’empêcher certains membres de s’y rendre voter contre le ministère.
Les socialistes italiens n’ont pas l’excuse d’avoir été surpris par les événements. Ils ont eu largement le temps de se préparer à y faire face ; mais tandis que leur presse répète à tout instant qu’ils sont les seuls, les uniques représentants qualifiés du prolétariat, leur grand orgueil fait place à une non moins grande humilité dès qu’une responsabilité est à prendre : ils ne se disent plus alors qu’une infime minorité, une quantité sinon négligeable, du moins impuissante en elle-même.
Nos camarades anarchistes n’ont malheureusement pas encore l’oreille de la foule. Un certain préjugé subsiste contre eux et leur tactique soi-disant désespérée, alors qu’elle témoigne en réalité du plus grand espoir. Ils négligent trop ces larges ententes préalables, cette préparation et organisation — rien d’allemand, bien entendu ! — indispensables à un mouvement de grande envergure. Leur situation devenait difficile aussi par la sourde opposition du socialisme officiel à toute manifestation qui ne se terminait pas en une simple adresse aux élus du parti.

Ce qu’il fallait et qu’il faudra encore.

L’exemple de la grève générale de Turin prouve à n’en pas douter qu’il y avait mieux à faire. Nous en donnons clans ce même numéro le compte-rendu d’un journal de l’ordre, la Stampa. Ce qui a été fait à Turin, pouvait se faire et s’est même fait dans quelques autres villes, mais successivement, sans ensemble, sans mesures propres à atteindre le but poursuivi. Certes, il ne fallait pas se réclamer d’une neutralité qui, patronnée maladroitement par des Allemands, était devenue plus que suspecte, mais se placer nettement sur le terrain révolutionnaire.
Cet échec est le plus grave qu’ait encore subi notre cause. Tout se prêtait à une glorieuse tentative insurrectionnelle, qui aurait eu une signification et un retentissement propres à créer une heureuse diversion à l’horrible cauchemar de la guerre.
Au temps de la domination autrichienne, l’Italie a souvent vu des groupes de quelques centaines, même de quelques dizaines d’individus se soulever contre l’oppresseur. Mais la municipalité socialiste de Milan, forte de l’adhésion de dizaines de milliers d’électeurs n’a su qu’être la première dans la préparation à la guerre, tout en continuant à exprimer le souhait qu’elle ne se fit pas !
N’aurait-elle pu se déclarer commune socialiste, arborer le drapeau rouge, appeler d’autres villes et campagnes à la grande oeuvre d’émancipation populaire ? Eh bien nous le croyons fermement. Aux masses réduites au chômage et à la misère, il ne suffisait évidemment pas de parler de neutralité. Il fallait leur montrer la voie conduisant au bien-être et à la liberté. Un espoir très grand, une conviction profonde, une forte audace, un idéal bien haut étaient sans doute nécessaires, mais sans cela qu’est-ce donc qu’une doctrine se proposant de rénover le monde ?
L’angoisse nous étreint en ce moment. Le canon a parlé ! Une solidarité forcée va s’imposer pour beaucoup. Et nous ne pouvons une fois de plus qu’appeler cette révolution qui seule pourra supprimer la guerre en supprimant ses causes, et à laquelle nous entendons demeurer à jamais fidèles !




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