Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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L’Italie aussi ! - Errico Malatesta
Le Réveil communiste-anarchiste N°412 – 12 Juin 1915
Article mis en ligne le 11 novembre 2017
dernière modification le 10 novembre 2017

par ArchivesAutonomies
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Nous avions espéré que les travailleurs italiens seraient capables de résister aux efforts des classes gouvernantes et d’affirmer finalement leur fraternité avec les ouvriers de tous les pays, et leur résolution de persévérer dans la lutte contre les exploiteurs et les oppresseurs, en vue de l’émancipation réelle de l’humanité. Le fait que la grande majorité des socialistes et des syndicalistes et tous les anarchistes (à l’exception d’un très petit nombre) étaient solidaires contre la guerre ; ce fait, ajouté à la disposition générale très évidente des masses, nous donnait cet espoir que l’Italie saurait échapper au massacre et utiliser ses forces dans les œuvres de paix et de civilisation.
Hélas ! non. L’Italie aussi a été menée à l’abattoir. Les mêmes Italiens qui furent oppressés et affamés dans leur pays d’origine, et forcés très souvent d’aller gagner leur pain dans des pays lointains ; les mêmes Italiens qui seront encore affamés et encore obligés d’émigrer demain, sont maintenant en train de tuer et de se faire tuer pour la défense des intérêts et des ambitions de ceux qui leur refusent le droit au travail et à une vie décente.
Il est étonnant et humiliant de voir combien aisément les masses se laissent abuser par les mensonges les plus grossiers !
Tous ces derniers mois, les capitalistes italiens se sont enrichis en vendant à l’Allemagne et à l’Autriche, à des prix surfaits, une énorme quantité de choses utiles à la guerre. Les gouvernants italiens ont essayé de vendre aux deux empires alliés la neutralité italienne, en échange d’un peu plus de territoire pour le roi savoyard. Et aujourd’hui, parce qu’ils n’ont pu obtenir tout ce qu’ils voulaient, et parce qu’ils ont jugé plus avantageux de partager le sort des alliés, ils parlent, avec un visage indigné, comme s’ils étaient les chevaliers errants, désintéressés défenseurs de la civilisation et vengeurs de la "pauvre Belgique". Pourtant leur masque est très transparent. Ils disent qu’ils partent en guerre pour la libération des peuples du joug étranger, et ils essaient d’enflammer les jeunes gens avec la glorieuse vision de la lutte de l’Italie contre la tyrannie autrichienne ; mais ils cherchent à soumettre de force les Arabes de Tripoli ; ils désirent prendre les îles grecques "provisoirement" occupées lors de la guerre avec la Turquie ; ils réclament des territoires et des privilèges en Asie mineure ; ils occupent une partie de l’Albanie, qui n’est certainement italienne en aucune façon, et ils prétendent annexer la Dalmatie où les Italiens ne représentent qu’un faible pourcentage de la population. En réalité, ils prétendent avoir des droits sur toute contrée qu’ils ont ou qu’ils pensent avoir la possibilité de prendre et de conquérir. Tel endroit doit appartenir à l’Italie parce qu’il fut une fois conquis par les Romains, tel autre parce qu’il y a une maison de banque vénitienne, un autre parce qu’on y trouve de nombreux émigrants italiens, un autre encore, parce qu’il est nécessaire pour la sécurité militaire, et tous les autres pays du monde, enfin, parce qu’ils seraient utiles au développement du commerce italien.
Mais il n’y a rien d’étonnant à cela. Les gouvernements et les classes dominantes dans tous les pays ont toujours invoqué la justice internationale quand ils se sentaient faibles ; mais aussitôt qu’ils sont ou qu’ils se croient assez forts, ils commencent à rêver de domination universelle. Ils protestent maintenant contre l’esprit de domination des Allemands, mais en réalité, ils sont tous des "Allemands".
Ce qui parait moins naturel et ce qui est plus décevant en Italie, c’est la conduite des républicains. Ils affectèrent de mettre au-dessus de tout la question de la forme du gouvernement ; la première chose, pour eux, c’était l’abolition de la monarchie. Mais il a suffi de faire appel à leurs passions nationalistes pour que tout leur désir de liberté, toute leur haine contre la maison de Savoie disparaissent. Ils ont fait l’impossible pour ressusciter dans les masses le vieil idéal de patriotisme qui se développa au temps où l’indépendance nationale semblait être le moyen d’atteindre l’émancipation et la liberté, expérience qui a permis de constater qu’un gouvernement national est aussi mauvais qu’un gouvernement étranger. Ils ont poussé le cri : "La guerre ou la révolution !" Et lorsque le roi — peut-être pour se sauver de la révolution — a déclaré la guerre, ils se sont mis avec la masse au service du roi. Et la République alors ?
Beaucoup d’entre eux disent encore qu’ils désiraient la guerre, dans le but de faciliter la révolution, mais quel non-sens ! Si l’Italie est victorieuse, cela sera certainement au bénéfice exclusif de la monarchie. D’un autre côté, nous ne, pouvons concevoir que les républicains seraient capables de cette infamie qui consisterait à pousser le peuple à la guerre, avec le secret espoir qu’il serait battu et que le pays fût envahi et dévasté.
A défaut d’informations exactes, nous ignorons la situation actuelle en Italie, et quels sont les facteurs qui ont amené un si rapide changement dans leur attitude. Mais une chose tout au moins est révélée par les nouvelles reçues à Londres.
Le gouvernement italien a senti qu’il ne pouvait pas sans danger faire la guerre,- s’il ne supprimait toute espèce de liberté et s’il ne mettait en prison un grand nombre d’anarchistes.
Cela signifie que les anarchistes demeurent fidèles à leur drapeau et, ce qui est plus important, que le gouvernement craint leur influence sur les masses.
Ceci nous donne cette assurance que, aussitôt la fièvre de guerre calmée, nous serons à même de reprendre notre propre guerre — la guerre pour la liberté humaine, pour l’égalité et la fraternité — et cela dans de meilleures conditions qu’auparavant, car le peuple aura acquis une nouvelle, une terrible expérience, il aura vu que du gouvernement on ne peut attendre qu’injustice, misère et oppression, ou à titre d’intermède, des boucheries colossales ; que le patriotisme, le nationalisme, la rivalité de races, tout cela ne sert qu’à faire des travailleurs des esclaves, et que leur libération réside dans l’abolition du gouvernement et du capitalisme.




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