Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Préparons l’avenir – Georges Herzig
Le Réveil communiste-anarchiste N°413 – 26 Juin 1915
Article mis en ligne le 14 novembre 2017
dernière modification le 9 décembre 2017

par ArchivesAutonomies
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Un grand devoir s’impose aux anarchistes des rares pays qui ne sont pas belligérants, celui de comprendre les événements, d’en rechercher les causes, d’examiner les conséquences possibles et d’envisager à la lumière de cet examen quel sera notre rôle dans un avenir prochain. Ayant le bonheur d’échapper à la tourmente, nous avons une liberté d’examen qui fait défaut à nos amis entraînés dans le tourbillon. La vague nationaliste ne nous a pas atteints et nous avons pu — le mérite n’est pas grand puisque ce n’est point là un acte de notre volonté — voir les choses d’une vision plus calme et sans emballement idéaliste.
Il ne nous convient nullement par conséquent de jeter la pierre aux camarades qui ont subi les influences nationales et qui, de gré ou de force, surtout de force, ont accepté de prendre un fusil pour défendre des institutions qu’ils combattaient avant la guerre. Il est difficile, en pareil temps, de réagir et pour le faire efficacement, il faudrait une longue préparation à laquelle personne n’avait songé, tant il est vrai que nous nous illusionnons sur la valeur des idées donnant plus à l’individu une attitude dans la vie qu’un but véritable d’action.
Cependant, nous devons reconnaître l’adhésion plus ou moins formelle à la défense bourgeoise et capitaliste et constater le déficit général des idées. Parlant personnellement et non point au nom d’un groupe quelconque, il nous apparaît aujourd’hui que le syndicalisme a fourni aux idées anarchistes les éléments d’une déviation fondamentale. Par son but immédiat et tangible, l’amélioration des conditions de travail, le syndicalisme est réformiste de fait et ne peut être que verbalement révolutionnaire... quand il prétend l’être. Il fournit une équivoque ayant une funeste répercussion dans les esprits. Rechercher des avantages immédiats ne peut aboutir à une conception révolutionnaire. On ne peut être, sans duperie, partisan tout à la fois du moindre effort : celui des hausses de salaires et de l’effort tendu, tenace et constamment renouvelé aboutissant à l’expropriation capitaliste. Mieux vaut une propagande menée par quelques individus et par conséquent insuffisante, mais conduisant à cet effort, que la recherche du nombre pour une lutte qui se présentera entre patrons et salariés, par l’antagonisme même des intérêts, et sans que notre apport soit nécessaire. Nous n’avons pas même réussi à avoir le nombre, car les ouvriers, enlisés dans l’effort réformiste, se sont éloignés de toute idée révolutionnaire comme ne s’adaptant point à leur conception pratique de la lutte. Conçue de cette façon, celle-ci n’est plus qu’un jeu où il y a des vainqueurs et des vaincus, mais non pas des adversaires irréconciliables. Notre place est ailleurs.
Le socialisme politique a fait banqueroute et rien n’est plus lamentable que l’effondrement de cette merveilleuse organisation à la première sommation des classes dominantes. Et il ne pouvait en être autrement. En donnant, par ses attaches nationales, par ses moyens légaux, des gages à l’Etat aristocratique ou bourgeois, suivant les pays en cause, il s’engageait à prendre sa défense dès qu’il se trouverait menacé. Le socialisme n’étant autre chose qu’un parti politique, à côté d’autres partis, ayant comme eux le désir de jouer un rôle et de participer aux responsabilités du pouvoir, ne peut s’opposer aux décisions belliqueuses de l’Etat. Il a pris sa part de responsabilité avant même d’avoir été jugé digne de collaborer à la défense capitaliste, ce qui est l’alpha et l’oméga du but étatiste. Un parti national — s’appelât-il socialiste, ce qui ne veut plus dire grand chose — ne peut être internationaliste et ses partisans nous l’ont bien montré en France comme en Allemagne. Que Liebknecht, Rosa Luxembourg et quelques autres fassent aujourd’hui une certaine critique de leur parti, même en termes révolutionnaires, pour en sauver la façade, le fait demeure le même, tant que l’on veut participer d’une façon quelconque à la politique nationale et qu’on adhère à l’Etat par l’une ou l’autre de ses institutions de défense, on ne peut être internationaliste. C’est cette tromperie inexcusable qui a favorisé la préparation de la guerre dont la responsabilité retombe aussi bien sur les partis nationaux dits socialistes que sur les partis bourgeois, entièrement inféodés à l’Etat par tous leurs intérêts de classe dominante.
La place du socialisme politique est désormais dans les antichambres ministérielles. Qu’il y reste !

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Mais de quoi demain sera-t-il fait et comment prévoir les conditions nouvelles dans lesquelles nous allons nous trouver. Après avoir donné son sang et s’être épuisée pour défendre l’Etat capitaliste, la classe ouvrière devra trimer dur pour payer les intérêts des emprunts contractés. Les impôts augmenteront et le renchérissement de la vie dont on a tant parlé ira en progression constante. Il ne peut en être autrement à l’heure actuelle.
Le rêve de l’Allemagne, dominatrice du monde et imposant sa volonté, est désormais du domaine de l’orgueilleuse sottise. Quelles que soient les conditions de la paix qui interviendra, l’Allemagne ne pourra redevenir ce qu’elle était avant la guerre. Sa puissance industrielle sera diminuée, sinon anéantie. Les traités de commerce entre puissances dressées contre elle l’isoleront complètement et pour pouvoir écouler ses produits elle devra passer par l’intermédiaire onéreux des pays demeurés neutres qui se chargeront de ce soin pour autant qu’ils y trouveront intérêt. Obligée de vendre à des prix plus bas encore qu’antérieurement à la guerre, l’industrie allemande rognera sur les salaires. Et comme les débouchés seront limités, les ouvriers en concurrence perdront les avantages qu’ils avaient acquis dans leurs "savantes" organisations. Inutile de songer à une révolution en Allemagne. Ce n’est pas après cinquante ans de pétrissage méthodique des cerveaux que l’on peut, du jour au lendemain, se débarrasser de la tutelle gouvernementale. D’autres conditions matérielles amèneront une autre mentalité, mais il faudra plusieurs générations avant qu’une ère de révolte et de séparation puisse s’ouvrir en pays allemand entre le prolétariat et les classes de domination économique et politique.
La haine entre travailleurs de nationalités différentes, attisée par la meute des chauvins, empêchera l’émigration des ouvriers allemands et ce que la guerre n’a pu faire complètement : affoler les sentiments de haine, la lutte pour le pain quotidien y parviendra, si nous n’y prenons garde. Forcés de rester chez eux, les ouvriers allemands renforceront l’armée des sans-travail, concurrençant le marché par la baisse des salaires ou bien ils envahiront les pays demeurés neutres où la haine se développera d’autant plus vite qu’on avait espéré de cette guerre des conséquences très favorables pour le mercantilisme industriel et, conséquence logique, pour le prix de la main-d’œuvre.
Il est dans le plan des alliés d’écraser l’industrie allemande, car on s’est rendu compte que le militarisme puissamment organisé de l’Allemagne n’était en réalité que la garantie nécessaire du développement continu de son industrie et de son commerce. Nulle part ailleurs, la fusion entre les éléments d’action d’un pays n’a été aussi complète, aussi homogène qu’en Allemagne. Comment parvenir à cet écrasement, sinon par les traités de commerce, les tarifs douaniers et surtout par une concurrence farouche sur le terrain même de la production ? La quadruple entente, qui sera quintuple, sextuple et au-delà par l’adhésion de nouvelles forces, y réussira-t-elle ? En ce qui concerne l’Angleterre, le doute n’est pas possible, car la lutte y fut toujours vive contre le commerce et l’industrie germaniques. En France, où la routine administrative entrave les efforts privés, il faudra nécessairement une décentralisation administrative contraire à la tradition politique et aux habitudes acquises. On avait posé comme axiome économique courant, que chaque pays tendait de toutes ses forces à produire ce dont il avait besoin. Rien n’a été plus faux pour la France. Malgré le péril politique allemand, on s’était si bien habitué à ce qu’on appelait la camelote allemande qu’on ne se donnait plus la peine de réagir et que des industriels dans l’impossibilité de produire aux prix de la concurrence durent s’avouer vaincus et fermer leurs usines, sans que le nationalisme farouche du boutiquier français, très friand de gros bénéfices, ait entrevu la défaite française et la victoire de l’ennemi, grosse de conséquences pour l’avenir du pays. On ne change pas des habitudes aussi profondes du jour au lendemain et on n’improvise pas la persévérance industrielle, puisqu’elle est par définition le résultat d’innombrables années de lutte, d’action soutenue et de vision nette de la situation. Il faudra soutenir une concurrence acharnée car les produits allemands, passant par la main de prétendus neutres, qui le furent si peu en réalité, commercialement et industriellement parlant, viendront encore solliciter les appétits de bénéfice du commerce français. Il faudra trouver l’équilibre et où le trouver mieux sinon dans un abaissement de la main-d’œuvre.
Les travailleurs auront donc à soutenir de terribles combats pour la vie matérielle, mais les anarchistes auraient tort de croire que là est leur place d’élection et qu’ils trouveront en pleine agitation économique une excellente plateforme pour la propagande de leurs idées. Aux fortes organisations patronales qui ne manqueront pas de naître, s’opposeront par la suite, sinon au début, de fortes organisations ouvrières aux tendances centralisatrices où le fonctionnarisme des beaux parleurs et des "poilus" dans les mains, pourra s’épanouir en toute sécurité. Nul doute que nous serons appelés aussi à participer à ces luttes économiques, mais en dehors des syndicats, en francs-tireurs qui ne veulent s’astreindre par opportunisme à accepter des principes en contradiction directe avec leurs propres idées sur la libre entente et l’entr’aide. Jamais les anarchistes ne furent aussi mièvres, aussi apathiques, sans passion et sans force que le jour où ils entrèrent triomphalement dans les syndicats. Ce jour-là fut une abdication que certains "fatigués" acceptèrent comme une retraite pour leur vieillesse prématurée. Si l’expérience des faits doit servir à quelque chose, il ne serait pas inutile de se remémorer tout ce que nous avons perdu depuis notre adhésion à la formule trouvée par un de ces jeunes vieillards : "Le syndicalisme se suffit à lui-même". Il ne saurait nous suffire en aucune façon.
Pour le moment il s’agit de préparer le terrain pour des méthodes nouvelles de propagande en l’apport avec la situation, pour une pénétration plus étendue de nos idées et surtout pour échapper à l’obsession des faits de guerre qui nous enlèvent toute clairvoyance et tout sentiment de justice. Encore une fois, c’est à nous, anarchistes de pays non belligérants, moins influencés que nos camarades dans la tourmente, de poser les premiers jalons d’une action nouvelle, renouvelée tout au moins dans la mesure où nous pouvons réagir contre la routine, les clichés et tout le bric à brac constituant une bonne part de notre verbalisme. C’est le moment ou jamais de se débarrasser du poids mort d’opinions surajoutées au jour le jour ou admises sans examen préalable et faisant force de loi comme de vulgaires habitudes légalisées par le temps. Pour préparer l’avenir il faut commencer par se défaire d’une bonne part du bagage constituant le passé. Tâchons à en avoir le courage et la force si nous voulons vivre.


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