Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Que faire ? - Louis Bertoni
Le Réveil communiste-anarchiste N°414 – 10 Juillet 1915
Article mis en ligne le 14 novembre 2017

par ArchivesAutonomies
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C’est la question angoissante que beaucoup de camarades se posent. Il est sans doute particulièrement triste d’assister à l’un des plus grands événements de l’histoire, sans y prendre une part directe et active, sans pouvoir nous affirmer. D’aucuns trouvent cet abstentionnisme tellement insupportable qu’ils n’ont pas hésité à préconiser une intervention en contradiction avec les principes qui sont notre raison d’être et en formulant des propositions étranges, qui seront plus tard exploitées contre nous. Et pourtant l’humanité a déjà connu des heures aussi tragiques que celles que nous traversons ; d’autres avant nous ont du assister à des déchaînements monstrueux de folie collective, excluant pour quelque temps la possibilité d’exercer une saine influence.
Il y a aussi des camarades qui rappellent l’aphorisme : ou se renouveler ou périr, et nous sommes avec eux si ce renouvellement doit s’exercer dans un sens anarchique, par une libération et une élévation toujours plus grandes des individus et une pratique toujours plus large de la solidarité entre eux. Mais comment ?
Nous avons vu des groupements aux prétentions scientifiques et cent fois plus nombreux que les nôtres, ne rien trouver de mieux à faire que de se solidariser entièrement avec les classes privilégiées, les anciennes institutions, tout ce monde qu’ils se proposaient de transformer radicalement, enseignant au prolétariat le "devoir" immédiat de participer au massacre pour les différends et le compte de ses maîtres. Il ne saurait être question pour nous de les imiter, mais nous avons au contraire à nous différencier d’eux encore plus que par le passé. Voilà un premier point bien établi.
En effet, la prophétie de Bakounine s’est avérée :

Si M. Marx et ses amis du Parti de la démocratie socialiste allemande pouvaient réussir à introduire le principe de l’Etat dans notre programme, ils tueraient l’Internationale.

Or, non seulement le socialisme s’est déclaré étatiste, mais son rôle presque exclusif a été celui d’augmenter les attributions de l’Etat, jusqu’à lui donner cette omnipotence que la guerre nous a si bien révélée. Cette dernière n’a pas eu à détruire l’Internationale qui n’existait plus que comme idéal, et nullement comme organisation effective proprement dite. Car celle qui se réunissait tous les deux ou trois ans, pour entendre surtout discourir des élus ayant l’idée de derrière la tête de ne pas compromettre leur situation politique, n’était certes pas l’Internationale, mais une simple parlote interparlementaire, en tout digne de la conférence du même nom entre députés et sénateurs bourgeois des différents Etats.
Notre principe directeur de réaliser l’émancipation économique et morale non par, mais contre l’Etat, a trouvé dans les faits une éclatante confirmation et nous ne saurions nous en départir. C’est, d’ailleurs, un guide sur qui empêche les titubations, les ondoiements, les compromissions, qui nous entraîne toujours vers la révolution, et en excluant toute solution par ce qui est, nous arrache au passé pour nous tourner constamment vers l’avenir.
Sans doute la guerre a marqué un triomphe inouï de l’organisation d’Etat, mais ce triomphe se résout en somme dans celui de la plus monstrueuse barbarie. Les individus ont renoncé à être par eux-mêmes et d’eux-mêmes pour ne former que partie d’une puissance aussi énorme qu’inconsciente, inhumaine et nullement surhumaine, bien propre à la destruction mais non à la création, trop aveugle pour jamais apporter une lumière quelconque.
Or, ceux qui n’ont pas été saisis par le formidable engrenage militaire auraient grandement tort de s’offrir à lui, dans l’espoir plus que fou d’arriver à l’influencer. Il s’agit, après tout, d’une force ne comprenant que quelques valeurs et activités et une foule énorme de résignés. Mais tout s’use, la résignation aussi, sans compter que chacun pressent déjà le néant des résultats en raison surtout de l’énormité de l’effort. Dès lors, nous pouvons nous attendre à un revirement et, pour mieux dire, nous avons à le préparer. Laisser entendre que le résultat de la guerre elle-même a une grande, très grande importance, c’est tout bonnement s’illusionner et indique qu’on n’est pas parvenu à se défaire complètement de l’ancien préjugé nationaliste. C’est, d’ailleurs assigner nous-mêmes à la guerre un but idéal que les faits et gestes de tous les gouvernants démentent brutalement chaque jour.
Que faire donc ? Rester anarchistes et se préparer à agir en anarchistes. En attendant, jamais occasion plus complète et meilleure ne s’est présentée de pouvoir démontrer le bien-fondé de nos critiques, la justesse de nos aspirations.
Le pouvoir, qui se donnait comme le garant de l’ordre, protégeant les sociétés contre la violence, les crimes, s’est révélé comme l’organisateur froid, méthodique, d’infamies sans nom.
Les nations prétendument pauvres ont mis à jour des ressources fabuleuses, qui ne permettent plus de douter que la misère est bien voulue par les privilégiés et qu’elle pourrait rapidement disparaître.
Le néant des réformes, d’une soi-disant évolution pacifique, de prétendus progrès graduels, incessants, s’est accusé dans la misère accrue par la guerre, dans la ridicule proportion entre ce qui nous avait été accordé et ce qui nous est réclamé.
L’hypocrisie et la sottise des accusations sur le trouble et les pertes que nos agitations causaient à l’économie nationale deviennent évidentes aujourd’hui que celle-ci est mise à une épreuve vis-à-vis de laquelle nos plus grandes grèves paraissent de véritables jeux d’enfants.
La contradiction entre la prudence, la peur, la soumission enseignées de tout temps aux travailleurs par les dirigeants, et l’ivresse du danger, la fierté, l’héroïsme, imposés aujourd’hui, comme un devoir auquel nul ne saurait se soustraire.
Les cris d’indignation qui saluaient hier le moindre acte défensif du prolétariat, l’exécution d’un bandit couronné ou quelque légère atteinte à la propriété, et la justification, l’apologie même faite aujourd’hui des assassinats de non combattants et de tout vol à main armée.
Voilà autant de sujets de notre propagande, bien propres par leur simplicité à ouvrir les yeux à tous.
Ce n’est pas tout. Les gouvernements ont tellement menti au cours de cette guerre, que nous n’avons que l’embarras dans le choix des mensonges à retourner contre eux.
Il y aura même une si profonde contradiction entre les promesses faites et les dures réalités de demain, que nous pouvons nous attendre à un mécontentement certain. Sera-t-il impossible de s’en servir ? Nous ne voulons certes pas le croire.
Et tenez. Nos bourgeois nous ont-ils assez répété qu’il fallait marcher à la guerre pour la défense d’un bien commun ?
Un bien commun, comprenez-vous ? Si nous insistions auprès des masses pour que, la défense terminée, elles demandent à entrer en possession de ce bien commun ? Et en quoi pourrait-il consister si ce n’est dans la terre, les machines, les immeubles, les matières premières, la richesse tout entière ?
C’est encore et toujours dans le sens de l’insurrection contre l’État, de l’expropriation communiste que nous pouvons agir efficacement pour le peuple. A l’heure actuelle, nulle chance d’être écouté, mais qui sait si demain ceux qui auront consenti les plus grands sacrifices ne demanderont pas quelque chose en retour, accepteront de se résigner à une vie plus malheureuse que celle d’avant la guerre, n’exigeront pas que celle-ci réalise les promesses au nom desquelles elle avait été menée ?
Pendant que nous en serons encore à nous demander : Que faire ? tâchons de ne pas être une fois de plus surpris par les événements, absolument impréparés. Il faut, si jamais les masses venaient à s’adresser à nous, que nous sachions promptement leur indiquer les moyens d’action, le but à réaliser, la voie à suivre.
Pour vouloir influencer à tout prix la guerre, qu’il ne nous arrive pas de n’être plus à même d’influencer plus tard la révolution.




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