Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Que faire maintenant ? - Un révolté
Le Réveil communiste-anarchiste N°415 – 24 Juillet 1915
Article mis en ligne le 14 novembre 2017

par ArchivesAutonomies
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C’est la question que beaucoup d’entre nous se posent. Nous avons été impuissants au moment de la conflagration générale, et ce fait, loin de nous surprendre, prouve seulement que nous ne devons pas un instant songer à déserter la lutte.
Nous savons maintenant de quoi est capable non seulement la Kultur allemande, mais aussi bien la Civilisation française, anglaise, italienne ou russe.
Si vraiment ces diverses nationalités avaient été animées d’un sincère désir de paix, on aurait trouvé à opposer aux notes austro- allemandes, — si comminatoires qu’elles pussent être, — autre chose que de vaines déclarations diplomatiques, laissant le champ ouvert à des interprétations plus ou moins troubles.
L’Allemagne voulait la guerre. Soit. Elle a précipité l’heure du conflit, pensant que le moment lui serait favorable. D’accord. Mais osera-t-on soutenir que l’extraordinaire alliance de la démocratie française avec l’autocratie russe fut uniquement conclue dans un but pacifique ? Il faudrait être étrangement naïf pour le croire. Notre naïveté suffisait, à nous qui pensions qu’un courant pacifique avait envahi la vieille Europe.
Il me souvient avoir passé, il y a six ans je pense, avec quelques amis, une soirée en compagnie de Paul Reclus. En parlant de choses et d’autres, il nous dit, — ce qui précisément correspondait à ma conviction profonde, qu’il ne croyait pas à la guerre, qu’on avait beau de toutes parts multiplier les armements, qu’une grande guerre entre les puissances européennes tout au moins, lui paraissait impossible. Avec une clairvoyance tout à fait remarquable, il disait qu’une telle guerre, contrairement à l’opinion courante, se prolongerait sans doute fort longtemps et entraînerait pour tous les peuples de tels sacrifices, une telle misère, que, pour employer une expression vulgaire, le jeu n’en vaudrait pas la chandelle.
J’avoue que je partageais la même robuste conviction. Moi qui, dans mon enfance, au moment de la guerre de 1870, avait joué au Français et au Prussien avec mes cousins ; moi qui, jeune homme, m’étais un instant passionné pour l’Alsace-Lorraine des “Chansons du Soldat”, et qui avais déclamé avec des vibrations pleines de larmes : “Le curé de Bazeilles est mort pour son pays” ; moi qui avais entendu les imprécations haineuses de ceux qui, durant l’année terrible, avaient perdu un des leurs, j’avais, moi aussi, vu grandir depuis deux autres générations, dont la dernière, éprise de sports et de voyages, disait résolument : “L’Alsace-Lorraine ? Bien oui, ce fut une injustice. Mais après tout, Louis XIV avait pris l’Alsace, terre de langue allemande ; l’Allemagne l’a reprise. Faut-il éternellement continuer ce petit jeu, qui coûte chaque fois des milliers de vies humaines ?”
Il y a quatre ans, lors des événements du Maroc et de la question du Congo français, il semblait vraiment que nous étions bien près du conflit. C’est la Bourse alors, c’est à dire l’Argent, la Spéculation, qui intervint et débrouilla les cartes. Mais la conscience publique avait déjà parlé et il semblait que les peuples n’étaient. pas si disposés que cela à partir au signal convenu.
Et l’année dernière tout a marché, comme on dit, sur des roulettes. Il a suffi du plus vain, du plus absurde, du plus nul des prétextes pour déclencher l’affaire. Et si, dans cela même, nous voyons la canaillerie internationale des diplomaties, nous y voyons aussi, hélas ! la veulerie du peuple, de la masse, qui se laisse conduire à l’abattoir sans même savoir pourquoi.
En vérité, on se demande pourquoi les gouvernements cherchent encore à côtoyer au moins la légalité, alors qu’il est si facile d’agir simplement, selon son bon plaisir.
On consent, il est vrai, à consulter le peuple, ou plutôt ceux que le peuple a eu la naïveté d’envoyer siéger pour lui, — sur des fauteuils où ils trouvent un bon salaire. On demande aux parlements — sans rire — d’accorder des crédits, de ratifier une déclaration de guerre déjà passée à l’état de réalité. On daigne dire aux “mandataires du pays” : “Nous avons violé tous les traités, nous avons commencé les hostilités, nous sommes en train de tuer beaucoup d’étrangers et de faire tuer beaucoup des vôtres ; nous vous demandons pour ce beau travail et pour d’autres semblables : incendies, pillages, destruction d’œuvres d’art et d’utilité publique, épidémies, souffrances de toutes sortes, ruines, famine et misère, nous vous demandons de vider vos poches, de tirer de votre bas de laine le dernier sou de votre épargne, car, ne l’oubliez pas, ne l’oubliez jamais : la patrie est en danger !”
Et, à ces mots magiques, qui ne signifient rien mais qui veulent tout dire, tous ont marché. Et il ne s’est pas trouvé un socialiste pour voter non, pas un syndicaliste pour refuser son bras au massacre, pas un révolté pour crier le mot de Cambronne ! Et nous avons, sinon impassibles, du moins impuissants, assisté à cela !
Mais aujourd’hui que partout on souffre et l’on pleure ; aujourd’hui que l’Europe entière à quelques rares exceptions près, se trouve plongée dans la détresse, nous nous demandons avec angoisse : Que faire ?
Avouons franchement que nous avons été impuissants. Il n’y a pas de honte à reconnaître sa faiblesse ; il n’y a pas de mal non plus. La saine conception de ce que nous pouvons et même de ce que nous ne pouvons pas, vaut mieux que de vaines illusions.
Mais, au moins, cherchons à tirer profit de la terrible leçon, comprenons enfin qu’il ne suffit pas de nous “enfermer dans notre tour d’ivoire” pour savourer avec une intime satisfaction nos convictions et nos révoltes. Penser est bien, agir est mieux. L’activité, c’est la vie, et l’avenir ne peut être qu’aux actifs, aux agissants.
Le tout est de bien comprendre cette activité. Il ne suffit pas de protester dans son petit coin, de cultiver uniquement son moi, dans l’espoir peut-être d’en faire le “surhomme” nietzchéen. Il faut surtout faire pénétrer partout les idées que nous croyons, que nous savons utiles et bonnes. Et pour cela, tous les moyens pratiques sont bons.
Nous avons le grand tort de négliger, de mépriser les moyens de propagande employés par nos adversaires, qui savent, eux, prendre l’enfant dès et même bien avant l’école, pour lui inculquer tous les préceptes délétères qui devront un jour le rendre apte à jouer son rôle de pure machine.
Liberté d’enseignement, liberté de parole, liberté de presse, que de libertés n’avons-nous pas, — ou ne croyons-nous pas avoir ! Vienne l’heure tragique, celle où tout homme vraiment digne de ce nom devrait avoir non seulement le droit, mais surtout le devoir de penser et d’agir selon sa conscience, et nous voyons aussitôt disparaître toutes ces libertés, pour faire place à une aveugle obéissance.
Culture et Civilisation ! Culture, surtout. Le mot peint admirablement la chose. De même que nous cultivons tel légume pour lui faire rapporter davantage ; de même que nous cultivons telle fleur en l’obligeant à suivre les caprices de notre imagination ; de même que nous cultivons les animaux de basse-cour ou de boucherie pour orner notre table de “fins morceaux”, de mème nous cultivons le petit humain, pour en faire un être obéissant par excellence, un soldat bien discipliné, prêt à tuer, sans aucune révolte intérieure, un homme qui ne lui a fait aucun mal, qu’il ne connaît même pas ! En vérité, oui, culture, mais civilisation, non pas !
Et alors, après ces constatations douloureuses mais réelles, et qu’il ne sert à rien de vouloir dissimuler, nous en revenons à notre première question : Que faire maintenant ? Je voudrais tâcher d’y répondre une prochaine fois, tout en espérant que d’autres aussi voudront bien dire leur opinion et exprimer la façon dont ils conçoivent l’action future de tous ceux qui pensent que l’humanité de demain doit être autre chose que la triste et méprisable humanité d’aujourd’hui.




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